Impérialisme des multinationales et réactions populaires
Par Richard Heinberg

 

Un nouveau mouvement populiste a émergé pour s'opposer au pouvoir des entreprises et réclamer un ordre économique plus équitable qui protégerait les cultures traditionnelles, les écosystèmes et favoriserait la durabilité.

Le statut de compagnie commerciale fut inventé au début de l'ère coloniale en tant que privilège accordé par la Couronne à un groupe d'investissement, en général pour financer une expédition commerciale. La compagnie commerciale limitait la responsabilité des investisseurs au montant de leur investissement - droit dont ne bénéficiaient pas les citoyens ordinaires. Les actes constitutifs des compagnies fixaient les droits et les obligations spécifiques de chacune d'entre elles, y compris le montant à verser à la Couronne en contrepartie du privilège accordé.

Ainsi sont nées la East India Company (Compagnie des Indes Orientales), qui a mené la colonisation britannique de l'Inde, et la Hudson's Bay Company (Compagnie de la Baie d'Hudson), qui a fait de même au Canada. Pratiquement dès le départ, la Grande-Bretagne a déployé ses forces militaires pour favoriser les intérêts des compagnies commerciales - pratique qui se poursuit aujourd'hui. De même, dès le début, les compagnies ont commencé à exercer des pressions sur le gouvernement pour étendre leurs droits et limiter leurs responsabilités.

La compagnie commerciale était une invention légale - un mécanisme socio-économique visant à concentrer et à déployer des forces humaines et économiques. L'objectif de la compagnie commerciale était - et est toujours - de générer des profits pour ses investisseurs. En tant qu'entité, elle n'a pas d'autre objectif et n'avoue pas de but plus élevé.
Beaucoup de gens ont rapidement compris que les compagnies commerciales ne servaient pas la société dans son ensemble mais seulement les investisseurs. Il y avait par conséquent un risque que les intérêts des compagnies et ceux du peuple en général entrent en conflit. En fait, les Etats-Unis sont le fruit d'une révolution, pas seulement dirigée contre la monarchie britannique mais contre le pouvoir des compagnies commerciales. Bon nombre des colonies américaines avaient été constituées en tant que compagnies commerciales (la Compagnie de Virginie, la Compagnie de Caroline, la Compagnie de Maryland, etc.) et s'étaient vues accorder le monopole sur les terres et les industries considérées comme essentielles pour les intérêts de la Couronne.

Une grande partie de la littérature des révolutionnaires regorgeait de dénonciations de la " longue série d'abus " de la Couronne et de ses instruments de domination : les compagnies commerciales. Alors que le joug des compagnies commerciales de la Couronne était ébranlé, Thomas Jefferson se répandait en injures contre " l'attaque générale des riches sur les pauvres ". Plus tard, il mit en garde la nouvelle nation contre la création de personnes immortelles telles les compagnies commerciales. Les révolutionnaires américains statuèrent que l'initiative de constituer des compagnies commerciales devait revenir non pas aux gouverneurs, aux juges, ou aux généraux, mais seulement aux législateurs élus.

Au début, ces actes constitutifs étaient fixés pour une durée déterminée et les législateurs énonçaient les règles que devait suivre chaque entreprise. Les compagnies commerciales à but lucratif devaient construire des routes, des canaux et des ponts, exploiter des banques et s'engager dans la fabrication industrielle. Certains citoyens s'élevèrent même contre ces quelques statuts limitatifs, affirmant qu'aucune entreprise ne devait se voir accorder de tels privilèges et que leurs propriétaires ne devaient pas être autorisés à se cacher derrière des boucliers légaux. Ainsi, les requêtes de bon nombre d'actes constitutifs furent refusées et les statuts existant furent souvent révoqués. On ne laissa aux banques qu'une marge de manœuvre très faible et (dans la plupart des états) les investisseurs étaient tenus pour responsables des dettes et des préjudices causés par leurs entreprises.
Tout cela commença à changer au milieu du dix-neuvième siècle. Selon les propos de Richard Grossman et de Franck Adams dans Taking Care of Business [Prendre soin des entreprises] : "Les compagnies commerciales abusaient de leurs statuts pour devenir des conglomérats et des trusts. Elles convertissaient les trésors de la nation en fortunes privées, créant des villes et des systèmes industriels. Le pouvoir politique commença à passer aux mains des grands patrons décidés à dominer le peuple et la nature."

