Bruxelles veut passer au peigne fin 30000 substances
chimiques, mais les industriels poussent des cris dorfraie. Lélimination
des plus dangereuses permettrait pourtant déconomiser 40 milliards
deuros en dépenses de santé
Mais où est donc passé le projet Reach ? Son adoption par le Parlement européen était prévue pour cet automne. Elle est, pour le moment, reportée sine die. Sil est un projet attendu, essentiel pour lavenir des Européens, cest pourtant bien celui-là. Car il y va de notre santé à tous. Reach, pour Registration, Evaluation and Authorization of CHemicals (1), prévoit denregistrer les informations de base sur les 30 000 substances chimiques dont on produit ou importe plus dune tonne chaque année. Et dexaminer de près, avant une éventuelle autorisation, toutes celles qui risquent davoir un effet sur la santé. Ce projet de bon sens heurte dénormes intérêts industriels. Alors certains font tout, dans les coulisses, à Bruxelles ou au Parlement européen, pour que les choses traînent.
On se souvient pourtant du cri dalarme
lancé par le professeur Dominique Belpomme en février dernier.
Ce cancérologue venait de publier un livre (2)
inquiétant. Le nombre de cancers augmente, disait-il. Et pas seulement
à cause du vieillissement de la population ou du tabac. La preuve: les
enfants aussi en sont de plus en plus souvent victimes. Entre 1978 et 2000,
effet du vieillissement mis à part, les cancers ont augmenté de
35% selon lInstitut national de Veille sanitaire. Certaines formes de
la maladie ont explosé, comme le mésothéliome de la plèvre,
causée par lamiante et le tabac (+354% pour les femmes, +224% pour
les hommes). Les mélanomes de la peau ont triplé chez les femmes,
quadruplé chez les hommes, les cancers de la prostate ont été
pratiquement multipliés par quatre, ceux du sein par deux, Le professeur
Belpomme ne voit dans son livre quune explication à ce raz de marée
de maladies graves: la dégradation de notre environnement due essentiellement
à la pollution chimique.
Ce nétait pas très nouveau, et lensemble du monde
scientifique ne disait pas autre chose depuis des années. Mais le professeur
Belpomme, qui a créé une association (3)
et organisé un colloque sur ce thème en mai dernier, a su, lui,
se faire entendre et éveiller lintérêt des médias.
Jean-François Narbonne, un des grands toxicologues français, le
reconnaît volontiers : «Cela fait longtemps que nous voulons
alerter lopinion publique, mais nos rapports finissaient toujours par
échouer dans un tiroir.»
Le grand public ne le sait pas toujours, mais nous baignons dans des substances chimiques qui peuvent parfois se révéler très nocives pour nos organismes. On trouve ainsi du nonylphénol, une substance suspectée de perturber le système hormonal et la reproduction, interdite en Allemagne depuis 2003, dans des pyjamas denfants, des jouets, des peintures ou des produits nettoyants. De nombreux téléviseurs, ordinateurs, mais aussi tapis ou meubles contiennent des retardateurs de flammes polybromés, qui ont remplacé lamiante (3000 morts par an en France à l'heure actuelle) mais menacent le métabolisme. On peut pourtant les remplacer eux aussi: un grand de lélectronique comme Samsung la fait. Mais les autres constructeurs traînent les pieds. Que dire aussi des phtalates, qui rendent le plastique plus mou et plus doux au toucher et entrent jusqu'à 50% dans la composition de certains jouets? Là encore il s'agit de substances dangereuses, les ministres de lEconomie européens viennent dailleurs de proposer dinterdire définitivement trois de ces composants. Mais, plutôt que de sen passer, les industriels préféraient jusquà présent mettre au point des machines qui imitent la succion des enfants sur les jouets pour savoir combien de molécules ces derniers risquaient dingérer.
La Commission européenne, qui a beaucoup travaillé sous limpulsion de la Suédoise Margot Wallstöm, ex-commissaire à lEnvironnement, a recensé 1400 substances chimiques «hautement préoccupantes», auxquelles pourraient bientôt sajouter un demi-millier d'autres composants. Parmi elles 850 sont, selon le jargon des spécialistes, des CMR : cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques (dangereuses pour la reproduction). Les autres sont des POP, des polluants organiques persistants, qui ne se dégradent pas, saccumulent dans les graisses ou le lait maternel et se transmettent tout au long de la chaîne alimentaire.
Personne nest épargné.
Le WWF a fait lexpérience lan dernier en prélevant
au Parlement européen le sang de 47 volontaires venus de dix-sept pays
dEurope. On y a retrouvé la trace de 76 substances toxiques différentes!
