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Vue critique des religions


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#1 AnarchOi

AnarchOi

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Posté 21 octobre 2006 à 20:08

" A quoi bon flotter dans l’éternité ? Tout ce que l’homme connaît, il peut le saisir. Qu’il poursuive donc son chemin sans s’épouvanter des fantômes. "  -GOETHE.

CROYANTS ET INCROYANTS

Il se peut que la prise de l’homme sur l’univers ait une limite. Que saura-t-on de plus à imaginer un au-delà de cette prise ? L’histoire nous enseigne que l’affirmation des mondes imaginaires n’est qu’une entrave à l’appréhension du réel, à la connaissance réelle. Mais elle nous enseigne aussi que les découvertes de la science objective, même poussées jusqu’à l’analyse rigoureuse des mécanismes subjectifs, ne satisfont pas le besoin de certitude qui dévore l’esprit. Les découvertes inouïes du XXe siècle ont troublé les hommes bien plus qu’elles ne les ont inclinés à se penser dans les limites de leur juste mesure.

Pratiquement, tout être vit dans le domaine étroit de la relativité, alors que son mental exige le mirage des fabulations dans l’absolu. Il ne saisit pas que la relativité qui l’enserre est extensible à un univers que la mathématique formule et que la physique explore peu à peu. Il préfère élaborer des contes et se persuader que s’il donne des noms aux fées c’est que les fées existent. Les arguments de froide raison se heurtent aux réactions dirimantes d’un infantilisme prolongé.

Un enfant exige qu’il soit répondu nettement aux questions qu’il pose. Il est satisfait dès qu’il reçoit une réponse affirmée, fût-elle une tautologie. L’homme métaphysique ne se comporte pas différemment et, en un sens, la métaphysique est vieille autant que l’animisme et le totémisme. Ce besoin de certitude, ce besoin en quelque sorte rationnel, d’assigner une cause et une fin à tout ce qui est ou paraît être et, tout spécialement, à l’existence de soi, c’est à la fois une infirmité de l’homme et la source de ses grandeurs. Il conjugue en son esprit inquiet la curiosité inventive qui est facteur de science et la capacité de fabulation qui est poésie et volonté d’épanouissement. On regrette seulement que l’élan poétique entraîne tant d’êtres altérés de connaître aux nuits stériles des occultismes.

Nous noterons deux faits, pour n’y plus revenir, qui militent contre un trop facile abandon aux mystiques. Par les rites divers des thaumaturgies, par la sorcellerie élémentaire et la transcendance élaborée, les mystiques sont les catalyseurs par quoi des souffles, les auras comme on dit, sont transmutés et se concrétisent en tangible monnaie. L’autre fait, c’est que l’étiologie des psychoses n’est jamais sans rapport avec quelque défaillance de la raison. On doit convenir que les hallucinations de toutes sortes ne sont pas des accidents dont souffrent habituellement les têtes rationalistes.

Cela dit parce qu’il fallait bien en prendre acte, nous retiendrons que le soin de la liberté des personnes qui requiert tout anarchiste interdit qu’il méconnaisse les inclinations de la foi. Le croyant peut se laisser duper par la thaumaturgie. Il n’est pas obligatoirement un thaumaturge. Sa foi peut l’entraîner à des dérèglements de l’esprit. Il arrive aussi que des rationalistes déraisonnent. Cependant, il est quelques attitudes d’affrontement et de contradiction à quoi l’anarchiste s’autorise afin de satisfaire à son impératif personnel, lequel exige qu’il ne s’enferme pas sans discuter dans ses propres convictions qui deviendraient une manière de foi. S’il attaque la foi, c’est pour se convaincre qu’elle ne lui résiste pas victorieusement. Il n’attaque pas la personne du mystique aussi longtemps que celui-ci ne se prête pas à quelque coercition de la pensée libre. Ce n’est pas la faute de l’anarchiste si tant de croyants, ou qui pensent l’être, veulent absolument que l’on tienne leurs convictions pour sacrées, s’ils ne peuvent supporter que soit rejetée l’idée reçue selon quoi la foi ne se discute pas. Tout se discute, y compris Dieu qui est censé octroyer la foi. S’il existe, on ne le discute qu’autant qu’il le veut bien.

Comment accepterais-je que l’on me dise que Dieu est juste si le salut ne dépend que de sa seule grâce ? Mon sens de l’équité proteste et je le dis. Comment accepterais-je qu’un quidam me plaigne d’ignorer Dieu — ce dont les gens d’Eglise sont coutumiers — et se manifeste par là comme m’étant supérieur ? Je réponds que la croyance est une facilité, si l’on croit tout sottement, et qu’elle est un drame permanent si l’on réfléchit sur toutes les questions que la religion ne résout pas. Le rationalisme ne résout pas non plus toutes les questions mais il ne les escamote pas, il se garde de s’en délivrer en les réduisant à l’absurde. Elles demeurent pour lui à l’état d’interrogation et il s’en tient au connu qui est assez complexe pour donner à toute vie tant de tablature qu’il est vraiment inutile d’inventer des problèmes qui ne se posent pas d’eux-mêmes. Ce qui différencie le mystique du rationaliste, Fontenelle l’a défini en une phrase : " Le témoignage de ceux qui croient une chose établie n’a point de force pour l’appuyer, mais le témoignage de ceux qui ne croient pas a de la force pour la détruire : ceux qui croient peuvent n’être pas instruits des raisons de ne pas croire, mais il ne se peut guère que ceux qui ne croient pas ne soient pas instruits des raisons de croire. " On déplore, en les respectant, les réflexes passionnels de l’homme de grande foi au service du mythe qui l’habite, mais on s’oppose au sectarisme étroit du dévot de bénitier. L’anarchiste n’ignore point qu’il est chez d’autres une manière de dévotion rationaliste dont le sectarisme est tout aussi étroit et qui n’arrange rien. Il s’en tient à ceci qu’il dénonce l’illogisme de tous, du libre-penseur intolérant, du dévot oubliant que, de son propre aveu, l’agnostique et l’athée sont exclus du bénéfice de la grâce, de la gratuité de la foi. L’anarchiste se garde cependant de prêter à la raison des vertus qu’elle n’a pas. Il sait qu’elle est de l’homme, par conséquent relative, qu’on l’utilise bien ou mal, qu’elle ne vaut que ce que valent les postulats qui la fondent et que ceux-ci doivent être corrigés par la science qui élargit le savoir. Elle est, comme son synonyme la logique, en situation de prouver le faux et le vrai en partant d’un prédicat faux ou vrai. Il consent donc à l’homme de foi qui ne l’importune point le droit sans conteste de se tromper de prédicat. Le plus grand des maux que l’humanité s’impose à elle-même est l’esprit de secte, fauteur de haine, émasculateur de l’amour. Le sectarisme, c’est l’empêchement majeur au maintien de la paix dans la société et dans le monde. Ses mobiles et ses formes sont multiples, inconscients souvent, et il n’est jamais plus virulent que chez l’individu qui forme une secte à lui tout seul. L’effort des hommes pensants pour inciter à une volonté de compréhension se heurte à l’impavidité satisfaite des bonnes consciences. On est honorablement sectaire par raison — ou par prétexte — de conviction. La conviction étant chose estimable en soi, on en conclut aisément que son expression sectaire est également estimable et qu’elle est une obligation de la sincérité. C’est là un autre aspect de la bonne conscience. La sincérité exigerait, selon bien des gens qui se veulent intègres, que l’on ne puisse être l’ami d’un adversaire d’idées sans se rendre coupable de complaisance ou de palinodie. On ne s’avise pas que la sincérité n’est en rien un test puisqu’elle n’exclut pas la sottise ; on n’admet pas qu’une opinion exige l’épreuve des confrontations.