Grossman et Adams notent que : " Dans les villes industrielles, les compagnies commerciales fixaient les salaires, les horaires, les procédés de fabrication et la vitesse des machines. Elles conservaient des listes noires de syndicalistes et de travailleurs qui défendaient leurs droits. Les dirigeants imposaient aux employés des conditions humiliantes, même si les compagnies se refusaient à le reconnaître. "

Les auteurs citent Julianna, une ouvrière de l'usine de Lowell, dans le Massachusetts : "Emprisonnée entre les murs d'une usine, alors que je n'étais encore qu'une enfant, à la tâche de cinq heures du matin à sept heures du soir, année après année, nous nous demandions ce qu'il adviendrait, si le même système de travail se perpétrait, du caractère mental et intellectuel des générations futures d'une race exclusivement conçue comme outils des compagnies commerciales et même comme esclaves à disposition ? N'entendrons-nous pas de chaque colline monter l'écho des cris : Des droits égaux pour tous, ou mort aux compagnies commerciales ?"

Les industriels et les banquiers louaient des armées privées pour faire régner la discipline parmi les travailleurs, achetaient des groupes de presse et (citons encore une fois Grossman et Adams) : " dépeignaient les hommes politiques comme des escrocs et les hommes d'affaires comme des héros ". Soudoyant les législateurs d'état, ils ont ensuite annoncé que les législateurs étaient corrompus, qu'ils utilisaient une part trop importante des ressources publiques et qu'ils mettaient trop longtemps à examiner chaque demande d'acte constitutif et chaque opération des entreprises. Les défenseurs des compagnies commerciales ont mené une campagne pour remplacer les lois existantes sur les actes constitutifs par des lois générales de constitution en société qui fixent des procédures administratives simples, prétendant que ce serait plus efficace. Leur objectif véritable était de mettre fin à l'autorité législative sur les actes constitutifs. Pendant la guerre civile, les dépenses gouvernementales procurèrent aux compagnies commerciales un enrichissement sans précédent. Selon Grossman et Adams, " les chefs d'entreprise ont développé les techniques et la capacité d'organiser la production sur une échelle toujours plus large". "Bon nombre de compagnies commerciales ont utilisé leur richesse pour profiter des années de guerre et de reconstruction pour obtenir la législation qu'elles souhaitaient en matière de tarifs, banques, chemins de fer, main d'œuvre et terrains publiques".

En 1886, la Cour Suprême des Etats-Unis a déclaré que les compagnies commerciales étaient désormais considérées comme des " personnes " juridiques, avec tous les droits constitutionnels que ce terme implique.

Le Quatorzième Amendement à la Constitution, adopté pour donner aux anciens esclaves des droits égaux à ceux des blancs, a été invoqué environ dix fois plus souvent pour le compte des compagnies commerciales que pour celui des Afro-américains. De même, le Premier Amendement, garantissant la liberté de parole, a été invoqué pour garantir aux compagnies commerciales le " droit " d'influencer la procédure politique en apportant des contributions aux campagnes électorales, ce que les tribunaux ont apparenté à "la parole".

"Si les compagnies commerciales sont des "personnes", ce sont des personnes dotées de qualités et pouvoirs qu'aucun être humain en chair et en os ne pourrait jamais posséder : l'immortalité, l'ubiquité et la possibilité d'échapper à leur responsabilité."

Si les compagnies commerciales sont des " personnes ", ce sont des personnes dotées de qualités et de pouvoirs qu'aucun être humain en chair et en os ne pourrait jamais posséder - l'immortalité, l'ubiquité et (de plus en plus) la possibilité d'échapper à leur responsabilité. Ce sont en outre des " personnes " dénuées de tout sens de responsabilité morale, puisque leur seule mission consiste à générer des profits pour leurs investisseurs.

