Le XXIe siècle sera-t-il celui de la guerre pour le contrôle des gènes? L’Américain Jeremy Rifkin le craint, et explique pourquoi.
• Quelle signification donnez-vous au «siècle biotech»?
Jeremy Rifkin: Nos futurologues ont défini de manière trop restrictive leXXIe siècle comme l’ère de l’information. En vérité, l’économie mondiale est en train de vivre une transformation bien plus profonde. De la mise en commun de l’informatique et de la génétique est en train d’émerger une puissance techno-économique qui sera le fondement du siècle biotech. Les ordinateurs sont de plus en plus mis à contribution pour décoder et organiser l’énorme masse d’informations génétiques qui constituent la matière première de la nouvelle économie globale. Les firmes multinationales se sont déjà engagées dans la création de gigantesques complexes de recherche sur les sciences de la vie, qui dessineront le monde bio-industriel de demain.
Les avantages à court terme de cette révolution sont considérables: de nouvelles plantes, de nouveaux animaux, de nouveaux produits pharmaceutiques, de nouvelles sources d’énergie vont voir le jour. Mais il faut être naïf pour croire qu’il n’y aura pas, en contrepartie, un prix à payer. Les conséquences environnementales, sociales et éthiques de ces changements risquent d’être terrifiantes. La création de clones et d’espèces transgéniques ne conduit-elle pas à la fin de la nature? Les organismes génétiquement modifiés ne vont-ils pas causer des dommages irréversibles à la biosphère? N’est-il pas dangereux d’envisager de fabriquer un bébé «parfait»?
• En quoi tout cela diffère-t-il du combat mené depuis toujours par l’homme pour transformer la nature?
J. R.: Il est vrai que nous n’avons cessé de modifier la nature depuis la révolution néolithique. Mais les nouveaux moyens de recombinaison génétique sont radicalement différents. Avec les techniques classiques de reproduction, seul le croisement d’espèces biologiquement voisines est possible. Aujourd’hui, nous avons fait tomber cette barrière. Ainsi, des scientifiques ont isolé le gène de luminescence chez la luciole et l’ont introduit dans le code génétique d’un plant de tabac qui, parvenu à maturité, brille 24 heures sur 24. Du jamais vu dans la nature.
• Dans le débat sur la thérapie génique visant à soigner ou prévenir des maladies chez l’être humain, vous avez soulevé la question de savoir qui doit décider si un gène est «bon» ou «mauvais». Sommes-nous en train d’entrer dans une ère eugénique?
J. R.: Certainement, mais pas dans le sens où l’entendaient les nazis. Le nouvel ordre eugénique ne sera pas social. Il sera économique, gouverné par les lois du marché. De futurs parents pourront bientôt programmer l’avenir biologique de leurs enfants, avant même leur conception. La pression sociale les incitera à vouloir gommer chez eux certains «caractères indésirables». Vous sachant porteur d’un gène de leucémie, ne désireriez-vous pas l’éliminer du sperme ou de l’œuf d’où naîtra votre enfant? Même chose pour l’obésité, la myopie… Une fois lancé sur cette voie, il n’y a plus moyen de s’arrêter. L’eugénisme prendra un tour véritablement effrayant quand on intégrera les enfants dans le champ de nos expériences.
Or, déjà dans les années 80, les sociétés Genetech et Eli Lilly ont breveté une nouvelle hormone de croissance, issue de la recherche génétique, destinée aux quelques milliers d’enfants atteints de nanisme aux Etats-Unis. En 1991, cette hormone était devenue l’un des produits pharmaceutiques les plus vendus dans le pays. Des médecins la prescrivaient à des enfants qui étaient simplement plus petits que la moyenne. Les distributeurs de cette hormone font maintenant pression auprès du corps médical pour que le fait d’être de petite taille soit assimilé à une maladie.
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