Les hommes de secte et de parti, de toute race, de toute obédience, ont trop la vanité de leur choix pour comprendre que nous sommes tous des quêteurs inquiets sur les chemins inconnus de nos destinées. Aux hasards des rencontres, il arrive pourtant que les meilleurs des hommes de convictions opposées se saluent du nom de pélerin qui leur est commun et sachent dans l’instant qu’ils ne sont pas ennemis. Je pense à cette phrase que j’ai lue dans une lettre amicale que m’écrivit un évêque catholique de grand savoir et de haute pensée : " Nos fleuves sont parallèles mais ils se rejoindront dans le golfe. " Un cerveau bien construit, qu’il pense en religieux ou qu’il pense en athée, ne conteste plus de nos jours la valeur objective de la science. Un Teilhard de Chardin, un Chauchard donnent sans doute de l’évolution une explication religieuse que je discuterai plus loin, mais ils constatent l’évolution. Tout ce que nous avons acquis nous vient de la recherche scientifique. Jusqu’où nous conduira-t-elle ? Nul ne le sait. On ne doute plus cependant qu’il soit désormais impossible de fabuler en deçà des connaissances positives. Au-delà, le champ est libre. Il ne s’agit, pour un anarchiste rationaliste, que de choisir entre les possibles le moins improbable.

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DE L’ÉTERNITÉ


Il importe que l’on retienne un fait qui commande tout, qui interdit un arbitrage décisif entre les philosophies de la connaissance et les involutions religieuses, qui rend vaines toute téléologie et toute eschatologie. Ce fait, c’est l’impossibilité radicale où nous sommes de concevoir l’éternité aussi bien que de concevoir son contraire qui supposerait un commencement et une fin. Lorsque j’écris concevoir, je l’entends au sens de comprendre, d’appréhender réellement et non d’imaginer. De l’univers concret, de notre univers, nous ignorons s’il est unique ou bien s’il existe au sein d’une pluralité d’univers à l’infini. Quel qu’il soit, il nous est insaisissable en tant qu’infini ou en tant que situé dans l’infini. Les scientifiques le dénomment à présent l’indéfini mais Einstein affirme qu’il est courbe, c’est-à-dire limité. Cela ne nous dit pas par quoi il est limité, de quoi il est sorti si l’on tient qu’il eut un commencement, en quoi il se résoudra s’il doit avoir une fin. En tout état de cause, et la pensée humaine étant ce qu’elle est, nous sommes conduits à considérer que l’univers — un ou multiple — se situe en son être et ses évolutions, dans un quelque chose d’éternel qui, comme tel, nous échappe. C’est là tout le sens d’un Dieu créateur qui aurait fait surgir l’univers de rien. Hélas ! cette vieille idée est un sophisme. Dieu n’aurait tout sorti que de lui-même. Tout aurait donc préexisté en lui et aurait été avec lui éternel et infini. Il nous laisserait comme devant en présence de l’incompréhensible éternité. D’où il suit que les inventions de Créateurs anthropomorphiques, très exactement à l’image de l’homme, ne sont que des miroirs où nous nous reconnaissons et derrière quoi l’énigme demeure. N’est-il pas mieux de s’en accommoder comme chacun s’accommode, sans plaisir bien sûr mais sagement, de la vieillesse et de notre inéluctable disparition ? Il va de soi que c’est mon choix que je vais à présent définir en une sorte de synthèse qui semblera peut-être un peu trop assurée. Je la reprendrai ensuite en cherchant, sur références, si la Religion répond mieux que mes opinions à la question que pose notre devenir.

DES ÉTHIQUES

L’univers est donné. On le supporte tel qu’il est. On peut indifféremment le considérer comme immanent, c’est-à-dire existant en essence de toute éternité, ou bien comme créé par quelque être inconcevable qu’on nomme Dieu. Mais l’idée d’un créateur est gratuite, nullement rationnelle en ce que le créateur ne pourrait être lui-même qu’une immanence — quoi qu’en disent les théologiens — ce qui ne ferait que poser inutilement le problème à deux degrés. Devant le mystère de l’éternité, l’idée de création ex nihilo est insoutenable puisque Dieu même est éternel et que l’éternité exclut le néant. Eternité en soi ou Dieu-éternité est une équivalence qui ne change ni n’explique rien. L’univers " connu ", notre univers, existe selon des lois constantes que la science déchiffre. La constance de ces lois précise l’unicité du Cosmos, unicité qui s’exprime en termes d’énergie. On en peut inférer que l’esprit et la matière sont deux modalités de l’énergie, l’esprit, aussi bien, ne se manifestant que par le support de la matière. Cela ne signifie point qu’il nous soit indifférent que l’énergie se manifeste en esprit ou en matière et qu’il n’existe pas une hiérarchie dans les modalités. De cela nous reparlerons.