Durant toute la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième siècle, les compagnies commerciales ont refaçonné chaque aspect de la vie en Amérique et dans une grande partie du reste du monde. Le système industriel a transformé les petits exploitants autosuffisants en salariés et a fait de la famille qui était jusque-là une unité de production économique indépendant une série d'individus axés sur la consommation et exerçant des métiers différents. La publicité a transformé les citoyens productifs en " consommateurs ". Les chefs d'entreprise ont mené des campagnes pour créer des écoles publiques afin d'entraîner les enfants, conformément au système industriel, à suivre des programmes et à exécuter des tâches ponctuelles et dénuées de sens. Dans un même temps, les compagnies commerciales en sont venues à s'approprier et à dominer les sources d'information et de divertissement et à contrôler les hommes politiques et les juges.

Deux périodes ont constitué un véritable défi pour les compagnies commerciales : les années 1890 (période de dépression où les populistes ont réclamé la réglementation des tarifs ferroviaires, une lourde taxation sur les terres exclusivement détenues à des fins de spéculation et une augmentation de la masse monétaire) et les années 1930 (où une crise profonde du capitalisme a conduit des centaines de milliers de travailleurs et des foules de chômeurs à réclamer une réglementation gouvernementale de l'économie et à obtenir la semaine de 40 heures, une loi sur le salaire minimum, le droit de syndiquer et l'interdiction du travail des enfants). Mais dans les deux cas, le capitalisme des entreprises en est sorti intact.

Selon les propos de l'historien Howard Zinn : " Les riches contrôlaient toujours la richesse de la nation, ainsi que ses lois, ses tribunaux, sa police, ses journaux, ses églises, ses universités. Suffisamment d'aide avait été accordée à un nombre suffisant de personnes pour faire de Roosevelt un héros aux yeux de millions de personnes, et ce même système qui avait entraîné la dépression et la crise, a subsisté ".

La deuxième guerre mondiale, tout comme les autres guerres, a engendré d'énormes profits pour les compagnies commerciales via les contrats gouvernementaux. Mais, après cette guerre, les dépenses militaires ont été institutionnalisées, officiellement pour combattre la " guerre froide ". Malgré des revers réglementaires occasionnels, les compagnies commerciales se sont emparées de toujours plus de pouvoir et ont de plus en plus transcendé les frontières nationales, ainsi que la loyauté et la souveraineté.

Le pillage mondial

Dans les années 1970, le capitalisme a pourtant dû faire face à un autre défi tandis que la croissance d'après-guerre se tassait et que les profits chutaient. Les Etats-Unis perdaient leur position dominante sur les marchés mondiaux ; la production intérieure de pétrole avait atteint son niveau maximum et commençait à diminuer, rendant ainsi l'Amérique de plus en plus dépendante des importations en provenance des pays arabes ; la guerre du Vietnam avait affaibli l'économie américaine ; et les pays du Tiers-Monde réclamaient un dialogue " nord-sud " en vue d'une plus grande autonomie des pays les plus pauvres. Le président Nixon a réagi en supprimant les taux de change fixes et en dévaluant le dollar, gommant en grande partie les dettes de guerre de l'Amérique envers d'autres pays. Plus tard, lors de la rencontre des 22 chefs d'état à Cancun, au Mexique, le président Reagan fraîchement élu a refusé d'examiner de nouveaux arrangements avec le Tiers-Monde, encourageant ainsi de manière efficace leur exploitation ultérieure par les compagnies commerciales.

Pendant ce temps, les compagnies commerciales ont-elles-mêmes également réagi avec une nouvelle stratégie. Une mobilité accrue des capitaux (rendue possible par des taux de change flottants et de nouvelles technologies en matière de transport, de communication et de production) leur a permis de délocaliser la production vers des " zones franches industrielles " situées dans les pays les plus pauvres. Elles ont en outre entrepris un processus de restructuration, évoluant vers une " production en réseau " - où les grosses entreprises, tout en conservant et en consolidant leur pouvoir, engageaient des entreprises plus petites pour qu'elles se chargent de l'approvisionnement, de la fabrication, de la comptabilité et du transport. L'économiste Bennett Harrison a défini la production en réseau comme une " concentration du contrôle associé à la décentralisation de la production". Ce processus de restructuration est également connu sous le nom de "rationalisation" parce qu'il entraîne le licenciement des employés les mieux payés par les grosses entreprises et l'embauche de travailleurs occasionnels aux salaires peu élevés par des sous-traitants plus petits.

