Autrefois, on produisait des biens utiles aux
consommateurs : économie de pénurie inflationniste. Aujourdhui,
on crée de faux besoins pour vendre des produits inutiles ou excédentaires
: économie dabondance déflationniste. On produit à
tout va, quitte à subventionner.
Lorsque Denis Papin découvrit les propriétés dynamiques
de la vapeur deau, lhumanité se trouva engagée dans
une aventure dont les conséquences bio-sociales ne tarderaient pas à
saffirmer : la productivité de son travail sen trouva multipliée,
faiblement dabord, puis à une cadence accélérée.
Il devait sensuivre ce qui sest produit : à un régime
de pénurie se substitua un régime dabondance.
Nous sommes restés si bien adaptés au régime économique
et social de la pénurie, quimpuissants aujourdhui encore
à nous accommoder de labondance, nous recréons artificiellement
la pénurie lorsquelle menace de nous faire défaut. Ce régime
biologique de la pénurie est la chose la plus « naturelle »
qui soit au monde. Cest le régime de la « loi dairain
», qui élimine les faibles. Malthus et Darwin ont observé
et décrit ses déterminismes : « La nature produisant plus
de bouches que daliments », affirme Malthus, « la faim est,
et restera, le régulateur naturel de la démographie. La faim sera,
pour jamais, le mal souverain des humains ».
« Pardon ! rétorque Darwin, cest au contraire leur bien.
La loi dairain assure la survie des plus forts. Cest ainsi, par
sélection naturelle, que l'Evolution progresse... ».
Rien na jamais été plus simple que le régime de la
pénurie : nul ny peut consommer quau détriment des
autres.
Quand règne cette loi, quiconque fait un repas, réduit dautant
la part de quelquun. Le rôle des économistes et des chefs
dentreprises est clair : il sagit dobtenir le plus de production
au moindre coût. Certes, il y faut du doigté : « Prenez garde,
disait Ricardo aux patrons, les morts ne produisent rien. Donnez à vos
ouvriers juste assez pour que votre main-d'uvre reste bon marché...
».
Sans doute vous, lecteurs, nappréciez-vous pas les vues de Ricardo,
car depuis cent cinquante ans, certaines choses ont affiné notre sensibilité.
Mais, à lépoque où il donnait ces conseils aux patrons,
ils étaient les moins mauvais possibles. Quon se représente
la sorte de nécessité qui pèse sur les collectivités
soumises à la loi dairain. Pour navoir pas à tuer,
à mettre à mort les excédents de population, il fallait
bien en charger la nature, et cela veut dire encourager la misère sous
toutes ses formes. Pour que vivent quelques-uns, il fallait que des milliers
crèvent de faim, de froid, de privations.
Les mentalités ayant évolué, l'avènement de la mécanisation
a permis néanmoins aux ouvriers et employés d'acquérir
le pouvoir d'achat leur permettant, pour ceux qui avaient du travail, de sortir
leurs familles de la misère.
Deux
périodes
Nous pouvons résumer deux périodes de l'évolution
de l'environnement économique :
Une longue période de pénurie jusqu'en 1960 : la demande est supérieure
à l'offre manifestée. On encourage la production qui génère
le pouvoir d'achat. Il sagit de produire plus et il faut « produire
PUIS vendre ». La capacité de production est optimisée,
les stocks et les délais sont importants. Les prix ont une tendance à
la hausse.
Après une période de transition, cest, depuis 1980 le début
de l'ère d'abondance dans tous les pays industrialisés. Loffre
est supérieure à la demande manifestée ou potentielle.
Le marketing et la publicité sont dominant pour susciter une demande
non manifestée, la production est instable, le process de fabrication
est prioritaire. Il faut « vendre PUIS produire ». Les prix ont
une tendance à la baisse, mais la conséquence est une diminution
du pouvoir d'achat.
Depuis quelques décennies la production mécanisée a explosé.
Dune société de pénurie, nous sommes passés
à une société dabondance : celle où les biens
de consommation existent en quantités suffisantes pour satisfaire aux
besoins de tous. Mais il ne suffit pas que les biens abondent ou surabondent.
Il faut, en plus, que les consommateurs les achètent, quils disposent
dun pouvoir dachat (1).
Sous
un régime de pénurie, le pouvoir dachat dépend de
la production et il est suscité par elle.
Sous
un régime dabondance, la production dépend du pouvoir dachat
et elle est suscitée par lui. Le pouvoir dachat conditionne la
prospérité.
La pénurie
: une vieille croyance
L'idée de la pénurie nous a été transmise par nos
parents et elle est en nous. La classe gouvernante (au sens large) maintient
subtilement cette idée. Il y a « esclavage symbolique » dans
la pauvreté (rapport du Programme des Nations unies pour le développement
- PNUD : « 25 % des Américains sont en-dessous du seuil de la pauvreté...
