Posté 14 novembre 2011 à 20:44
Le jeune homme s'inclina respectueusement devant
l'anachorète émacié qui, hiératique, se tenait assis sur un
bloc de pierre usé par le temps. « 0 vénérable! je suis venu
à toi pour que tu m'instruises . . . » dit-il à voix basse.
« Assieds-toi », ordonna l'Ancien. Le jeune moine, vêtu
d'une robe rouge brique, s'inclina une fois de plus et s'assit
en tailleur sur la terre battue, à quelques pieds de son aîné.
Le vieil ermite demeura silencieux. On eût cru qu'à
travers ses orbites vides il contemplait une infinité de passés.
Il y a longtemps, bien des années auparavant, alors qu'il
n'était qu'un jeune lama, il avait été pris à partie par des
fonctionnaires chinois, à Lhassa, et on lui avait cruellement
crevé les yeux parce qu'il n'avait pas voulu révéler des
secrets d 'Etat qu'il ne possédait même pas. Torturé, aveugle,
couvert de plaies, il avait réussi à se traîner loin de la ville,
plein d'amertume et de désillusions. Ne se déplaçant que
de nuit, il continuait à marcher. Rendu presque dément par
la douleur et la commotion, il évitait tout contact humain.
Il pensait, ne faisait que penser.
Il entreprit une longue ascension, vivotant grâce aux
maigres herbes et aux rares plantes qu'il pouvait trouver,
s'abreuvant aux sources de montagne, qu'il découvrait grâce
à leur chant. C'est ainsi qu'il parvint à préserver l'étincelle
de vie qui l'habitait encore. Lentement, ses blessures les
plus graves se cicatrisèrent, ses orbites vides s'arrêtèrent de
suinter, mais toujours, il poursuivait son ascension et s'éloignait
de ceux qui torturaient leurs semblables sans raison et
avec démence. L'air se raréfia. Le vieillard ne trouvait plus
de branches d'arbres dont l'écorce pût le nourrir, plus d'herbes
qu'il pût arracher tout simplement en se penchant. Il
lui fallait maintenant ramper, tâtonner, s'étirer dans l'espoir
de trouver suffisamment de nourriture pour apaiser les cris
les plus aigus de ses entrailles.
L'air devint plus aigre, le vent plus coupant. Malgré
tout, l'ermite continuait son ascension. Plus haut. Toujours
plus haut, comme s'il était mû par une force intérieure.
La voix sèche, qui ne s'était pas fait entendre depuis
longtemps, reprit: « Lorsque j 'étais jeune, j 'ai subi de nombreuses
épreuves, des épreuves fort pénibles. Je dus quitter
notre grande Cité de Lhassa et, aveugle, j 'ai dû errer dans
l'inconnu. Affamé, malade, évanoui, je fus emporté en un
lieu inconnu et instruit en prévision de ce jour. Lorsque je
t'aurai transmis mes connaissances, j 'aurai accompli ma
tâche et mon destin, et pourrai me rendre en paix vers les
Champs Célestes. »
« Jeune homme, reprit le vieillard d'une voix cassée,
mon heure est proche. Je dois d 'abord te transmettre mon
savoir. Mon esprit sera libre ensuite de se rendre vers les
Champs Célestes. Tu auras la charge de transmettre cette
connaissance à d'autres. Alors, écoute bien; rappelle-toi
tout et, surtout, ne manque pas à ton devoir. »
« Mon heure approche,
mais je ne peux pas quitter ce monde avant de t'avoir
transmis tout mon savoir. J 'ai ici un remède spécial à base
d'herbes, d'ont la puissance est extraordinaire. Il m'a été
donné par ton Illustrissime Guide pour de tels cas d'urgence;
si jamais je devais m'effondrer et que tu craignes pour ma
vie, fais-moi avaler de force six gouttes de cet élixir et cela
devrait me ranimer. On m'a défendu de quitter mon enveloppe
charnelle avant que mon travail n'ait été mené à bien. »
Il fouilla dans les plis de sa robe et exhiba un flacon de
pierre que le jeune moine prit avec grand soin. « Maintenant,
nous allons continuer, déclara le vieillard. Tu pourras te
restaurer lorsque je serai fatigué et que j 'aurai à m'allonger
quelque peu. Maintenant, écoute, et tâche de te souvenir de
tout ce que je te dirai ; ne laisse pas errer ton attention, car
ceci est plus important que ma vie et même que la tienne.
Il s'agit d'un savoir qui doit être préservé puis transmis
lorsque le temps sera venu. »
Tu sais que j 'ai erré dans l'inconnu pour
qu'enfin il m 'arrive une chose merveilleuse. Un miracle
survint grâce à une force intérieure qui me conduisit jusqu'à
ce que je sombre dans l'inconscient aux portes mêmes du
Temple de la Sagesse. Laisse-moi te raconter cela. Je te
transmettrai ma connaissance comme elle me fut transmise,
car bien qu'aveugle je pus tout voir. »
« La première chose dont je me souviens est
que je me trouvais étendu confortablement sur un lit
moelleux. Bien sûr, j 'étais jeune alors, comme tu l'es
maintenant, et je pensais que l'on m'avait transporté dans
les Champs Célestes. Mais je ne voyais rien. Or, je savais
que, si je m'étais trouvé de l'autre côté de la Vie, j 'eusse
recouvré la vue. J 'étais donc allongé et j'attendais. Peu de
temps après, des bruits de pas très discrets se firent entendre,
se rapprochèrent et s'arrêtèrent près de moi. Je demeurai
immobile, sans savoir à quoi m'attendre. « Ah! dit une voix
qui me sembla quelque peu différente des nôtres. Ah! ainsi
tu as repris conscience. Te sens-tu bien? »
« Quelle question stupide, pensai-je, comment puis-je me
sentir bien alors que je suis à moitié mort de faim? De
faim? Mais je n'avais plus faim. En fait, je me sentais bien ;
très bien. Je fis bouger mes doigts précautionneusement,
tâtai mes bras qui n'avaient plus l'aspect décharné de
baguettes. Je m'étais rempli, avais repris mon apparence
habituelle, bien que je n'eusse toujours pas d'yeux. « Oui, oui,
je me sens vraiment bien. Merci de votre sollicitude »,
répondis-je. La Voix reprit : « Nous aurions aimé te rendre
la vue, mais tes yeux ont été entièrement enlevés et nous ne
pouvions pas le faire. Repose-toi un peu. Nous en reparlerons
plus tard. »
« Je me reposai; je n'avais pas le choix et, bientôt, je
sombrai dans le sommeil. Combien de temps avais-je dormi?