Dans Global Village or Global Pillage [Village mondial ou pillage mondial], Jeremy Brecher et Tim Costello ont écrit : " Tandis que la crise économique s'aggravait, émergeait peu à peu, une " arène politique supranationale " qui englobait de nouvelles organisations, telles que les nations industrialisées du Groupe des Sept (G7) et l'ALENA, ainsi que de nouveaux rôles pour les organisations internationales établies telles que l'UE, le FMI, la Banque mondiale et le GATT. Les politiques adoptées par ces institutions internationales ont permis aux compagnies commerciales de réduire leurs coûts de diverses façons. Elles ont abaissé les normes en matière de consommation, environnement, santé, main d'œuvre et autres. Elles ont réduit les impôts sur les sociétés. Elles ont facilité le déplacement vers des zones aux salaires plus bas et la menace d'un tel déplacement. Et elles ont encouragé l'expansion des marchés et les "économies d'échelle" offertes par la production extensive".

Tout cela a conduit à une économie mondialisée dans laquelle (citons encore une fois Brecher et Costello) : "Partout dans le monde, on met en compétition les gens entre eux pour voir qui offrira aux compagnies internationales les coûts les moins élevés en matière de main d'œuvre, considérations sociales et environnement. On déplace leurs emplois vers des endroits où les salaires sont inférieurs, où les impôts sur les sociétés sont moins lourds et où les normes environnementales sont moins rigoureuses. Leurs employeurs brandissent la menace de la "compétition étrangère" pour maintenir en place les salaires, les impôts et les normes environnementales et pour remplacer les emplois qualifiés par des emplois temporaires, à temps partiel, instables et peu qualifiés. Leurs responsables gouvernementaux justifient les réductions en matière d'éducation, de santé et d'autres services comme "nécessaires" pour réduire les impôts sur les sociétés afin de maintenir ou attirer des emplois".

"Sur les 120 premières économies du monde, près de la moitié sont des compagnies commerciales, non des nations. Par conséquent, la capacité des citoyens de n'importe quel pays à contrôler les compagnies commerciales par le biais de n'importe quelles procédures démocratiques diminue rapidement "

Les compagnies commerciales, n'étant plus tenues par les lois nationales, rôdent de par le monde à la recherche des meilleurs contrats en ce qui concerne la main d'œuvre et les matières premières. Sur les 120 premières économies du monde, près de la moitié sont des compagnies commerciales, non des nations. Par conséquent, la capacité des citoyens de n'importe quel pays à contrôler les compagnies commerciales par le biais de n'importe quelles procédures démocratiques diminue rapidement.

En novembre 1999, des dizaines de milliers d'étudiants, de syndiqués et de peuples indigènes se sont rassemblés à Seattle pour protester contre une rencontre de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Cette manifestation de masse a semblé révéler la naissance d'un nouveau mouvement mondial populiste s'élevant contre la mondialisation des compagnies commerciales. Au cours des trois années qui ont suivi, d'autres manifestations de masse - certaines plus massives et un bon nombre plus petites - ont eu lieu à Gênes, Melbourne, Milan, Montréal, Philadelphie, Washington ainsi que dans d'autres villes.

En janvier 2001, George W. Bush et Dick Cheney ont pris leurs fonctions, suite à des élections profondément entachées d'irrégularités. Entretenant des liens étroits avec l'industrie du pétrole et avec le gigantesque courtier en énergie Enron, la nouvelle administration a rapidement proposé une politique d'énergie nationale ciblée sur l'ouverture des terres protégées au niveau fédéral pour l'exploitation du pétrole et sur l'octroi de subventions supplémentaires à l'industrie pétrolière.