Notons néanmoins dès maintenant que c’est sur la notion de spiritualité que se fondent les éthiques à partir desquelles s’instaurent les conflits. Au contraire, du point de vue rationaliste, toute morale est une projection organisée du donné biologique. Les inclinations à l’entraide, à la sympathie, à l’amour sont des faits d’instinct comme le sont leurs contraires, ils se traduisent dans le psychisme où ils sont infléchis par les influences du milieu, par les évolutions de ce milieu, par la connaissance physiologique du psychisme même dont l’éducation, les inhibitions, modifient ou corrigent les réactions primaires, lesquelles sont impulsées peut-être par cette psychologie des profondeurs, ce psychisme atavique, étudié par Jung dans le prolongement de Freud. Cette vue précise que si l’instinct moral fondamental est immuable chez l’homme et aussi chez l’animal à des degrés divers, les éthiques pensées, élaborées, les morales pratiques imposées sont évolutives. Le rationaliste se doit donc de refuser une morale conçue en abstraction, référée à des prescriptions qui auraient été révélées mais qui n’en ont pas moins été écrites par des hommes qui pensaient selon les moyens de leur temps et dont les témoignages sont curieusement divers et singulièrement raciaux. Une morale de l’homme n’est valable comme telle que si elle concerne ou peut concerner normalement tous les hommes. Une référence à de peuso-volontés divines est opposée à cette définition en ce que les dieux sont multiples et localisés, en ceci encore qu’une volonté divine, immuable par définition, est contradictoire au fait évident de la diversité et de l’instabilité des morales. (Sur ce point où la morale sexuelle est un test, je renvoie à mon essai : " La Femme et la Sexualité ".) Une morale religieuse ne devrait être que d’usage personnel, ainsi que je l’entends également de la morale d’un anarchiste exposée plus haut.

Fût-ce dans le seul ordre de l’esprit, aucun rapport n’est concevable d’un concept divin à un concept humanisé. Il faudrait que l’homme participât de la nature de Dieu, par quoi il serait donc quelque peu dieu lui-même. Les théologiens l’ont compris qui ont abordé de front cette vanité. Déjà, le rédacteur de la Genèse avait écrit de l’homme qu’il était à la semblance de Dieu. Ce n’était qu’une semblance puisqu’il lui fallait goûter le fruit de l’arbre de la connaissance afin de s’égaler aux dieux. Les théologiens chrétiens se tirèrent de cette involution en s’en tenant à la nature divine de l’âme. Malheureusement, l’âme est indéfinie sinon comme homologue d’esprit et, non moins malheureusement, l’homme porteur d’esprit est physiologiquement un animal. Or il est avéré que l’animal ne manque ni d’intelligence ni de raisonnement, ni même — ne serait-ce que chez les mammifères — d’une certaine psychologie. Il faut donc que l’animal soit aussi à la semblance de Dieu et l’inverse également. En vérité, les religions de salut n’ont pas su dépasser l’anthropomorphisme des païens. Les inventeurs explorant et peuplant les empyrées métaphysiques n’ont pas compris qu’en assimilant l’esprit d’un être transitoire à l’Esprit absolu, ils détruisaient Dieu. Dès que l’homme se retrouve en son Dieu, il ne retrouve que soi.


DU SALUT

Il doit bien y avoir une limite à l’orgueil d’être un mammifère exceptionnel et sans doute est-il pertinent de convenir que l’homme est un résultat et non pas une condition des lois qui régissent l’existant. D’autres planètes que la nôtre évoluent parmi les galaxies et rien n’exclut que des formes de vie y existent dont nous ne savons rien. Sur notre terre, la vie est apparue et s’est épanouie, a régressé puis remonté plus d’une fois en plus d’un lieu, durant des centaines de millions d’années avant que fût un homme pensant. Il n’est pas impossible, selon la théorie des glaciations, que la terre ait connu une première végétation qui aurait été anéantie avant qu’apparût une série nouvelle dont nous croyons être le couronnement. Nous sommes en tout cas les seuls à poser des problèmes et il semble bien que ces problèmes n’existent que par nous et pour nous. Ce peut être une raison suffisante pour que beaucoup soient de faux problèmes et, comme tels, sans solution. C’est alors que la théologie intervient et nous dit comment se comporter afin que Dieu nous dédommage dans l’au-delà des maux qu’il nous a causés et comment il nous récompensera ou nous punira selon nos œuvres. Ce que les théologiens ne nous disent pas, c’est le sens que peut avoir le vocable justice dans l’expression justice de Dieu, de ce Dieu qui nous punit d’être ce qu’il nous a faits. Tel est, en effet, le résumé en trois mots d’une série de paralogismes et d’amphibologies dont se tourmentent fort les pauvres pécheurs. Ce que tu as fait ou n’as pas fait en bien et en mal, ce sont les circonstances qui t’en ont donné l’occasion et tu as réagi selon ta nature, ton milieu, selon aussi l’éducation que tu as reçue. Or tout cela, circonstances, nature, milieu, éducation et le reste, c’est Dieu tout-puissant qui l’a voulu. Dieu qui sait tout de toute éternité prévoyait ta perte et te laissait faire, Lui qui est aussi Amour ! S’il se trouve que tu sois né dans un foyer taré et que tu deviennes un criminel, tu expieras les quelques années de ton misérable séjour terrestre au désespoir d’un châtiment qui n’aura pas de fin. Cependant, tu n’avais été pour rien dans ta venue au monde, pour rien dans la nature de ton psychisme. Oh ! je sais ! Dieu nous a faits libres parce qu’il nous voulait dignes. La théologie le dit. La biologie contredit. La logique proteste. Dieu savait ce que l’homme — qui ne demandait pas qu’on le tirât du néant — Dieu savait ce que l’homme ferait de cette prétendue liberté. Sa Toute-Puissance ne fit rien pour y obvier.

Quel singulier amour que l’amour divin ! Et quelle inquiétante justice est rendue au Tribunal de Dieu ! Au sort qu’il nous a fait sur cette terre où son caprice nous a introduits sans y rien prévoir de bien à notre intention, on conçoit ce que l’on peut craindre de Lui dans l’Eternité. Heureux celui qui ne croit pas !