Je ne pourrais le dire, mais de doux carillons me réveillèrent;
des carillons plus doux et plus harmonieux que les
gongs les plus précieux, plus beaux que les plus anciennes
cloches d'argent, plus sonores que les trompettes des temples.
Je me dressai sur mon séant et écarquillai les yeux comme si
je pouvais forcer mes orbites creuses à voir quelque chose.
Un bras plein de douceur entoura mes épaules et une voix
me dit: « Lève-toi et viens avec moi. Je vais te guider.»
« On me conduisit dans ce qui était apparemment une
grande pièce, dans laquelle se trouvaient un certain nombre
de personnes. En effet, je pouvais discerner le murmure
de leurs voix ainsi que les froissements de leurs vêtements.
Mon guide me dit: « Assieds-toi ici », et l'on glissa sous mon
siège un curieux appareil. Alors que j'allais m'asseoir par
terre, comme le font tous les gens sensés, je faillis défoncer
l'étrange machine. »
Le vieil ermite s'arrêta un instant et eut un rire nerveux
en se rappelant cet incident lointain . « Je tâtai soigneusement
la chose, poursuivit-il, et elle me sembla moelleuse et ferme
à la fois. Elle était soutenue par quatre pattes et, à l'arrière,
il y avait un obstacle qui me soutenait le dos. J'en conclus
d'abord qu'ils m'avaient pensé trop faible pour demeurer
assis par mes propres forces, mais je réalisai rapidement
que l'on se retenait de rire et en déduisis alors que ces
gens-là s'asseyaient de cette manière. Cette façon de s'asseoir
me parut bizarre et fort dangereuse, et je dois humblement
avouer que je me cramponnai avec acharnement à cette
plate-forme rembourrée. »
« Nous n'avons pas fini de t'étonner, m e dit l a Voix;
tu te demandes qui nous pouvons bien être et pourquoi tu te
sens si bien. Installe-toi plus confortablement, car nous
avons beaucoup à t'apprendre et à te montrer. »
« 0 Très Illustre, reprochai-je, je suis aveugle, on m'a
arraché les yeux et pourtant vous dites que vous avez beaucoup
de choses à me montrer? Mais comment cela est-il
possible? » « Tranquillise-toi, me dit la Voix, car avec du
temps et de la patience, tout s'éclaircira. »
« Les parties postérieures de mes jambes ballottaient dans
le vide et commençaient à me faire mal. Je les ramenai vers
moi et tentai tant bien que mal de m'asseoir dans la position
du lotus sur cette petite plate-forme de bois soutenue par
quatre pattes, avec ce curieux obstacle dans le dos. Ainsi
installé, je me sentis un peu plus à l'aise. Toutefois, ne
voyant pas, je craignais grandement de tomber je ne sais où.
« Nous sommes les Jardiniers de la Terre, me dit la
Voix, Nous voyageons parmi les univers, plaçant personnes
et animaux dans des mondes très différents. Vous, les
Terriens, entretenez bien des légendes à notre endroit. Vous
nous appelez les Dieux du Ciel et parlez de nos chars de
feu. Maintenant, nous allons te donner des informations à
propos de l'origine de la Vie sur la Terre afin que tu puisses
transmettre ces connaissances à quelqu'un qui viendra plus
tard. Cette personne parcourra le monde et consignera ces
faits, car il est grand temps que les gens connaissent la
Vérité sur leurs Dieux avant que nous amorcions la deuxième
phase. »
« Mais il doit y avoir une erreur, dis-je rempli d'épouvante,
je ne suis qu'un pauvre moine qui ne sait pas encore
pourquoi il a entrepris une telle ascension . »
« Nous t'avons fait venir grâce à notre science, murmura
la Voix. Nous t'avons choisi à cause de ton exceptionnelle
mémoire, que nous allons d'ailleurs améliorer.