»). Où est-elle cette pauvreté
dans le manque de «
biens » ?
De nos jours, la production dépend si bien du pouvoir dachat quon
doit la freiner et même la détruire lorsquil fait défaut
(destruction de produits agricoles, mises en jachères...).
Toute la pensée actuelle, que ce soit celle des économistes, du
politique ou celle du « commun des mortels », reste bloquée
aux idées et aux outils intellectuels de la période de pénurie.
Et nous n'adapterons nos outils économiques que lorsque nous-mêmes
rentrerons dans « la conviction de l'abondance » (2).
La course
insensée à la productivité
Aujourd'hui, cest le pouvoir dachat qui détermine la production.
Il faut avoir vendu pour investir afin de produire encore, ou bien, il faut
réunir des capitaux provenant eux-mêmes de ventes, ou bien encore,
il faut freiner ou détruire la production quand le pouvoir dachat
manque. La productivité, imposée par une concurrence sauvage,
rogne à la fois le pouvoir dachat des salariés, par baisse
des salaires et celui des patrons, par baisse des marges. Le goulet d'étranglement
est maintenant la capacité dachat des clients. La baisse du pouvoir
dachat global entraîne la baisse de la production qui entraîne
le chômage, qui aggrave la mévente, etc.
Cest ainsi que sexpliquent lexistence et la croissance du
chômage dans nos sociétés très industrialisées
:
Le libre échange et lultra-libéralisme est la dernière
« évolution » qui se soit produite. Elle est, dans ses conséquences,
de même nature que la révolution industrielle qui sest produite
avec larrivée de la machine. Mais aujourdhui, ce nest
plus seulement cette dernière qui concurrence lhomme et le remplace,
cest aussi la main duvre du tiers monde exploitée par
le plus pur esclavagisme ancestral et qui condamne à lexclusion
notre main duvre occidentale.
Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Pour deux raisons essentielles
qui sajoutent et se combinent, lune en ce qui concerne les entreprises
et lautre en ce qui concerne l'Etat :
Au
niveau des entreprises : la survie par une productivité effrénée.
Nous sommes en période dabondance, donc de « marché
acheteur » et, pour survivre, les entreprises sont obligées de
se faire une concurrence sauvage, sans merci, en baissant continuellement leurs
prix.
Sur quoi peuvent-elles jouer ? Exclusivement sur une recherche incessante de
productivité qui, dans ce cas, nous venons de le voir, est mortelle pour
tous, producteurs comme consommateurs, car elle oblige à diminuer les
salaires, donc le pouvoir dachat. Lautorégulation du marché
ne pouvant plus fonctionner, on pense immédiatement à la mise
en place de compensations et cest là quintervient la seconde
raison, au niveau de lEtat.
Au
niveau de lEtat : le dogme du libre-échange. Alors que des
compensations auraient dû être mises en place, on assiste à
une poussée sans précédent dun ultra-libéralisme
imposant louverture des frontières et la suppression de toute protection
sur une majorité de produits finis, particulièrement ceux qui
nécessitent beaucoup de main duvre, ou sur les matières
premières importées dont le « marché » est
pipé par les ententes, les pays producteurs nayant dautre
solution que de vendre à des prix ridicules pour survivre.
Sur le plan intérieur, des nations, on privatise et on « dérégule
». Sur le plan du commerce international on fait du libre échange
un « dogme universel » alors quil sagit dune politique
meurtrière aussi bien pour nous dans la destruction de pans entiers de
notre industrie, que pour les pays qui sont obligés pour payer leurs
dettes dappauvrir leurs populations.
Protectionniste
dedans, libéral dehors.
Ce que nous appelons « libre échange » et « libéralisme
» ne le sont que dans les mots : il s'agirait plutôt d'une politique,
soutenue par les pays occidentaux via l'Organisation Mondiale du Commerce, prônant
« le protectionnisme pour nous, le libre-échange pour vous »
. Par exemple : alors que la moyenne des droits de douanes fixés par
les pays industrialisés pour les articles manufacturiers en provenance
du Sud est quatre fois plus élevée que pour les mêmes articles
émanant du Nord et alors que les pays industrialisés protègent
et subventionnent leur agriculture, les pays du Sud se voient refuser de telles
mesures. Au point que la principale demande (rejetée) des pays du Sud
lors de la dernière réunion de l'OMC à Cancun en septembre
portait sur la suppression des subventions sur les produits agricoles des pays
occidentaux.
Rappelons également que les crédits alloués depuis 30 ans
aux pays pauvres (environ 2500 milliards de dollars) l'ont été
en grande partie en monnaie créée « ex nihilo » par
le système bancaire, mais que les intérêts de la dette ainsi
créée se doivent d'être remboursés en matières
premières ou par la vente de leur production en « biens réels
», comme le coton par exemple, alors que le transfert en productions vivrières
locales permettraient à leurs populations de simplement vivre.