PANORAMA DES RELIGIONS

Il reste que très près de ses origines l’homme a imaginé le surnaturel, élaboré des religions et que l’au-delà de sa mort n’est pas le moindre de ses soucis. Une telle généralité dans le temps et l’espace n’est pas sans raison. Il ne suffit point de constater que dès l’Antiquité classique des esprits rebelles se sont opposés aux religions établies, que de siècle en siècle les groupes ethniques ont corrigé la rigueur de leurs croyances sous la pression des circonstances, il ne suffit pas en un mot de se référer à l’instabilité des pratiques religieuses pour que soit condamné le sentiment religieux. Avant, donc, de préciser une attitude découlée de la synthèse esquissée ci-dessus, il est correct de rechercher comment et pourquoi ont été élaborées les doctrines métaphysiques, comment et pourquoi elles ne satisfont pas une raison sans préjugés, comment et pourquoi il est permis à quiconque et nécessaire à quelques-uns de se faire de la vie et de la mort une idée différente.




Totémisme. -------- Allons d’abord aux sources que sont les religions primitives définies, tant bien que mal, sous les désinences d’animisme et de totétisme. Ces désinences prêtent à discussion, totem est un terme amérindien alors que les clans totémiques les plus signifiants sont australiens, et le tabou, lié au totémisme, est polynésien. Ces vétilles sémantiques ont été utilisées avec quelque abus dans les conflits qui ont opposé l’école de Paris à l’école anglo-saxonne. Pour nous, c’est le contenu des mots qui importe. Ce contenu, Claude Lévi-Strauss l’a mis en question dans deux ouvrages : Le Totémisme et La Pensée sauvage parus en 1962. Le moins qu’on en puisse dire c’est qu’ils ne sont pas convaincants et que l’analyse des faits cités leur enlève toute valeur apodictique. Il n’est pas de mon objet de rapporter ici cette analyse qui est affaire des ethnologues. Je note seulement, pour ma propre argumentation, que Lévi-Strauss enfonce à grand bruit beaucoup de portes largement ouvertes. Que veut-il prouver ? Que l’homme primitif était dès ses origines un homme pensant et intelligent autant que nous le sommes, capable d’observer, de classer, de calculer, d’élaborer des organisations sociales et de les maintenir par des lois morales cohérentes, toutes choses depuis longtemps connues. Je ne suis pas ethnologue. J’ai pu cependant, en me référant le plus simplement du monde aux données de la préhistoire et de la génétique, résumer tout cela treize ans plus tôt dans une étude sociale (11).

Lorsque Lévi-Strauss s’en prend au pré-logisme de Lévy-Bruhl, peut-être ignore-t-il que Lévy-Bruhl lui-même est revenu, dans ses Carnets, sur cette définition. Il s’agit d’une autre logique que la nôtre, commandée par l’état des connaissances. C’était cette position qu’adoptait Durkheim, cette fois cité par notre auteur. La Pensée sauvage est essentiellement une compilation des ethnologues anglo-saxons qui me semble pécher sur deux points. Son commentaire est conçu et exprimé dans l’esprit scolastique de la philosophie moderne beaucoup plus que dans le style direct du compte rendu d’observation. La matière des exemples est pour la plus grande part empruntée à des rapports touchant les Amérindiens ou bien des clans australiens manifestement évolués ou perturbés, ce que précisent les faits mêmes qui ont été consignés. Or il est reçu qu’avant leur découverte au XVIIIe siècle les Australiens étaient encore au stade du paléolithique, donc vraiment primitifs, et que les toutes premières observations, bien ou mal interprétées, celles de Spencer et Gillen entre autres, sont seules à retenir sur ce plan. Il est également connu que le peuplement de l’Amérique du Nord n’a commencé qu’après la fonte des glaciers à la fin du paléolithique. Du fait de cette migration, les rites et les coutumes des premiers Amérindiens étaient déjà transformés dans des conditions que j’ai analysées ailleurs (12). Les Amérindiens — y compris les immigrés océaniens de l’Amérique du Sud — sont des néolithiques.

Combien Lévi-Strauss nous eût davantage séduits s’il avait employé sa science et son talent à nous montrer ce qu’était la faculté d’invention des primitifs et avec quelle constance, sur le plan de la spiritualité, elle évoluait vers les mythes des religions. C’est que le totem, sans doute conçu comme réel d’abord, devint symbole et signe, puis divinité anthropomorphique. Ce processus explique la création des dieux " civilisés " sur quoi nous reviendrons. Terminons par un exemple de cette évolution que nous donne, chez les Amérindiens précisément, Joseph Golier, dans La Route du Poison. Chez les Piaora de la boucle de l’orénoque, la Grande Couleuvre d’Eau, préexistante à tout, créa un fils, Muoka (la lune), lequel créa la terre. D’un de ses yeux, la Grande Couleuvre fit Wahari, le dieu du bien, qui est le soleil. Wahari épousa Kwamanamu, fille de Koemoei, dieu du mal, Couleuvre de la Savane. Wahari (incarné à la fois dans le faucon et le tapir) enfanta l’homme piaora et créa la bonne yuca (manioc). Or les Piaroa respectent le tabou du sang, ne tuent pas le tapir ni le faucon (Wahari, leur père) et les femmes accouchent dans l’eau (Couleuvre d’Eau ). Soutiendra-t-on que ces prohibitions et ces rites ont été instaurés après l’élaboration des mythes ? Il est évident que ceux-ci se sont établis lentement, par l’évolution de mythes antérieurs, sans doute totémiques (Couleuvre créatrice) qui comportaient déjà les tabous.