Nous savons tout de toi et c'est pour cela que tu es ici. »
« J 'avais peur, horriblement peur . . . Que savais-je de ces
Jardiniers de la Terre? Je n'étais pas jardinier moi-même,
ne connaissais pas plus de choses sur les plantes que sur
l'univers et n'étais pas désireux de savoir quoi que ce soit
sur ce sujet. Alors que je pensais à tout cela, j'appuyai mes
jambes sur le rebord de la plate-forme qui me servait de
siège et me mis debout. Des mains très fermes quoique
bienveillantes me repoussèrent de telle sorte que je me
retrouvai une fois de plus assis de la manière ridicule dont
j'ai déjà parlé, avec mes jambes pendouillant dans le vide
et le dos appuyé contre quelque chose qui se trouvait
derrière moi . « La plante ne commande pas au Jardinier,
murmura une Voix. On t'a amené ici et c'est ici que tu
devras apprendre. »
« Tandis que j 'étais assis, émerveillé mais plein de ressentiment,
une discussion fort animée s'amorça dans une
langue inconnue. Des Voix. Encore des Voix. Certaines
d'entre elles étaient hautes et aiguës comme si elles avaient
pris naissance dans la gorge de gnomes. D'autres étaient
graves, caverneuses, tonitruantes ou alors ressemblaient au
cri qu'émet le yack mâle à travers monts et vaux à l'époque
des amours. Peu importe qui étaient ces gens, cela augurait
très mal pour moi, qui n'avais guère l'intention de coopérer
et qui, de plus, me trouvais captif contre mon gré. Tandis
que l'incompréhensible discussion se poursuivait, je continuai
à écouter, non sans quelque crainte. J 'entendis des sons
aigres comme celui du chalumeau ou déchirants comme une
sonnerie de trompette dans un défilé rocheux. Quel genre
de personnes pouvaient bien être ces gens? me demandai-je.
Comme'!t des êtres humains pouvaient-ils bien émettre une
telle variété de tons, de demi-tons, d'harmoniques? Où
pouvais-je donc bien me trouver? Peut-être me trouvais-je
en plus mauvaise posture qu'aux mains des Chinois. Ah!
si seulement je pouvais voir . .. Si seulement je pouvais
avoir des yeux pour voir ce que je ne pouvais que deviner.
Le mystère s'éclaircirait-il si je ne me trouvais pas accablé
par la cécité? Non, car comme je devais le découvrir plus
tard, le mystère n'en serait que plus insondable! C'est ainsi
que je demeurai assis, hésitant, rempli de frayeur. Les
tortures que j'avais subies aux mains des Chinois m'avaient
relativement affaibli et me portaient à croire que je serais
incapable de supporter d'autres traitements de ce genre.
Absolument incapable. Mieux valait voir les Neuf Dragons
venir et me consumer immédiatement plutôt que d'être contraint
de supporter l'Inconnu. C'est ainsi que je demeurais
assis, car il n'y avait rien d'autre à faire.
« Des éclats de voix me firent craindre pour ma sécurité.
Eussé-je possédé la vue, j 'eusse tenté un effort désespéré
pour prendre la fuite, mais celui qui est sans yeux est véritablement
réduit à l'impuissance, se trouve intégralement à
la merci des autres, à la merci de TOUT, de la pierre qui fait
trébucher, de la porte fermée, de l'inconnu qui se dessine
constamment devant lui, indistinct, menaçant, oppressant,
toujours redoutable. Le bruit de foule s'intensifia en un
crescendo. Certaines voix se firent entendre dans les registres
les plus élevés, tandis que d'autres grondaient comme le
mugissement de taureaux qui se battent. Je craignais que
l'on commît quelque acte de violence à mon égard, que
l'on me portât des coups que je ne saurais prévenir parmi
mes ténèbres éternelles. J 'agrippais aussi fort que je le
pouvais les bords de mon siège, mais relâchais bien vite ma
prise après m'être dit que, si l'on me frappait, le coup
serait beaucoup moins douloureux que si je me cramponnais.
« Ne crains rien, me dit la Voix, qui commençait à
m'être familière. Ceci n 'est qu'une Assemblée du Conseil.
Aucun mal ne te sera fait. Nous ne faisons que discuter des
meilleurs moyens de t'endoctriner. »
« Oh Grand Personnage, dis-je confus, je suis assez surpris
de constater que des gens de si haut rang se chamaillent tout
comme les plus humbles des bouviers qui gardent les yacks
dans nos collines [ Des rires amusés accueillirent mes commentaires.
Il semble que l'auditoire ne me faisait pas grief
de ces paroles peut-être un peu trop franches. »
« Souviens-toi toujours de ceci, répliqua-t-il. Peu importe
le rang que l'on atteint, il y a toujours place pour la discussion
et les désaccords. Il y a toujours quelqu'un dont
l'opinion diffère de celle des autres. On doit discuter,
chercher le pour et le contre et tenir à ses opinions avec
fermeté, sous peine de ne devenir qu'un esclave, qu'un
automate toujours prêt à accepter sans broncher les conditions
des autres. Pour des témoins non avertis, la libre
discussion semble toujours le prélude à des actes de violence.
» Il me donna une tape sur l'épaule d'une manière
rassurante et me dit : « Nous n'avons pas seulement ici des
gens de races différentes, mais également des gens venant
de plusieurs mondes. Certains arrivent de votre propre
système solaire, tandis que d'autres viennent de galaxies
beaucoup plus éloignées. Certains t'apparaîtraient comme
de frêles nains, tandis que d'autres sont de véritables géants
pouvant avoir jusqu'à six fois la taille des plus petits. »
J 'entendis ses pas s 'éloigner tandis qu'il se dirigeait vers le
groupe principal.
« D'autres galaxies? Qu'est-ce que cela pouvait bien
vouloir dire? Que pouvaient bien être ces « autres galaxies »?
Quant aux géants, eh bien ! comme la plupart des gens j 'en
avais entendu parler dans les contes de fées. Pour ce qui
était des nains, on pouvait en voir de temps en temps dans
des spectacles forains. Je secouai la tête; tout cela me
dépassait. Il avait bien dit qu'on ne me ferait pas de maL
qu'il s'agissait simplement d'une discussion, mais même les
commerçants indiens qui venaient à Lhassa ne se manifestaient
pas par de tels rugissements, de telles exclamations,
de telles huées. Je décidai donc de demeurer tranquillement
assis et d'attendre. Après tout, je n'avais guère le choix! »
La discussion se prolongeait.