Si vous me permettez quelques chiffres : en Haïti, un producteur produit
du riz en repiquant à la main. Il repique 0,5 hectares par actif. Il
ne peut pas en repiquer plus à la main. Les rendements, sil ne
met pas dengrais, sont dune tonne à lhectare. Cela
veut dire que un Haïtien produit 500 kilos de riz par actif et par an.
Aux Etats-Unis, juste à côté, en Floride, un agriculteur
maîtrise 100 hectares ; il peut avoir 5 tonnes à lhectare,
ce qui fait 500 tonnes de riz par actif et par an. Le rapport est de 1 à
1 000 !
Et pour que le paysan haïtien puisse vendre son riz et vivre un petit peu,
il est obligé daccepter le même prix que le riz en provenance
des Etats-Unis : il est obligé daccepter une rémunération
donc 1 000 fois moindre que celle de son concurrent ! Et on peut faire la même
analyse concernant le paysan thaïlandais, ou le paysan andin qui a bien
du mal à vendre son blé à Lima
Il ne reste aucune alternative à ces petits paysans qui ne peuvent pas
être compétitifs! Prôner le libre-échange, cest
dire à des pays du Tiers-Monde comme le font les apôtres du libre
échange : acceptez limportation de nos produits, librement, et
spécialisez-vous selon les « avantages comparatifs ». Et
quand leur seul avantage comparatif cest daller vendre leur force
de travail chez nous on leur dit « pas de çà » , et
quand les paysans péruviens migrent vers la forêt amazonienne pour
planter la coca dans lécosystème amazonien qui présente
de très réels avantages comparatifs ou de ceux du nord de la Thaïlande
qui produiront de lopium : on dit « pas de çà non
plus ».
Adam
Smith na jamais voulu cela
Toutes ces mesures vont bien au-delà de ce que préconisaient les
pères du libéralisme économique, et Adam Smith en particulier,
qui, moins dogmatiques et moins doctrinaires que nos technocrates daujourdhui,
recommandaient des protections douanières vis-à-vis des pays dont
les règles du jeu nétaient pas les mêmes que les nôtres.
La force de lultra-libéralisme a été dêtre
propagé et même imposé par les nations dominantes les plus
puissantes pour justifier et moraliser leur suprématie.
Ce credo libre-échangiste repose dailleurs sur une base scientifique
quasiment nulle. Il sappuie sur :
une contre-vérité : le règne dune concurrence pure
et parfaite,
une
erreur technique majeure : la monnaie nest pas un simple voile, élément
neutre de la théorie de léquilibre général
(loi de loffre et de la demande),
une
situation historique périmée : la théorie de Ricardo sur
les « avantages comparatifs » supposait la non-circulation du capital
entre les pays
nombre
de postulats infirmés par la réalité (« le libre
échange permet de créer des emplois ! »).
Vers
un libéralisme totalitaire
Dans ce système imposé, alors que tous les biens nécessaires
peuvent être produits, plus de 30 millions de pauvres en Europe ny
ont pas accès. La cause principale en est la règle de création
monétaire qui gère nos économies et, comme la si
bien démontré léconomiste allemande Margrit Kennedy
(3), le poids des intérêts cumulés qui amputent en
moyenne le pouvoir dachat de 40 %
Mais ceci est une autre histoire
qui nécessiterait un autre développement.
Cette « évolution » ultra-libérale nest pas
inéluctable. Dans un concept d'abondance, l'activité de l'homme
doit être tournée vers le développement de l'être
et non la production, et il faudra bien, dabord dans nos sociétés
puis dans le reste du monde au fur et à mesure de la mécanisation,
dissocier le pouvoir d'achat du travail.
André-Jacques Holbecq
Notes :
1 - Dans nos sociétés, depuis le début de la période
1980, ce ne sont plus les capacités de production (en « biens réels
») qui font défaut - en effet, car on trouve tout dans les magasins,
en abondance - mais les moyens de paiement qui eux sont « symboliques
». Il n'en était pas de même avant 1960 pour ceux qui s'en
souviennent.
2. Le débat n'est pas ici sur les « risques liés à
l'abondance ». Les problèmes des conséquences écologiques
induits par une surabondance (et donc une sur-consommation) sont en eux même
certainement les plus graves auxquels notre civilisation va avoir à faire
face lorsque quelques milliards d'habitants supplémentaires accèderont
à la société de "sur-consommation".
3. Libérer l'argent de l'inflation, Ed Vivez Soleil, 1996
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Auteur
André-Jacques Holbecq
Economiste, auteur de «Un regard citoyen sur léconomie»
aux Editions Yves Michel
Site internet de recherche : http://eco.societal.org
Sources
Article paru dans la
revue BIOCONTACT N° 132 janvier 2004
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