Enron, le plus gros donateur de la campagne de George W. Bush, était la septième plus grosse compagnie commerciale des Etats-Unis et 16ème plus grosse compagnie commerciale du monde. Malgré les énormes profits qu'elle enregistrait, elle n'avait payé aucun impôt pendant quatre des cinq années précédentes. La société avait des milliers de partenaires délocalisés, par l'intermédiaire desquels elle avait caché une dette de plus d'un milliard de dollars. Lorsque cette dette cachée a été découverte en octobre 2001, la société a implosé. Le prix de son action s'est effondré et sa côte de solvabilité a été extrêmement réduite. Ses dirigeants en disgrâce ont démissionné, emportant avec eux des primes de plusieurs millions de dollars, tandis que les employés et les actionnaires ont endossé l'énorme perte financière. La faillite d'Enron a été la plus grosse de toute l'histoire des entreprises à ce jour, mais ses pratiques comptables fantaisistes semblent loin d'être uniques, des dizaines d'autres compagnies commerciales étant sur le point de s'effondrer de la même façon.

Suite aux attentats monstrueux et tragiques du 11 septembre, Bush a lancé une "Guerre contre le terrorisme", faisant passer le nombre recensé de pays cibles potentiels de trois à près de cinquante, la plupart possédant des ressources d'énergie exportables. Avec l'Irak (détenteur de la deuxième plus grosse réserve de pétrole du monde connue) en haut de la liste des régimes ennemis à renverser violemment, la Guerre contre le terrorisme de l'administration Bush semblait calculée pour laisser le champ libre à l'emprise étendue des sociétés pétrolières américaines dans le monde. Pendant ce temps, de nouvelles lois et de nouveaux décrets-lois ont restreint les droits constitutionnels et dressé un voile de mystère autour des actions du gouvernement et des procédures de prise de décisions.

Reste à voir comment le peuple américain va réagir face à ces nouvelles évolutions. Ici encore, un petit rappel historique peut nous aider à comprendre les choix envisageables.

Un parcours jalonné d'obstacles

Le mouvement populiste américain des années 1890 (People's Party) a échoué pour deux raisons principales : les divisions internes et la cooptation externe. Tandis que de nombreux chefs populistes considéraient la nécessité d'une unité parmi les peuples d'origines ethniques et raciales différentes pour attaquer le pouvoir des entreprises, le racisme était fortement ancré chez bon nombre de blancs. La plupart des chefs de l'Alliance étaient des blancs qui possédaient des fermes et qui n'ont pas réussi dans bien des cas à soutenir l'effort d'organisation des noirs vivant dans la pauvreté à la campagne, pas plus que ceux des blancs dans la même situation, divisant ainsi le mouvement.

"Outre les sérieux échecs pour unir les blancs et les noirs, les travailleurs de la ville et les paysans", écrit Howard Zinn, " il y avait l'attrait de la politique électorale ". Une fois alliés au Parti Démocrate dans son soutien à William Jennings Bryan pour la présidence en 1986, la pression de la victoire électorale a conduit les populistes à conclure des marchés avec les plus grands partis, ville après ville. Si les démocrates gagnaient, ils seraient absorbés. S'ils perdaient, ils se désintègreraient. La politique électorale a amené parmi les dirigeants des courtiers politiques au lieu de radicaux agraires. Lors des élections de 1896, malgré l'alliance du mouvement populiste avec son parti, Bryan, le candidat démocrate, fut battu par William McKinley, pour qui les sociétés commerciales et la presse s'étaient mobilisées, suite à une campagne électorale qui fit pour la première fois entrer en jeu des sommes d'argent colossales".

Aujourd'hui, un nouveau mouvement populiste pourrait facilement devenir la proie des mêmes divisions internes et erreurs tactiques que celles qui ont détruit son équivalent il y a un siècle. Lors des récentes élections présidentielles américaines, les populistes ont eu le choix entre soutenir leur propre candidat (Ralph Nader), et contribuer ainsi à l'élection du candidat républicain (Bush) d'extrême droite favorable aux compagnies commerciales, ou bien soutenir le centriste Gore et voir leur mouvement coopté par les Démocrates favorables aux compagnies commerciales.