A mon avis, elle était fort animée jusqu'à ce que, finalement,
toute conversation cesse. On pouvait entendre de
nombreux traînements de pieds, puis des pas, des pas très
légers comme le bruit que fait un oiseau qui gratte le sol
pour trouver des vers. On entendait également des pas très
lourds, manquant autant d'aisance que ceux d'un yack qui
se traîne sous un pesant fardeau. D'autres pas me troublaient
profondément, car certains d'entre eux semblaient ne rien
avoir de commun avec la démarche d'êtres humains tels que
je les connaissais. Toutefois, mes cogitations sur les différentes
espèces de pas furent brusquement interrompues
lorsque quelqu'un me prit le bras et me dit : « Viens avec
nous. » Une autre main empoigna mon autre bras, et l'on
me conduisit par une piste qui, si j'en juge par le contact
de mes pieds nus, semblait être de métal. Les aveugles
parviennent à se doter d'un sixième sens; je ressentais que
nous étions en train de traverser une sorte de tube de métal,
bien que j 'eusse tout le mal du monde à m'imaginer une
telle chose. »
Le vieil homme arrêta son récit comme s'il désirait
encore projeter une expérience aussi inoubliable sur les murs
de sa mémoire, puis il poursuivit: « Rapidement, nous atteignîmes
un endroit plus vaste, ce que je pus estimer grâce
à la différence entre les échos. Un glissement métallique se
fit entendre devant moi, et l'un de mes guides parla sur un
ton plein de respect à quelqu'un qui, apparemment, était de
loin son supérieur. Je ne possède aucun moyen de savoir
ce qui put bien se dire, car la conversation se déroula dans
un langage curieux, un langage fait de pépiements et de
gazouillements. Pour exécuter ce qui était vraisemblablement
un ordre, on me poussa en avant et la substance
métallique glissa derrière moi et se referma doucement avec
un bruit mat. Je me tenais debout et sentais le regard de
quelqu'un qui me dévisageait avec insistance. Il y eut un
froissement d'étoffe et le grincement de ce que j 'imaginais
être un siège similaire à celui que j'avais déjà utilisé.
Ensuite, une main fine et osseuse me prit la main droite et
me fit avancer. »
L'ermite fit une brève pause et eut un rire étouffé.
« Peux-tu t'imaginer ce que je ressentais? J 'étais en train de
vivre un événement qui tenait véritablement du miracle. Je
ne savais même pas à qui j 'avais affaire et il fallait que je
m'en remette entièrement à mes guides. Quelqu'un me parla
enfin dans ma propre langue. « Assieds-toi ici », me dit-on en
me poussant gentiment. Horrifié, j 'eus un sursaut d'effroi,
car j'eus l'impression de m'enfoncer dans un lit de plumes.
Ensuite, le siège, ou du moins ce qui en tenait lieu, m'enveloppa
et soutint certaines parties de mon corps peu familières
avec un tel traitement. Sur les côtés se trouvaient des
béquilles ou des bras probablement conçus dans le but de
retenir le corps de celui qui se serait laissé aller à s'endormir
dans cet étrange nid moelleux. La personne en face de moi
sembla des plus amusées par mes réactions, du moins si
j 'en juge par la manière dont elle réprima ses rires; il est
vrai que beaucoup de gens semblent trouver une source de
divertissement dans les malheurs de ceux qui sont privés
du sens de la vue.
« Tu te sens dépaysé et tu as peur », me dit la voix en
face. Il s'agissait évidemment d'une affirmation bien au-dessous
de la vérité! « Ne crains rien, poursuivit-elle, car tu ne
subiras aucun mal. Nos tests nous ont montré que tu possédais
une mémoire des plus prodigieuses. Nous allons donc
te fournir des informations que tu n'oublieras jamais et que,
plus tard, tu transmettras à quelqu'un qui croisera ton chemin.
» En dépit de ces belles paroles, tout cela semblait
mystérieux et fort inquiétant. Je ne disais rien, me contentant
de rester tranquillement assis en attendant la suite de
ces remarques, ce qui ne tarda pas à venir.
« En effet, mon interlocuteur poursuivit: « Tu vas voir
tout le passé, la genèse de ton monde, l'origine des dieux.
Tu verras aussi pourquoi des chariots de feu traversent le
firmament à ton grand effroi . » Honoré Seigneur! m'exclamai-
je, vous avez employé le mot voir, mais on m'a enlevé
les yeux, je suis aveugle, je me trouve dans la cécité la plus
complète! Il y eut un mouvement d'exaspération contenue.
puis la réplique se fit entendre, non sans âpreté: « Nous
savons tout ce qu'il y a à savoir à ton sujet, beaucoup plus
en fait que tu n"en pourrais savoir toi-même. On t'a enlevé
les yeux, mais le nerf optique est toujours là et, grâce à
notre science, nous sommes en mesure de nous brancher
sur ce nerf de façon à ce que tu puisses voir ce que nous
voulons que tu voies. »
« Est-ce que cela veut dire que je recouvrerai la vue
pour toujours? » demandai-je.
« Non, pas question, reprit la voix. Nous t'utilisons pour
une certaine fin. Si nous te rendions définitivement la vue,
cela voudrait dire qu'il faudrait te laisser évoluer dans ce
monde avec un appareil très en avance sur la science
actuelle, ce qui ne nous est pas permis. Assez de palabres,
je vais appeler mes adjoints. »
« Peu après, j 'entendis frapper respectueusement, puis
un glissement métallique. Il y eut une conversation et il
était évident que deux personnes étaient entrées dans la
pièce. Je sentis mon siège bouger et je tentai de me mettre
debout. Avec horreur je réalisai que tout mouvement
m'était impossible. Je ne pouvais bouger, ne fût-ce qu'un
seul doigt. Pleinement conscient, on me véhicula dans cet
étrange siège qui semblait glisser avec facilité dans n'importe
quelle direction. Nous nous déplaçâmes le long de couloirs
où les bruits se répercutaient de la façon la plus étrange.
