La grande distribution va recruter 26500
personnes en 2005. Un chiffre qui ne dit pourtant rien des emplois détruits
dans le commerce, des jobs délocalisés dans l'industrie ni de
la pauvreté dans l'agriculture.
Chaque
jour qui passe égrène son chapelet de délocalisations.
Dans ce climat morose, la distribution annonce plus de 26500 postes à
pourvoir en 2005 ! La presse reprend en choeur : 7 000 chez Carrefour, 5 000
chez Auchan, 1000 chez ED...
Ce discours de conquête masque une tout autre réalité :
celle de recrutements motivés pour l'essentiel par un turn-over ultrarapide,
véritable maladie endémique de la grande distribution. Mais aussi
par un accroissement du nombre de points de ventes autorisés, aboutissant
à accroître chaque année la surface de vente de quelques
3 millions de mètres carrés !
On détruit en silence d'un côté, on communique sur les recrutements
liés aux nouvelles implantations de l'autre.
Pourtant, "recrutement" ne signifie pas toujours "création
d'emploi" . Pour preuve, Monoprix recrute pour faire face à une
forte croissance... de départs en retraite prévue entre 2004 et
2008. Dans son étude d'impact du projet de centre commercial d'Aubervilliers,
un fief communiste, la délégation de Paris de la chambre de commerce
estimait en septembre 2000 que 4 commerces sur 10 pourraient disparaître
et que 1130 emplois seraient menacés. Pour ne parler que des suppressions
directes. Un emploi créé en grande surface, c'est 3 à 5
emplois détruits ailleurs. Destruction dont on ne parle jamais.
Pour le seul troisième trimestre 2003, 4900 emplois ont disparu dans
le commerce de détail dans l'ensemble du pays.
Face à ces destructions massives, l'argument de la création de
postes d'hôtesses de caisse fait de moins en moins illusion. D'autant
qu'elles s'accompagnent, dans le même temps, d'une véritable désertification
industrielle : entre 1985 et 2004, l'industrie a perdu 1 million de postes (de
4,8 à 3,8 millions).
Une
situation d'abus de position dominante
De combien d'emplois détruits la grande distribution est-elle responsable
? Personne n'a jamais cherché à le savoir, alors même qu'elle
a refondé toute la chaîne producteur-consommateur sur un seul et
unique critère : le prix. Voilà, par exemple, ce qu'écrit
le sénateur UDF Jean Arthuis, ancien ministre des Finances, dans la revue
Futuribles : "Le combat permanent pour casser les prix d'achat
à travers des centrales d'achats [...] permet d'écraser les prétentions
de leurs fournisseurs, tout en ménageant les marges des distributeurs.
Les pratiques les plus contestables se répandent, marges arrière
exorbitantes, menaces de déréférencement, chantages sordides.
Nous sommes en face de véritables abus de position dominante. Les pouvoirs
publics ne s'en émeuvent pas, car les prix vont baisser et les consommateurs,
à défaut de travailler pour produire ce qu'ils consomment, se
réjouiront de ces aubaines. [...] Les industriels tentent de résister,
recherchent désespérément des gains de productivité,
puis disparaissent ou délocalisent."
Le monde agricole, lui, subit des crises à répétition qui
ne sont pas que conjoncturelles : 25 % des paysans ont un revenu inférieur
au RMI, 40 % disposent de moins du Smic pour vivre ! Toutes les vingt minutes,
un paysan français doit quitter sa ferme, toutes les trois minutes en
Europe. Pendant ce temps, la PAC (Politique agricole commune) subventionne les
plus nantis. En Espagne, 150 000 clandestins travaillent pour une rémunération
horaire de 2,41 € . De Forcalquier à Gap, des travailleurs
fantômes dorment sous des bâches en plastique et "travaillent
par 50°C sous des serres où flottent les pesticides pulvérisés
sans protection". Tout ça pour alimenter les linéaires
de nos distributeurs préférés. L'effet est ravageur.
Dans
les hypermarchés et les supermarchés, la situation n'est guère
plus enviable. Déjà précarisées et sous-payées,
soumises à des contraintes horaires insupportables, les caissières
(qui représentent aujourd'hui l'essentiel des effectifs de la distribution)
devraient être amenées, elles aussi, à disparaître.
Remplacées par des caisses automatiques. Une puce électronique
a déjà pris place sur les étiquettes des produits que nous
achetons. Officiellement pour éviter le vol. En fait pour permettre au
client de se débrouiller sans caissière. La puce contient bien
plus d'informations que les codes-barres. Finies, les manipulations à
la caisse. On arrête son Caddie sur l'espace repéré au sol.