Nous retrouvons l’homme de Claude Lévi-Strauss sans avoir à tant secouer le cocotier. Nous retrouvons aussi la Source profonde des religions qui est, si j’ose ainsi dire, une rationalisation de l’irrationnel ou, mieux, la fabulation rationnelle de mythes explicatifs. La notion de causalité apparaît de la sorte inhérente à l’homme. A défaut de cause connue, il en invente une par analogie. Les mythes créés et nommés sont signifiants à la fois de l’homme et de ses rapports avec ce qui est ou qui paraît être. Pour se mouvoir dans ce complexe, il faut désigner et classer. Il n’y a pas contradiction mais coalescence entre les sociétés dites totémiques et dites classificatoires. La distorsion provient de la symbolisation du totem et de ses attributs, de leur éloignement dans l’indéfini laissant place à l’ordre concret, organisé par la loi des rites. Ne nous étonnons pas qu’au Brésil, par exemple, les noirs et les Indiens mêlent aisément leurs traditions de magie au catéchisme et que le sorcier et le curé se tiennent pour confrères. Sur cette note d’un aimable scepticisme, nous passerons sans autre transition à la plus ancienne des grandes religions, celle des énigmatiques Sumériens.




Sumériens. -------- Samuel Noab Kramer, à qui nous devons une magistrale reconstitution de la civilisation sumérienne, a intitulé son livre : L’Histoire commence à Sumer. L’histoire sans doute, mais aussi la religion qui est la manifestation première de l’histoire des idées. La Chine, cependant, échappe à la tradition sumérienne. J’en dirai quelques mots plus loin en soulignant un certain parallélisme. On pourrait noter en épigraphe à l’histoire des Sumériens, cette réflexion de Kramer à propos d’un texte de professeur (il y avait déjà des professeurs) racontant le comportement d’un élève et qui précise " à quel point la nature humaine a peu changé depuis des millénaires ". Kramer n’a pas non plus attendu Lévi-Strauss.

Sumer commence 3 500 ans avant notre ère mais, cinq cents ans auparavant, on constate l’existence d’un foyer préhistorique évolué, après combien de siècles et quelles pérégrinations ! Il subsiste dans les légendes des Sumériens comme le souvenir d’un temps heureux et regretté. Ce sont eux qui ont inventé un âge d’or en un pays qui se situerait aux limites du monde aryanique, vers le S.-O. de l’Iran, exactement le Paradis perdu. Selon un poème retrouvé, le dieu Enki, jaloux du pouvoir du dieu Enlil, entra en conflit avec lui. Il brouilla les rapports établis en confondant les langues et l’âge d’or disparut. Les premiers dieux anthropomorphiques sont alors inventés, ils sont les maîtres du monde. Les malheurs se sont abattus sur les hommes et il serait vain de se plaindre et mauvais d’accuser les dieux. Mieux vaut les glorifier en espérant qu’ils en seront touchés. Les dieux sumériens ont en effet tous les caractères psychologiques des hommes, ils sont des super-hommes, en conflit entre eux et hiérarchisés comme dans la société. D’abord les dieux cosmiques, les créateurs, les quatre " grands " dont l’un est une déesse, Ki, ou Ninmah, ou Nintu, la Terre, les trois autres étant Enlil (l’Air), Enki (l’Eau) et An (le ciel), ils sont entourés d’une assemblée de divinités que l’on dirait fonctionnelles, dominées par un monarque qui fut An d’abord, puis Enlil. Car ces êtres, tout divins qu’ils soient, connaissent des désaccords et, bien qu’immortels, ils n’en doivent pas moins se nourrir, ils peuvent être blessés et même tués. Ici réapparaît la manifestation de ce paralogisme primitif qui explique les fausses contradictions rencontrées dans les clans totémiques et post-totémiques. C’est ainsi que Nintu faillit faire périr Enki au cours d’une curieuse affaire. Le Paradis, la terre, de Dilmun, manquait d’eau. Enki, dieu de l’eau, ordonne à son vassal Utu, dieu du soleil, de faire jaillir une source. Aussitôt, Nintu, déesse de la terre, fait pousser huit plantes qui portent fruits. Enki veut goûter ces fruits et les fait cueillir par un messager. Colère de Nintu qui maudit Enki et le voue à la mort. Alors Enki dépérit bien que grand dieu. Nintu s’apaise enfin et crée huit dieux qui guériront les huit maladies dont souffre Enki. Les Sumériens ne regardent pas à créer des dieux selon les besoins.

Nous remarquerons que les fables bibliques ont cours à Sumer, comme on le voit, quelque dix siècles avant l’apparition des Hébreux : le Paradis perdu, la confusion des langues et le fruit défendu précédé de l’apparition de l’eau comme il sera dit plus tard dans la Genèse (11-6) : " Un flot montait de la terre. " Il y a mieux. Une des maladies de Enki affectait une côte. Pour la guérir, Nintu créa une déesse qui fut dénommée la Dame de la Côte. En sumérien, côte se dit Ti, lequel Ti signifie également donner la vie. La Dame de la Côte, c’est donc à volonté la dame qui a soigné la côte et la dame qui fait vivre, qui guérit. Ce jeu de mots est intraduisible en hébreu. Pris à la lettre, le texte : la Dame de la Côte, fut traduit par un contresens, la femme tirée d’une côte d’Adam ; c’est de la sorte que s’élabore l’indiscutable vérité des textes sacrés. Notons enfin l’origine sumérienne du Déluge. Nous savions, par le récit de l’Épopée de Gilgamesh, que le Déluge biblique venait tout droit de Babylone. Nous savons maintenant, par ce que l’on a pu tirer du tiers d’une tablette, que les grands dieux sumériens avaient aussi décidé de noyer la terre. Certains dieux en furent mécontents et avertirent un roi très pieux de ce qui allait se passer et lui conseillèrent de construire une vaste nef. Ce Noé se nommait Ziusudra et, s’il ne vit pas une colombe apporter le signe de sa délivrance, il vit le dieu solaire Itu faire " pénétrer ses rayons dans le gigantesque bateau. " Si l’on considère que les Akkadiens, peuple sémitique d’Asie Mineure d’où sont sortis les Chaldéens et les Assyriens, ont conquis les Sumériens vers 2 250 av. J.-C. (d’après Kramer), ces similitudes s’expliquent aisément. Les Akkadiens ont emprunté aux Sumériens leur écriture et les textes de leur religion. La langue sumérienne resta fort longtemps la langue du culte et de la science. Les Babyloniens ont brodé sur ce fond et, plus tard, les Hébreux, dont le patriarche venait d’Ur en Chaldée, ont brodé de deuxième main sur le même fond.