Dans un même temps, bien que les Américains d'origine africaine, asiatique, hispanique et européenne, et les Américains indigènes aient tous été maltraités par les compagnies commerciales, les divisions de classe et les ressentiments historiques les empêchent souvent de s'organiser pour développer leurs intérêts communs. Lors des récentes élections, le candidat d'extrême droite Pat Buchanan a fait appel à la fois aux sentiments anti-entreprise et anti gouvernementaux des " populistes " parmi la classe ouvrière et au racisme des blancs xénophobes. La critique du pouvoir économique faite par Buchanan était superficielle mais c'était souvent la seule critique autorisée dans les médias contrôlés par les groupes commerciaux. L'on ne peut s'empêcher de se demander si les compagnies ne cherchaient pas un paratonnerre pour canaliser vers une autre cible la colère dirigée contre elles. (ndef : La même tactique ne serait-elle pas à l'œuvre avec la place accordée au Front National en France ?)

Même si Buchanan n'avait pas la moindre chance de gagner les élections, sa candidature a brandi le spectre d'un autre genre de solution à la crise émergente du ressentiment populaire contre le système - solution qui s'enracine dans l'histoire du siècle dernier

Une fausse révolution

Au début des années 1900, en Italie et en Allemagne, les travailleurs ont créé des syndicats puissants et ont obtenu des concessions importantes en matière de salaires et conditions de travail ; pourtant, ils souffrirent de la situation économique désastreuse de l'après-guerre (1914-18) qui attisa les troubles. Au début des années 1920, l'industrie lourde et la haute finance étaient sur le point de s'effondrer complètement. Les banquiers et les associations de l'agro-industrie ont apporté un soutien financier à Mussolini - qui avait été socialiste avant la guerre - pour qu'il s'empare du pouvoir de l'état, ce qu'il fit effectivement en 1922, suite à sa marche sur Rome. En deux ans, le parti fasciste (du latin fasces, qui désigne un faisceau de baguettes et un axe, symbole du pouvoir de l'état romain) avait fait fermer tous les journaux d'opposition, écrasé les partis socialiste, libéral, catholique, démocrate et républicain (qui avaient au total rassemblé environ 80 pour cent des votes), aboli les syndicats, proscrit les grèves et privatisé les coopératives agricoles.

En Allemagne, Hitler a amené le parti nazi au pouvoir, avant de réduire les salaires et de subventionner les industries.

Dans ces deux pays, les profits des entreprises ont considérablement augmenté. Naturellement, étant donné leur bienveillance envers les grosses entreprises, le fascisme et le nazisme étaient populaires parmi certains industriels américains de premier plan (tels qu'Henry Ford) et parmi certains maîtres à penser (tels que William Randolph Hearst).

Le fascisme et le nazisme comptaient sur des campagnes de propagande dirigées qui cooptaient habilement le langage de la gauche (les Nazis se désignaient par le terme de Parti national socialiste allemande des travailleurs - alors qu'ils persécutaient les socialistes et restreignaient les droits des travailleurs). Les deux mouvements faisaient usage calculé d'un symbolisme chargé de connotations : prendre les minorités comme bouc émissaire, faire appel aux images mythiques d'un passé national glorieux, édifier le culte du chef, glorifier la guerre et prêcher que le seul rôle correct pour une femme est celui d'épouse et de mère.

Comme le souligne le théoricien politique Michael Parenti, les historiens négligent souvent le programme économique du fascisme - le partenariat entre les gros capitaux et le grand gouvernement - lorsqu'ils analysent son programme social autoritaire. En vérité, selon Bertram Gross dans son ouvrage d'une clairvoyance saisissante Friendly Fascism [Le fascisme bienveillant] (1980), il est possible d'atteindre des objectifs fascistes au sein d'une société ostensiblement démocrate. Les compagnies commerciales elles-mêmes, après tout, sont autoritaires en interne. Les tribunaux ont décidé que les citoyens devaient abandonner leurs droits constitutionnels de liberté d'expression, de liberté d'association, etc. lorsqu'ils étaient sur leur lieu de travail. Et tandis que les compagnies commerciales dominent de plus en plus la politique, les médias et l'économie, elles peuvent modeler toute une société pour servir les intérêts d'une puissante élite sans jamais avoir recours aux membres des troupes d'assaut ou aux camps de concentration. En outre aucune conspiration délibérée n'est nécessaire : chaque compagnie agit simplement pour développer ses propres intérêts économiques. Si le peuple montre des signes d'agitation, on peut payer les hommes politiques pour qu'ils fassent appel aux ressentiments raciaux et aux souvenirs d'une gloire nationale, divisant l'opposition populaire et inspirant une loyauté.