Finalement, mon siège fit un virage aigu et des odeurs absolument
remarquables assaillirent mes narines dilatées. Un
ordre discret arrêta notre équipage, tandis que des mains me
saisissaient par les jambes et sous les bras. On me mit
debout sans effort, puis l'on me coucha. J'étais inquiet,
bien que terrifié soit un mot plus exact pour décrire cet état
d'âme. Mes craintes s'intensifièrent lorsqu'on banda étroitement
mon bras droit, légèrement au-dessus du coude. Ma
pression augmenta à un point tel que je sentis mon bras
enfler. Quelque chose me piqua à la cheville gauche, puis
je ressentis une sensation extraordinaire, comme si l'on
m'avait glissé quelque chose dans le corps. Un autre ordre
se fit entendre et je sentis le contact de deux disques glacés
sur mes tempes. J 'entendis un bourdonnement semblable à
celui d'une abeille dans le lointain, puis sentis que je perdais
progressivement conscience.
« Des éclairs enflammés semblaient passer devant mes
yeux; de grandes traînées vertes, rouges, violettes, de toutes
les couleurs. Puis je me mis à crier. Puisque j 'étais aveugle,
je devais donc me trouver dans le Pays des Démons et ces
derniers devaient s'apprêter à me tourmenter. Je ressentis
une douleur aiguë, une simple piqûre d'épingle en réalité,
et ma terreur disparut. En vérité, je m'en moquais royalement!
On s'adressa à moi dans ma langue: « N'aie pas peur,
nous n'allons pas te faire de mal; nous sommes seulement
en train de régler nos appareils de façon à ce que tu puisses
voir. Quelle couleur peux-tu voir maintenant? » J 'oubliai
quelque peu mes craintes pendant que je disais voir du
rouge, du vert ou toute autre couleur. Puis je poussai un cri
d'étonnement: je voyais, mais ce qui se présentait à ma vue
était si étrange que je pouvais difficilement comprendre de
quoi il s'agissait.
« Mais comment décrire ce qui est indescriptible? Comment
peut-on risquer d'expliquer à quelqu'un ce qui se
déroule lorsque, dans le vocabulaire de l'interlocuteur, il
n'existe pas de mots appropriés, il n'existe pas de concepts
pouvant s'adapter à la situation? Ici, dans notre Tibet, nous
possédons suffisamment de mots et de phrases consacrés
aux Dieux et aux Démons. Toutefois, lorsqu'il s'agit de
transiger avec les oeuvres des Dieux et des Démons, peu
importent lesquels, que peut-on faire? que peut-on dire?
que peut-on décrire? Tout ce que je puis dire, c'est que je
voyais, mais ma vue ne se trouvait pas dans mon corps
puisque j 'arrivais à me voir moi-même. Il s'agissait d'une
expérience des plus irritantes, d'une expérience par laquelle
je ne voudrais plus repasser. Mais laisse-moi commencer par
le commencement.
« L'une des Voix m'avait demandé de lui faire savoir à
quel moment je voyais du rouge, du vert, d'autres couleurs.
C'est peu après que je connus cette expérience extraordinaire,
que je vis ce formidable éclair blanc et que je découvris
que j 'étais en train de contempler fixement - c'est la seule
expression qui semble convenable - une scène absolument
étrangère à tout ce que j 'avais connu jusqu'alors. J 'étais
allongé, mi-étendu, mi-assis, comme surélevé sur ce qui
semblait être une plate-forme métallique. Cette dernière
paraissait soutenue par un pilier unique et, pendant un
instant, je fus saisi de crainte à l'idée de voir cet appareil
basculer . . . et moi avec lui . . . L'atmosphère générale des
lieux respirait un air de propreté telle que je n'en avais jamais
connu. Les murs, construits en matériaux luisants, d'une
netteté incroyable, avaient une nuance verdâtre fort plaisante
et fort calmante. En plusieurs endroits de cette étrange
pièce, qui était vraiment très grande à en juger par mes
propres mesures, il y avait de massifs appareils que je ne
puis vous décrire, car les mots me manquent pour en souligner
l'étrangeté.
« Il y avait évidemment des gens dans la pièce. Ah!
cela m'ébranla d'une manière incroyable ! Le choc dont je
fus l'objet provoqua quasiment chez moi du délire et des
cris incohérents, et je me dis que, peut-être, il ne s'agissait
après tout que d'une distorsion provoquée par l'un des
subterfuges de la nouvelle vision artificielle qu'ils m'avaient
donnée et non prêtée. Un homme se tenait debout à côté
de quelque machine. J 'estimai qu'il avait à peu près le
double de la taille de nos procureurs les plus imposants. Je
dirai qu'il était haut de trois mètres cinquante environ, et
qu'il avait la plus extraordinaire tête en pain de sucre que
je connaisse, une tête dont le crâne se terminait presque
comme le petit bout d'un oeuf. Il était complètement chauve,
véritablement immense. Il semblait être vêtu de quelque
robe verdâtre - je souligne en passant qu'ils étaient tous
couverts de toile verte - qui lui descendait du cou aux
chevilles. Un fait qui me parut extraordinaire est que cet
habit couvrait les bras jusqu'aux poignets. J 'étais effrayé
de regarder leurs mains et de découvrir qu'une peau spéciale
semblait les recouvrir. Tandis que je parcourais des yeux
un personnage après l'autre, je remarquai que tous avaient
cet étrange enduit sur les mains et me demandai quelle
pouvait bien être la signification religieuse de ce geste. Je
me dis aussi que ces êtres pensaient peut-être que j 'étais sale
et qu'ils avaient peur d'être contaminés par moi.