Ils ne furent pas les seuls à le faire. Selon M. Jean Bottéro (du C. N. R. S. ), il serait établi que les peuples d’Asie Mineure, après avoir emprunté l’essentiel de leurs cultes aux Sumériens, ont influencé leurs contemporains de l’Egypte et jusqu’à la civilisation proto-indienne. De fait, deux exemples significatifs sont à retenir. Une grande prêtresse est mentionnée au chant de Enlil et Kramer nous dit que le roi de Sumer " épousait " chaque année une grande prêtresse. Le terme " communiait " serait mieux signifiant et c’est dans ce sens qu’en Egypte, d’après Hérodote, s’établissaient les rapports entre prêtres et prêtresses. D’autre part, il est connu qu’il y a succession, pour ne pas dire identité, entre les déesses Nintu des Sumériens, Isthar des Chaldéens, Astarté des Phéniciens et Aphrodite des Grecs, celle-ci depuis longtemps identifiée comme d’importation orientale. Ne peut-on noter dès maintenant, sans aucune malice, qu’il est permis de douter du caractère authentique des Ecritures révélées ? Le symbolisme même, dont on veut aujourd’hui qu’elles ne soient que le support, devrait remonter à Sumer. Or Sumer n’avait pas un dieu mais tout un panthéon.

Chinois. -------- Jusqu’à l’introduction du bouddhisme en Chine, au premier siècle de notre ère, les religions de l’Extrême-Orient évoluèrent tout à fait en dehors des influences sémitiques et aryaniques. Ce fait est intéressant en ce qu’il nous permet de constater une même impulsion dans la démarche de la pensée religieuse d’hommes d’origine et d’habitat différents. Ce que furent les croyances des Chinois au-delà de quelque 2 500 ans av. J.-C., on l’ignore. Cependant, on peut inférer des origines du tao que les cultes y étaient naturalistes. Tout un monde d’esprits de caractère chtonien n’a cessé de circuler à travers le taoisme et le confucéisme, et la source du tao est chtonienne. Le tao (la voie) c’est la définition d’une opposition et d’une alternance constatées dans la constitution et la manifestation des choses. Le " yang ", c’est le principe masculin, le soleil, la chaleur, la clarté, les sommets, etc. Le " yin ", c’est le principe féminin, la lune, le froid, l’ombre, les vallées, etc. L’alternance est dans la succession du jour et de la nuit, du chaud et du froid, de la sécheresse et de l’humidité, etc. Le dragon paraît avoir symbolisé le tao en représentant le feu par sa gueule, l’air par ses ailes, les méandres des eaux par sa queue.

Tous les actes de la vie étaient réglés par ces principes dont le plus important semble avoir été le cycle des saisons auquel obéissaient les travaux de la terre, les unions liées au culte universel de la fécondité. C’est ce culte-ci sans doute, qui a maintenu en Chine et au Japon ( le shinto est un tao adapté et ensuite imprégné de bouddhisme ) le respect dévoué à la mère malgré l’assujettissement des femmes et des filles, après l’instauration du culte des ancêtres. La dévotion aux ancêtres mâles ne peut pas être très ancienne. Elle est certainement postérieure à l’existence des 130 clans primitifs en ce qu’elle correspond à l’institution de hiérarchies sociales. En effet, les classes populaires furent considérées à dater de ces temps comme dépourvues d’aïeux.

Sous réserve des sacrifices de sang frais au dieu du sol, la victime étant parfois humaine (Henri Maspéro) le tao originel présente un caractère rationnel qui menait tout droit à la science. Sans parler de la poudre, de la boussole, les Chinois ont inventé l’acupuncture à présent intégrée à la médecine et fait nombre de bonnes observations. Mais l’esprit de spéculation veillait et, en Chine comme partout ailleurs, la métaphysique intervint. Avec le philosophe Laotseu (VIe - Ve s, av. J.-C.), fondateur du taoisme doctrinal, un certain anthropomorphisme apparaît : "Avant le temps et de tout temps, dit-il, fut un être existant de lui-même, éternel, infini, complet, omniprésent... En dehors de cet être, avant l’origine, il n’y eut rien. " Dans cette voie parallèle à celle de la Genèse et continuée par le sage Lietseu, par Tchouang-tseu ( vers 320 av. J.-C. ), le tao échoue finalement aux fantasmes de l’irrationnel. Le " saint " recherche l’extase " Pour s’unir à l’essence de la nature... s’associer à l’élan cosmique, le taoïste doit abolir en lui la raison raisonnante, " vomir son intelligence ". (René Grousset).

Ainsi qu’il adviendra plus tard aux religions de l’occident, l’intrusion de la philosophie dans les rites devait entraîner l’élaboration d’une doctrine morale référée à l’essentiel des règles cultuelles. Ce fut l’œuvre de Kong Fou-tseu — maître Kong — (551-479 av. J.-C.). Confucius et son continuateur Meng-tseu (372-288 av. J.-C.) ont élaboré une doctrine morale qui préfigure plus d’un précepte chrétien. Elle se définit par le sens de la dignité, du respect de soi et d’autrui, la loyauté et l’esprit de bienveillance. Liée au sentiment religieux, cette haute doctrine devait se dogmatiser dans le mandarinat et causer ainsi par la suite les malheurs du peuple chinois et la décadence de sa civilisation. Tout eût été sauvé si la synthèse du taoïsme et du confucéisme, élaborée par Tchéou Touen-yi, le Spinoza chinois (1017-1073), et par Tchou-hi (1130-1200) était allée à ses conséquences. Ce fut un naturalisme rationnel, exempt de spiritualisme, fort en avance et dont l’influence fut grande durant sept siècles. Mais cette évolution était contrariée par la doctrine trop marquée de spiritualisme, de Lou Siang-chan (1139 -1192) et par le jeu des mandarins, lesquels, en tous lieux, excellent à extraire le pire du meilleur. Après le bref rappel de cette concomitance, où l’apport bouddhique est secondaire, revenons tout aussi succinctement aux constructions métaphysiques de notre hémisphère.