Dans la situation actuelle, le " fascisme bienveillant " fonctionne quelque peu comme suit. Les compagnies réduisent les salaires et paient une part décroissante d'impôts (via les mécanismes soulignés plus haut), appauvrissant progressivement la classe moyenne et suscitant une agitation. Tandis que les impôts sur les sociétés sont réduits, les hommes politiques (dont l'élection a été financée par des donateurs du monde de l'industrie) affirment qu'il est nécessaire de réduire les services publics afin d'équilibrer le budget. Pendant ce temps, ces mêmes hommes politiques prônent le renforcement des pouvoirs répressifs du gouvernement (davantage de prisons, des lois plus dures, davantage d'exécutions, des dépenses militaires accrues). Les hommes politiques détournent le ressentiment croissant de la classe moyenne envers les compagnies commerciales vers le gouvernement (qui, après tout, est aujourd'hui moins utile et plus répressif qu'il ne l'était) et contre les groupes sociaux faciles à prendre pour bouc émissaire (les criminels, les minorités, les jeunes, les femmes, les homosexuels, les immigrés).

Dans un même temps, le débat dans les médias reste superficiel (les élections sont traitées comme des compétitions sportives) et les commentaires de droite sont subventionnés tandis que ceux de centre gauche sont marginalisés. Les gens qui se sentent floués par le système cherchent du réconfort à droite et votent pour des hommes politiques qui subventionnent encore plus les compagnies commerciales, réduisent les services publics, étendent le pouvoir répressif de l'état et trouvent aux problèmes sociaux qui s'enracinent dans l'économie des boucs émissaires qui n'ont rien à y voir. Le processus s'auto-alimente.

"Dans ce scénario, George W. Bush et les figures d'extrême droite similaires d'autres pays ne sont pas des anomalies mais, plutôt, les résultats prévisibles d'une stratégie adoptée par les élites de l'économie "

Dans ce scénario, George W. Bush et les figures d'extrême droite similaires d'autres pays ne sont pas des anomalies mais, plutôt, les résultats prévisibles d'une stratégie adoptée par les élites de l'économie - présages d'un avenir moins que bienveillant - tandis que les tactiques plus modérées pour le maintien et la consolidation du pouvoir s'effondrent sous le poids de la cupidité des entreprises et de l'épuisement des ressources.

Des raisons d'espérer ?

Ces circonstances sont, de par leurs caractéristiques, sans précédent, mais dans les grandes lignes nous voyons se rejouer une histoire qui remonte au moins au début de la civilisation. Ceux qui détiennent le pouvoir cherchent toujours des moyens de le protéger et de l'étendre et cherchent à le rendre légitime, nécessaire ou invisible de manière à ce que la contestation populaire semble inutile ou futile. Si une contestation s'élève, les détenteurs du pouvoir cherchent toujours à détourner la colère vers une autre cible. Les chefs du nouveau mouvement populiste semblent comprendre à la fois la situation actuelle et les raisons historiques qui l'ont provoquée. Ils semblent avoir compris que, pour réussir, le nouveau populisme devra :

Comme l'a noté Lawrence Goodwyn dans son ouvrage qui fait autorité The Populist Moment [La période populiste], les premiers populistes "tentaient de construire, au sein de la structure du capitalisme américain, une variante du bien public commun". Ce fut "le dernier effort important d'une modification structurelle des formes économiques hiérarchiques dans l'Amérique moderne".