« Mon regard quitta le géant; si j 'en juge par leurs
silhouettes, deux de ces personnes avaient l'air d'appartenir
au sexe féminin. L'une d'elles avait les cheveux très foncés
et l'autre, les cheveux très clairs. L'une avait les cheveux
crépus, tandis que l'autre avait une sorte de chevelure blanche
et raide. Ma connaissance des femmes étant très limitée,
c'est un sujet que je ne discuterai pas, pas plus qu'il ne
devrait t'intéresser.
« Les deux femmes me regardaient, et l'une d'elles
avança la main vers un endroit qui n'avait pas encore
retenu mon attention. Là, je vis une chose absolument
extraordinaire: un nain, un gnome, un tout petit petit corps,
un être qui avait le corps d'un enfant de cinq ans. Mais
la tête . . . Ah! Cette tête était immense! une boîte crânienne
phénoménale, chauve également, pas un seul cheveu en vue.
Le menton était petit, vraiment très petit, et la bouche ne
ressemblait pas à la bouche que nous avons, mais plutôt à
un orifice de forme triangulaire. Le nez était peu accusé.
Il ne ressemblait pas tant à une protubérance qu'à une
crête. Il s'agissait apparemment de la personne le plus
haut placée de l'assistance, car les autres regardaient vers
elle avec respect et déférence.
« Mais cette femme bougea à nouveau sa main et la
voix d'une personne que je n'avais pas préalablement remarquée
s'adressa à moi dans ma propre langue et me dit:
« Regarde devant toi, peux-tu te voir? » Sur ces mots, celui
qui me parlait entra dans mon champ de vision; il
semblait être tout à fait normal; je dois dire qu'habillé
comme il était, il aurait pu passer pour un marchand, voire
un commerçant indien; tu peux donc te rendre compte à
quel point son apparence était normale. Il avança et me
montra du doigt une substance très brillante. Je la regardai,
ou du moins pensai-je l'avoir fait, car ma vue se
trouvait à l'extérieur de mon corps. Je n'avais pas d'yeux;
donc, où avait-il bien pu placer la chose qui voyait pour
moi? C'est ainsi que je vis, sur la petite tablette attachée à
l'étrange table de métal sur laquelle j 'étais allongé, une sorte
de boîte. J 'étais sur le point de me demander comment
j 'étais capable de voir cette chose alors que c'était grâce à
elle que je pouvais voir, lorsque je réalisai que la pièce de
métal, cette chose brillante, était une sorte de réflecteur.
L'homme qui me paraissait le plus normal déplaça légèrement
ce réflecteur, modifia son angle, et je me mis à crier,
consterné et horrifié parce que je me voyais allongé sur
cette plate-forme. Avant d'avoir eu les yeux crevés, je
m'étais déjà vu. Quelquefois, en allant au bord de l'eau
pour y boire, j 'avais bien aperçu mon image dans l'onde
tranquille et c'est ainsi que je pouvais me reconnaître. Mais
là, dans cette surface réfléchissante, je n'apercevais qu'une
forme émaciée, presque prête à rendre l'âme. Je portais un
bracelet autour d'un bras et un autre autour d'une cheville.
D'étranges tubes sortaient de ces branches et aboutissaient je
ne sais où. Toutefois, un tube ressortait de l'une de mes
narines et était raccordé à une sorte de bouteille transparente
attachée à une tige de métal qui se trouvait près
de moi.
« Mais la tête ! Quelle tête ! Je puis difficilement demeurer
calme en m'en souvenant. De la tête, juste au-dessus du
front, jaillissaient un certain nombre de morceaux de métal.
De ces protubérances sortaient ce qui me sembla être des
bouts de cordelette dont la majorité étaient raccordées à la
boîte que j'avais aperçue sur la petite plate-forme de métal
qui se trouvait près de moi. J 'imaginai que c'était l'extension
de mon nerf optique qui aboutissait à cette boîte. Cependant,
je regardai avec une horreur grandissante et m'apprêtai à
arracher de moi ces choses lorsque je réalisai que j'étais
toujours immobilisé. Je ne pouvais absolument pas bouger,
ne fût-ce qu'un doigt. Je ne pouvais que rester allongé
où je me trouvais et être témoin de la curieuse aventure qui
m'arrivait.
« L'être qui ressemblait à un homme normal allongea
la main en direction de la boîte noire. Si je n'avais pas été
immobilisé, j 'aurais violemment tressailli. J 'eus en effet
l'impression qu'il mettait ses doigts dans mes yeux, tant
l'illusion était parfaite. Il se contenta toutefois de déplacer
un peu la boîte, tandis que mon champ visuel se trouvait
modifié. Je pus voir en arrière de la plate-forme sur laquelle
j'étais allongé et remarquai la présence de deux autres
personnes. Elles semblaient relativement normales; l'une
d'elles était blanche, tandis que l'autre était jaune, aussi
jaune qu'un Mongol. Elles se contentaient de rester debout
en me regardant sans cligner des yeux, sans faire attention
à moi. En fait, elles semblaient plutôt ennuyées par toute
cette histoire, et je me souviens d'avoir alors pensé que,
si elles se fussent trouvées à ma place, elles n'eussent certainement
pas été aussi blasées. La voix se remit à parler.