Des phtalates surtout, des dérégulateurs endocriniens qui perturbent
la reproduction. Mais aussi, dans 100% des échantillons, du DDT, interdit
en France depuis 1971, des pesticides, des polybromés retardateurs de
flammes, etc. La personne qui avait la plus forte dose de toxiques dans le sang
était une députée verte française qui habite à
la campagne et mange bio!
Nous sommes tous porteurs de ces étranges cocktails qui expliqueraient,
pour certains, que 15% des couples européens sont aujourd'hui stériles,
ou quun enfant sur sept y souffre dasthme. Même les Inuits,
sur leur banquise, sont touchés. Ils vivent en bout de chaîne alimentaire
et concentrent donc les toxiques stockés par les poissons ou les mammifères
quils chassent: 73% des femmes inuites ont cinq fois plus de dérivés
chimiques du chlore (PCB) dans le corps que ne le prévoit la norme canadienne.
Et, toujours selon cette norme canadienne, leur lait maternel est considéré
comme un déchet toxique.
Et on ne parle pas des pesticides, si répandus quaujourdhui 90% des cours deau et 60% des nappes phréatiques sont pollués. Après trente ans de black-out sur le sujet, Jacques Chirac a annoncé, en juillet dernier, le lancement dune enquête épidémiologique sur lexposition aux pesticides des paysans depuis cinquante ans. Il nest jamais trop tard dans un pays, troisième consommateur mondial de ce type de produits, où une pomme peut être traitée jusquà 27 fois dans lannée ! ( 4-horreur.gif ) (La Commission européenne estime quil y a «des preuves suffisantes pour supposer que les problèmes associés à la contamination de lenvironnement et des aliments par les pesticides sont sérieux et saggravent». Certains nont pas attendu. Dans les pays scandinaves, aux Pays-Bas, on a pris depuis la fin des années 1980 des mesures pour réduire parfois de plus de 70% les tonnages de pesticides utilisés. Et leur production agricole ne sest pas écroulée.
C'est dire limportance du projet Reach, qui devrait mettre fin dès cet automne à un système dans lequel les industriels pouvaient lancer nimporte quel produit sur le marché en laissant aux Etats le soin de faire face aux conséquences pour la santé. Certes il y avait bien eu, en 2001, la Convention de Stockholm, qui proscrivait lusage de douze produits extrêmement dangereux «les douze salopards», disaient les experts dont le DDT, toujours utilisé dans les pays du Sud. Et puis auparavant, en 1981, une obligation faite par lOMS de faire tester les substances chimiques nouvelles sans se préoccuper des 100000 qui étaient déjà présentes sur le marché. Mais lobligation en question est restée en grande partie lettre morte : sur les 2500 molécules nouvelles apparues depuis cette époque, 140 seulement ont été testées. Selon les rédacteurs du projet Reach, lélimination de 10% des produits les plus toxiques permettrait déconomiser au bas mot 40 milliards deuros de dépenses de santé dici à 2050. Oui mais, voilà, les industriels ont poussé de hauts cris.
En France, lUnion des Industries
chimiques a agité le spectre du chômage et des délocalisations
: selon elle, le projet Reach, même allégé, coûterait
aux professionnels 28 milliards deuros sur dix ans soit cinq fois plus
que les estimations de la Commission européenne. Il entraînerait
la réduction de 10 à 30% de la production des secteurs les plus
sensibles les plus dangereux que sont les cosmétiques et les peintures.
Et, au final, 360 000 emplois seraient directement menacés. Mêmes
réactions au Royaume-Uni et en Allemagne, où les syndicats sont
venus à la rescousse de leurs patrons. Les Américains aussi sy
sont mis dès le lancement du projet, en 2001, par la voix du secrétaire
dEtat Colin Powell, qui a dénoncé des «interdictions
pour motifs politiques» qui risquaient de mettre en péril les
exportations des Etats-Unis.
Un lobbying effréné a donc commencé tant à Bruxelles
quau Parlement européen. Si bien quaujourdhui on ne
sait plus trop quand Reach risque de voir le jour. On nous assure quune
première lecture aura lieu au printemps prochain, à la suite de
laquelle trois sous-commissions du Parlement européen sempareront
du texte qui serait peut-être adopté définitivement en 2006.
Peut-être. La seule bonne nouvelle de ces derniers mois cest que
Jean-Pierre Raffarin avait placé le projet Reach au coeur des 45 mesures
de son «plan national santé-environnement» présenté
en juillet dernier. Cela suffira-t-il à nous rassurer ?
Gérard Petitjean
Notes :
(1) Enregistrement, évaluation
et autorisation des produits chimiques.
(2) «Ces maladies créées par lhomme»,
Albin Michel.
(3) Association française pour la Recherche thérapeutique
anticancéreuse.
Sources
Gérard Petitjean
M.D.R.G.F
Mouvement pour les Droits et le Respect des Générations Futures
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