Sémites. -------- Il est un fait que l’on n’a pas assez souligné bien qu’il marque, dès l’Antiquité, la suprématie de l’esprit. Les Sémites akkadiens ont conquis Sumer par la brutalité de la force physique vers 2 250 av. mais, nous l’avons vu, ils lui ont emprunté sa religion et sa langue qui en exprimait le savoir. C’est de là que se développera la grande civilisation chaldéenne. Ce n’est pas que le monde sémitique de l’Asie Mineure fût jusqu’alors demeuré stagnant. Les cylindres de Gouléa portent des textes sacrés datant de 4 000 ans av. Mais une évolution se manifeste qui tend à organiser les dieux dans un contexte historique et social où s’inscrivent les préoccupations grandissantes des hommes à l’égard des problèmes de leur destin. Si Asshour, grand dieu de l’Assyrie, conserve sa souveraineté, Mardouk, fils du dieu babylonien Ea, va provoquer des révolutions dans la pensée vivante de la Chaldée. Il passe au premier rang puis se confond avec Bêl ( Bel Béli, dieu des dieux ), qui est le Baal de la plupart des Sémites, spécialement des Cananéens, et le El des Hébreux après avoir été le Enlil des Sumériens.

Tamouz, l’amant de la grande déesse Ishtar que nous voyons, dans le récit babylonien de l’épopée de Gilgamesh, descendre aux Enfers pour le retrouver, ce Tamouz deviendra l’Adon des Phéniciens et l’Adonis des Grecs aimé par Aphrodite. Dans cette même épopée, où réapparaît le Déluge sumérien, nous voyons le vieux dieu Ea contrarier les desseins de Mardouk qui, fort en colère, eût détruit le genre humain si le vieil Ea n’avait sauvé le pieux Out-napisthim et sa femme. Out offrit un sacrifice à Mardouk et tous les dieux accoururent pour en jouir. On pense aussitôt au ritualisme de la Bible souligné à propos de Sumer, au sacrifice d’Abraham, aux hymnes de pénitence qui vont dominer les religions de salut, exalter et passionner les croyants qui assouviront leur soif de sécurité par le sang des martyrs offert aux dieux de Rome avant que les chrétiens, à leur tour, offrent au Dieu dit d’Amour le sang et la cendre des hérétiques.




Egyptiens. -------- Le Dieu unique, le Dieu absolu dont on fera gloire aux Hébreux de l’avoir découvert ou d’avoir été choisis par lui, nous le voyons se construire pièce à pièce, dès ces temps, dans l’imagination des hommes. Le processus en est inscrit dans l’histoire de l’Egypte, des symboles totémiques au dieu souverain Ammon-Râ, Ammon, dieu local de Thèbes intronisé avec Râ le solaire par la domination de la dynastie thébaine. Un hymne à Râ nous apprend que : " Tous les hommes sont issus de ses yeux et tous les dieux sont nés de la parole de sa bouche. " Il emprunte au besoin les noms de ces autres dieux car, lui dit-on : " Tu multiplies tes noms à volonté. " On l’appelle à l’occasion Horus, voire Osiris qu’il a détrôné.

Toutes les religions sont à l’aise en leurs données irrationnelles et contradictoires. Ce Râ, qui aurait créé les dieux, avait été de longtemps précédé par Osiris, le premier des dieux égyptiens qui n’ait pas eu de représentation animale originelle. Avant lui, Hérodote nous le précise, chaque nom était sous le symbole d’un animal proprement totémique qu’il était interdit de consommer. C’est dans ces animaux sacrés, du chat au bœuf Hapi, que les dieux anthropomorphes se sont incarnés, à mesure qu’ils se nationalisaient. Le pharaon s’est fait dieu tout-puissant en s’incarnant lui-même dans le totem de son clan qui était le faucon. Le signe en est demeuré. C’est avec une tête de faucon qu’est représenté le dieu Horus, père des pharaons et lui-même devenu fils d’Osiris et de son épouse, Hathor, la vache nourricière, transposée dans Isit, déesse à cornes.

C’est à partir de ces dieux et du pharaon sacré qui les incarne que s’élabore une morale de l’au-delà qui préfigure les religions de salut. Parmi les textes retrouvés, les livres des morts tiennent une grande place. Ils disent ce que doit faire le défunt afin de se protéger des accidents de l’autre monde. Il lui faut avant tout se confesser et pouvoir affirmer qu’il s’est conduit selon les règles de vie qui seront, bien plus tard, celles de la religion judéo-chrétienne : avoir été charitable, n’avoir pas fait de faux témoignage, avoir sacrifié aux dieux, offert des repas aux morts et s’être purifié. Le chapitre 125 du Livre des Morts nous dit que tout cela sera vérifié, pesé, jugé par les dieux qui sont à la fois à l’image des hommes et à l’image des totems : Horus le Faucon, Anubis le Chacal, Thot l’Ibis. On est soucieux de morale dans les temples égyptiens, mais les rites n’y sont pas gratuits. Aux conditions qu’exige le salut, il n’est que les riches qui le puissent obtenir et il n’est pas de natron ni de bandelettes qui suffisent à conserver le corps des pauvres mal ensevelis.




lndouisme. -------- Les religions aryaniques, beaucoup plus jeunes, iront plus vite et plus loin dans les voies de la métaphysique et des principes abstraits. Cependant, leurs origines et leurs cheminements ne se différencient pas essentiellement de ceux des religions sémitiques et khamitiques. Comme l’écrit Kramer, l’histoire commence bien à Sumer et ne cesse de broder sur une même trame. Le Rig-Veda remonte au début du deuxième millénaire. Transmis oralement en langue védique, puis écrit en langue savante, le sanscrit, il ne restitue certainement pas les croyances et les coutumes primitives. Des erreurs volontaires inscrites par les brahmes commentateurs dans les Pouranas sont à cet égard édifiantes. Cependant, les chants continués de l’époque védique ancienne révèlent l’existence primitive — comme partout — de divinités chtoniennes, de rites de fécondité et d’une situation honorable des femmes qu’elles ont perdue par la suite, sans doute lorsqu’on institua les castes afin de préserver le sang aryen. Les métissages des immigrants envahisseurs avec les Dravidiens autochtones, les Dasyous, ont dû très tôt poser des problèmes. On lit dans un chant consacré à la grande déesse Nari, alors supérieure semble-t-il au dieu Nara : " ...que Nari-Aditi jette sur nous un regard plein d’heureux présages... Nari renferme la triple essence.., seules les mères, filles de Nari, ont le droit d’invoquer la mère universelle... " Aux fêtes rituelles, la communauté sexuelle était totale en offrande à Nari et à Nara. Ces oblations — qui se sont maintenues par la fête du Holi — ont été transférées aux Bayadères. La religion va peu à peu se spiritualiser.