« Bien. Ceci sera ta vue pour un court laps de temps. Tu
seras nourri grâce à ces tubes, tandis que d'autres tubes
assureront l'évacuation de tes déchets et rempliront certaines
fonctions. Dans l'immédiat, il ne te sera point permis de
bouger, car nous craignons, si nous te laissons remuer, que
tu ne te blesses dans un moment de délire. C'est donc pour
ta propre protection que tu te trouves immobilisé, mais ne
crains rien, il ne te sera fait aucun mal. Lorsque nous en
aurons terminé, nous te renverrons dans quelque autre
partie du Tibet. Ta santé sera meilleure, tu seras normal,
sauf que tu n'auras toujours pas d'yeux. Tu comprends
aisément qu'il t'est impossible de te déplacer en transportant
constamment cette boîte noire . . . » Il eut à mon égard un
sourire à peine esquissé, puis recula en dehors de mon
champ de vision.
« Des gens circulaient et s'affairaient à diverses tâches.
Il y avait un certain nombre de choses circulaires et bizarres
ressemblant à de petites fenêtres recouvertes de verre de
la plus haute qualité. Cependant, il semblait qu'il n'y eût
rien de bien important derrière le verre, sinon une petite
aiguille qui bougeait et pointait vers d'étranges signes. Tout
ça ne signifiait rien pour moi. J 'eus un regard circulaire,
mais je me trouvais tellement dépassé par les événements
que je décidai de tout laisser tomber et de classer ces choses
dans ce qui était au-delà de mes capacités de compréhension.
« Le temps s'écoula. Je demeurai allongé, ne me sentant
ni fatigué ni délassé, mais presque en état de transe, c'est-à-dire
quasiment insensible. Il était certain que je ne souffrais
plus maintenant et que mes inquiétudes s'étaient quelque
peu apaisées. Il me sembla ressentir certains changements
subtils dans les échanges chimiques qui se déroulaient dans
mon corps et, soudainement, à la limite du champ de vision
que me permettait la boîte noire, je vis qu'une personne
tournait différentes protubérances sortant d'une foule de
tubes de verre soutenus par une charpente de métal. Tandis
que la personne tournait ces protubérances, les petites choses
qui se trouvaient derrière les minuscules fenêtres de verre
se mirent à s'agiter de différentes façons. Le plus petit
homme, celui que j'avais classé comme étant un nain mais
qui semblait, en fait, être le chef, se mit à dire quelque
chose. Puis celui qui me parlait dans ma langue apparut
dans mon champ de vision. Il me déclara que maintenant
ils allaient m'endormir pendant un certain temps de façon à
ce que je puisse me délasser. Il ajouta que, lorsque j 'aurais
pris du repos et de la nourriture, ils allaient me montrer
ce qu'ils avaient à me montrer.
« A peine eut-il fini de parler que je perdis conscience
une fois de plus, comme si on avait soudainement suspendu
cette faculté. Plus tard, je découvris que tel était le cas, car
ils possédaient un dispositif grâce auquel ils pouvaient,
instantanément et sans douleur, vous plonger dans un état
d'inconscience sur un simple mouvement de doigt.
« Combien de temps avais-je dormi? Combien de temps
avais-je été inconscient? Je n'ai aucun moyen de le savoir.
Peut-être une heure; peut-être une journée. Je me réveillai
aussi subitement que je m'étais endormi; en un instant,
j 'étais inconscient et, l'instant d'après, j'étais pleinement
éveillé. Mes nouveaux « yeux » ne fonctionnaient pas, à
mon grand regret. J 'étais aussi aveugle qu'avant. D'étranges
bruits parvenaient à mes oreilles, un cliquetis de métal
s'entrechoquant, un tintement de verre puis des pas s'éloignant
rapidement. J 'entendis le glissement métallique et,
pendant quelques instants, tout fut tranquille. Toujours
allongé, je m'émerveillai en pensant aux étranges événements
qui avaient tant bouleversé ma vie. Je fus arraché
à mes songes à un moment où l'appréhension et l'anxiété
jaillissaient sourdement en moi.
« J'entendis un double bruit de pas, secs et saccadés,
accompagnés d'un murmure lointain. Le bruit s'amplifia et
pénétra dans ma chambre. Le glissement métallique se fit
entendre une fois de plus et les deux personnes de sexe
féminin - c'est du moins ce que je déduisis - se dirigèrent
vers moi en poursuivant leur conversation sur un ton aigu
et saccadé. Elles parlaient toutes les deux en même temps;
enfin, c'est ce que je crus entendre. Elles s'arrêtèrent, l'une
à ma droite, l'autre à ma gauche et, comble de l'horreur!
enlevèrent l'unique couverture qui me recouvrait. Je
ne pouvais absolument rien faire. Immobilisé, impuissant,
je demeurai là, à la merci de ces femelles. J 'étais nu, nu
comme le jour où je suis né et, ce qu'il y a de pire, sous les
yeux de ces femmes inconnues. Moi, un moine, qui ne
connaissais rien aux femmes et qui (je l'avoue de bonne
grâce) étais terrifié pal ces créatures ! »
Le vieil ermite s'arrêta. Le jeune moine le regarda,
horrifié par l'abominable indignité qu'un tel événement
pouvait bien représenter. Alors que l'ermite revivait cette
horrible page de sa vie, on pouvait voir, sur la peau tendue
de son front, une sueur froide perler insidieusement. De
ses mains tremblantes, il saisit son écuelle qui contenait de
l'eau. Après avoir absorbé quelques petites gorgées du
liquide, il replaça soigneusement l'écuelle derrière lui.