En annonçant la formation de l'Alliance pour la démocratie, dans un article du journal The Nation du 14 août 1996, le militant Ronnie Dugger a dressé une liste des politiques suggérées qui comporte quelques-unes des demandes fondamentales du nouveau mouvement populiste, parmi lesquelles : l'interdiction des contributions ou de toute autre activité politique de la part des compagnies commerciales, une assurance santé nationale financée par l'état avec couverture universelle automatique, une multiplication par deux du salaire minimum, indexé sur l'inflation, une politique nationale générique de faible taux d'intérêt, entraînant l'abolition du système de la Réserve Fédérale, la réforme statuaire de la loi des tribunaux selon laquelle les compagnies commerciales sont des " personnes ", l'établissement d'une société pétrolière publique nationale, des limitations sur la possession de journaux, magazines, stations de radio et de télévision à une seule de chaque catégorie par personne ou entité détentrice et la réduction de moitié des dépenses militaires. Selon les propres mots de Ronnie Dugger, les nouveaux populistes sont " prêts à reprendre la surveillance implacable des compagnies commerciales, animés par une volonté collective de leur reprendre le pouvoir qu'elles ont dérobé".

Le nouveau populisme tire une partie de son inspiration du travail du POCLAD (Programme sur les Compagnies commerciales, la Loi et la Démocratie), un groupe de travail qui explore la base légale du pouvoir des entreprises. Le POCLAD pense qu'il est possible de contrôler - et si nécessaire, de démanteler - les compagnies commerciales en amendant ou révoquant leurs statuts.

Les plus grosses compagnies commerciales ayant désormais une étendue transnationale, le nouveau populisme doit défier leur abus au niveau mondial. Le Forum International sur la Globalisation (IFG) a été créé dans cet objectif en 1994, sous la forme d'une alliance de 60 militants, érudits, économistes et écrivains (dont Jerry Mander, Vandana Shiva, Richard Grossman, Ralph Nader, Helena Norberg-Hodge, Jeremy Rifkin et Kirkpatrick Sale), en vue de stimuler une nouvelle réflexion et une action commune suivant ces lignes.

Dans une déclaration de politique générale de 1995, le Forum International sur la Globalisation a indiqué qu'il : "considère les accords sur l'investissement et sur le commerce international, y compris le GATT, l'OMC, Maastricht et l'ALENA, associés aux politiques d'ajustement structurel du Fonds Monétaire International et de la Banque mondiale, comme les stimulants directs du processus qui affaiblit la démocratie, créé un ordre mondial aux mains des sociétés transnationales et dévastent le milieu naturel. L'IFG étudiera, publiera et revendiquera avec force son opposition à la ruée actuelle vers la mondialisation de l'économie et cherchera à inverser le courant. Dans un même temps, nous plaiderons en faveur d'une économie communautaire, contrôlée au niveau local et plus diversifiée. Nous pensons que la création d'un ordre économique plus équitable - basé sur les principes de la diversité, de la démocratie, de la communauté et du développement écologique durable - nécessitera de nouveaux accords internationaux qui placent les besoins des individus, des économies locales et du milieu naturel avant les intérêts des compagnies commerciales".

Les chefs du nouveau populisme semblent prendre conscience du fait que l'anti-corporatisme n'est pas la solution entière aux problèmes du monde ; que l'accent initial nécessaire mis sur le pouvoir des entreprises doit par la suite s'accompagner d'une critique plus générale des technologies centralisatrices et insoutenables, des économies basées sur l'argent et des structures gouvernementales actuelles de l'état-nation, ainsi que d'efforts visant à protéger les cultures traditionnelles et les écosystèmes et à encourager un renouveau culturel et spirituel.

Il serait imprudent de sous-estimer les défis immenses que posent au nouveau populisme l'administration américaine actuelle et le sentiment public chauvin, belliqueux, post-11 septembre, entretenu par les médias institutionnels. Néanmoins, le POCLAD, l'Alliance pour la Démocratie et l'IFG (ainsi que des dizaines d'organisations de défense des droits de l'homme, d'organisations écologiques et d'organisations pacifistes de par le monde) offrent d'importants points de ralliement à l'autodéfense des citoyens contre la tyrannie sous ses formes les plus modernes, les plus invisibles, les plus efficaces et même les plus séduisantes.

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Sources
Nexus Magazine n°24
Par Richard Heinberg - http://www.museletter.com



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