Des rayons le traversent de part en part. Et l'addition est faite.
Parallèlement, un nouveau concept, baptisé "magasin de
convenience", fonctionnant sans aucune intervention humaine, apparaît
çà et là au cur de nos villes. Ils fleuriront bientôt
dans nos campagnes. Ces énormes distributeurs automatiques n'ont besoin
que 35 m2 et de 5 m de vitrine pour trouver leur place dans notre paysage quotidien.
La garantie, pour les exploitants, de ne pas débourser un seul centime
en charges sociales. En deux ans, l'investissement est rentabilisé !
Une
régression sociale sans précédent
La grande distribution est un formidable accélérateur de la mondialisation
néolibérale. Au nom de la libre concurrence et des prix bas, nous
en sommes arrivés à accepter, sans broncher, une régression
sociale sans précédent. Après soixante années de
croissance et de création de richesse... la France n'aurait plus les
moyens de sa protection sociale : trou de la Sécu, excédents de
charges et trop-plein de dépenses publiques. Mais au fait, quel est le
problème ? Trop de prestations ou... trop peu de recettes ?
Moins de commerçants et d'artisans, moins de paysans, moins d'emplois
dans les entreprises, c'est au final moins de cotisations salariales et patronales.
Donc moins de retraites, moins de prestations sociales et moins de services
au public. Commerce, industrie, agriculture, services... les mêmes causes
produisent les mêmes effets. Nous sommes loin du débat poujadiste
opposant le petit au grand commerce. Le sujet de la grande distribution est
transversal. Désormais, étudiants, retraités, fonctionnaires,
professions libérales, paysans, commerçants, artisans et chefs
d'entreprise sont sur le même bateau. Il s'agit là d'un véritable
choix de société. Un jeu dans lequel le chacun pour soi ne peut
que conduire au naufrage collectif. Mais le capitaine, comme l'équipage,
regarde ailleurs. Et l'orchestre, inlassablement, continue à jouer "l'hymne
à la consommation". Son unique partition.
Christian JACQUIAU
christian.jacquiau@club-internet.fr
|
Evolution du commerce de proximité en France
de 1966 à 1998.
|
||||
|
Nombre d’entreprises
|
Evolution 1966 / 1998
|
|||
|
Type de commerce |
1966 |
1998
|
+ |
- |
|
Boulangerie - pâtisserie |
40 200 |
22 400
|
17 800 |
|
|
Boucherie |
50 500 |
14 700
|
35 800 |
|
|
Poissonnerie |
4 700 |
2 100
|
2 600 |
|
|
Charcuterie |
12 700 |
6 400
|
6 300 |
|
|
Epicerie, alimentation générale |
87 600 |
13 800
|
73 800 |
|
|
Crémerie - fromagerie |
4 600 |
1 100
|
3 500 |
|
|
Commerce de fleurs |
5 900 |
9 900
|
4 000 |
|
|
Librairie, commerce de journaux |
13 200 |
11 900
|
1 300 |
|
|
Horlogerie - bijouterie |
8 900 |
3 800
|
5 100 |
|
|
Commerce de chaussures |
9 000 |
4 300
|
4 700 |
|
|
Commerce de vêtements |
47 900 |
27 500
|
20 400 |
|
|
Commerce d’appareils électroménagers |
8 100 |
5 500
|
2 600 |
|
|
Quincaillerie, coutellerie |
9 300 |
5 000
|
4 300 |
|
|
L'AGCS dans les grandes surfaces
ne va rien arranger
|
|
L'Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS ) est
l'un des plus redoutables accords de l'Organisation Mondiale du Commerce
(OMC), contraignant les pays membres à négocier jusqu'à
la privatisation de tous leurs services publics. Parmi ses objectifs figure
la levée de toutes les barrières au libre exercice du commerce
mondial. Avec en ligne de mire : le droit du travail et la protection
sociale ! Chaque branche d'activité est appelée à
identifier les freins au développement des affaires dans son secteur.
Les distributeurs n'ont pas été en reste : "La distribution,
étant grosse consommatrice de main-d'uvre (
) Les prescriptions
en matière de nationalité applicables au personnel empêchent
les entreprises de réduire au minimum les coûts de main-d'uvre
en recrutant à l'étranger". Christian Jacquiau |
Si
vous voulez réagir sur cet article, cliquez sur ce lien.
| Sur
le même sujet : |
Sources
Première publication de cet
article paru dans
Marianne n°400 Semaine du 18 décembre 2004 au 24 décembre
2004
http://www.marianne-en-ligne.fr/archives/e-docs/00/00/29/F8/document_article_marianne.md