« Mais le pire était encore à venir, ajouta-t-il d'une voix
tremblante et pleine d'hésitation. Les jeunes femmes me
placèrent sur le côté et enfoncèrent un tube dans une certaine
partie de mon corps que la décence me force à taire.
Je sentis un liquide entrer en moi et j'eus l'impression que
j 'allais éclater. Ensuite, sans plus de cérémonies, on me
souleva et l'on plaça un récipient très froid sous mes parties
inférieures. En toute modestie, je dois m'abstenir de décrire
ce qui arriva ensuite devant ces deux créatures . Mais tout
cela n'était qu'un début . . . Elles lavèrent entièrement mon
corps nu et firent preuve d'une familiarité effrontée à
l'égard des attributs qui caractérisent les mâles. Je me
sentis envahi par une bouffée de chaleur ainsi que par un
sentiment de confusion des plus intenses. Des tiges de
métal me pénétraient, tandis que l'on enlevait les tubes de
mes narines pour les remplacer brutalement par d'autres.
Ensuite, on posa sur moi un tissu qui me recouvrit du cou
jusqu'aux pieds et même au-delà. Malgré tout, les femmes
n'avaient pas encore terminé. Je ressentis une douleur au
cuir chevelu, comme un arrachement; plusieurs choses inexplicables
survinrent avant que l'on ne me plaquât sur la
tête une substance irritante et très collante. Pendant tout
ce temps, les jeunes péronnelles babillaient et gloussaient
comme si tous les diables leur avaient ravi la cervelle !
« Après un laps de temps appréciable, le glissement
métallique se fit entendre une fois de plus, un bruit de pas
plus lourd se rapprocha; sur quoi le caquetage des femmes
cessa. La Voix qui avait coutume de s'adresser à moi dans
ma langue me salua par un « Comment te sens-tu maintenant?
»
« Aussi mal que possible, répondis-je avec conviction.
Vos bonnes femmes m'ont entièrement déshabillé et ont
abusé de mon corps d'une manière trop outrageante pour
en parler! » Il sembla s'amuser follement en entendant ces
remarques. De fait, en toute candeur je puis affirmer qu'il
se mit à mugir de rire, ce qui ne contribuait guère à
m'apaiser.
« Il fallait bien que nous te lavions, dit-il, il fallait que
nous débarrassions ton corps de ses déchets et que nous te
nourrissions de la même manière. Ensuite, il a bien fallu
remplacer les différents tubes et les électrodes par des pièces
stériles. Nous avons dû inspecter les incisions sur ton
crâne et en refaire les pansements. Tu ne porteras que de
légères cicatrices lorsque tu nous quitteras. »
Le vieil ermite se pencha dans la direction du jeune
moine. « Regarde, dit-il, ici sur ma tête, il y a cinq cicatrices.
» Le jeune moine se leva et inspecta avec grand intérêt
le crâne de l'Ancien. Oui, les marques étaient bien là.
Chacune d'elles avait environ deux pouces de long et se
présentait sous la forme d'une légère dépression nacrée. Le
jeune homme pensa combien cela avait dû être horrible que
de subir un pareil traitement des mains des femmes. Il
frissonna involontairement et se rassit soudainement, comme
s'il craignait que quelqu'un ne l'attaque dans le dos.
L'ermite poursuivit : « Je ne fus pas rasséréné par toutes
ces belles paroles et demandai plutôt à mon interlocuteur
pourquoi des femmes avaient ainsi abusé de ma candeur et
pourquoi, si tant est que les traitements qu'elles m'avaient
fait subir s'étaient révélés nécessaires, ils ne m'avaient pas
été administrés par des hommes.
« Mon ravisseur - puisque c'est ainsi que je le considérais
- se mit à rire à nouveau et répondit: « Mon cher
ami, ne sois pas aussi stupidement prude. La nudité de ton
corps, en soi, ne signifiait absolument rien pour elles. Ici,
lorsque nous ne sommes pas de service, nous nous promenons
tout nus la plupart du temps. Le corps est le Temple
du Sur-moi et, par le fait même, est pur. Ceux qui sont
prudes ont des pensées lascives. Quant aux femmes qui
s'occupaient de toi, elles ne faisaient que leur devoir; ce
sont des infirmières qui ont été formées pour accomplir ce
genre de tâches. »
« Mais pourquoi ne puis-je pas bouger? demandai-je, et
pourquoi n'ai-je pas le droit de voir? C'est de la torture! »
« Tu ne peux pas bouger, me répondit-il, parce que tu
serais capable d'arracher les électrodes et de te blesser ou
encore d'endommager nos appareils. Nous ne te permettons
pas de trop t'accoutumer à ta nouvelle vision parce que,
lorsque tu quitteras ces lieux, tu redeviendras aveugle et
que plus tu te serviras de ta vue ici, plus tu oublieras les
facultés tactiles que tous ceux qui sont atteints de cécité
parviennent à développer. Si l'on te laissait la vue jusqu'à
ton départ, cela constituerait véritablement une forme de
torture, puisque ensuite tu serais réduit à l'impuissance. Tu
n'es pas ici pour ton plaisir, mais pour écouter, voir et
devenir le dépositaire d'un savoir que quelqu'un d'autre,
qui un jour croisera ton chemin, devra à son tour absorber.
Normalement, ce savoir devrait être consigné dans des
livres, mais nous craignons de relancer l'une de ces modes
qui consistent à s'emparer frénétiquement de tout ce qui
touche les Livres et les Ecrits sacrés. Un jour, le savoir que
tu vas emmagasiner et retransmettre sera enregistré. Pour
l'instant, souviens-toi que tu es ici pour mener à bien
nos projets et non les tiens. »