Je ne saurais ici résumer l’extrême complexité de l’indouisme. Soulignons seulement les similitudes qui intéressent notre objet. Il s’agit d’une religion de salut à quoi conduisent trois voies qui se retrouvent dans les trois formes fondamentales: le védisme, le brahmanisme puis l’indouisme aux cent aspects. Ces voies sont les œuvres (Karmamarga), la connaissance (Inanamaiga) et la foi, l’amour, l’abandon (Bhaktimarga). Les nouveaux dieux apparaissent, abstractions concrétisées à qui adresser les invocations et les hymnes de pénitence. C’est à Varouna que revient cette charge, mais le grand dieu est Brahma, personnification du brahman, de l’absolu. Il ne saurait dominer seul. En Inde, le ternaire est sacré. Une trinité s’instaure: Brahma le Créateur, Vishnou le Conservateur et Civa le Destructeur, la représentation même du monde, du bien et du mal. L’originalité de l’indouisme est la tendance à l’évasion par la négation de la réalité : tout n’est qu’apparence. Sur ce thème, que de prescriptions seront élaborées, des lois de Manou parfaitement réalistes à la Bhakti, la religion de Krishna, qui est amour, abandon de soi aux divinités salvatrices, en passant par l’adoration de Bhagavat — qui est aussi Vishnou et aussi Rama — et surtout par les oupanishads (les Confidentielles ) et le Vedanta (la fin du Veda) qui contiennent des vues très hautes sur l’inclusion du " soi " dans le tout, sur l’acquisition de la " connaissance ", toute métaphysique, en s’isolant du monde de la perception. Une version des oupanishads est athée et préfigure le bouddhisme. L’orthodoxie est dans le Védanta.

Mais l’irréalité du monde, la transmigration des âmes les pénitences et les oblations prennent dans l’adaptation qu’en fait le clergé, un sens fort concret. Les Bayadères étaient consacrées aux dieux par les prêtres. Ceux-ci en ont usé, bien sûr, mais ils les ont aussi prostituées. Une Bayadère vierge était d’un grand rapport aux enchères. Les pénitences faisaient florès, on en peut juger par les tantras manuels de magie et de mythologie. Les bonnes règles — de la métempsycose au symbolisme des animaux sacrés — seuls les brahmanes les pouvaient bien connaître et seuls ils pouvaient conseiller. Ils le faisaient comme ceci qui est écrit dans l’Atharva-Véda, recueil de formules magiques : " De la vache vivent les dieux, de la vache vivent aussi les hommes... ", par conséquent (Hymne 10 - Xe L.) " Si l’on donne une vache au brahmane on gagne tous les mondes. " Le trafic des indulgences avait des références. Celui-ci trouva son Luther — un Luther noble et pacifique — dans le pieux Gautama, prince de la famille des Çakias, qui devint Bouddha (le Sage). Toute sa philosophie se résumerait à la rigueur ainsi : faire le bien, éviter le mal, se détacher de tout, échapper aux passions afin de mourir sans péché, d’interrompre ce faisant la loi des réincarnations et de s’anéantir à jamais. Cette doctrine du nirvana est un rationalisme que je reprendrai sous une autre forme. En Inde, elle portait trop grand tort aux brahmes pour qu’ils n’aient eu de cesse qu’elle n’ait presque disparu, au besoin par la disparition physique des bouddhistes. Cela aussi est une vieille référence. Le bouddhisme, en ses extensions au Tibet, au sud-Asiatique, en Chine, au Japon où il se fondit avec le shinto, emprunta des caractères cultuels qui plus ou moins l’ont adultéré.

Notons enfin cette dernière parenté : Bouddha finit par être réputé fils d’une vierge qui mourut sept jours après l’accouchement. Elle était bien l’épouse du prince Souddhodana comme Marie le fut de Joseph. Mais Maya, comme Marie, ignora la couche de son mari et fut fécondée par un éléphant blanc. On le dit. A force de le dire, on en vint à le croire.




Mazdéisme. -------- La religion des Aryas de l’Iran ancien a dû être celle des Aryas de l’Inde. On peut penser avec quelque raison que le dieu Mythra du mazdéisme, dieu de lumière et de vérité créé par le dieu Ormuzd, provient du Mitra des Védas, lui aussi dieu solaire. La déesse mère Anahita (l’Immaculée), qui était Ashi dans le plus ancien Avesta, s’apparentait peut-être à l’ancienne Néri de l’Inde et ressemble fort à l’Ishtar des sémites. Mythra, aussi bien, n’était pas ignoré de la Chaldée. Il était bien le plus processionnaire des dieux. Les Grecs lui vouèrent un culte parmi leurs dieux solaires, mais à regret. Il suivit les conquérants romains et vint jusqu’en Gaule où, plus tard, il fit longtemps pièce au christianisme. On peut considérer, en revanche, que le mazdéisme ne fut pas sans influencer sérieusement les précurseurs du christianisme, au temps des Esséniens et des manuscrits de la mer Morte. C’est cela qui nous intéresse. Cette religion, que fonda Zarathoustra au VIIe siècle av. J.-C., un peu avant qu’apparut le bouddhisme, fut comme celui-ci qui en a été marqué, une réforme des traditions védiques. D’ailleurs, c’est chez les Parsis de l’Inde qu’il s’est conservé. Il s’apparente au bouddhisme par ses deux principes fondamentaux : bien penser et bien agir.

Il s’apparente davantage au judéo-christianisme par sa théologie. Ormuzd (Ahura Mazda) le Créateur, apparut à Zarathoustra et lui fit la confidence de l’Avesta, il lui dit comment sa création avait été sabotée par Ahriman (Angra Maïnyou). L’homme était appelé à seconder Ahura Mazda dans sa lutte contre Ahriman, à combattre le mensonge, servir la vérité, réduire le mal, faire triompher le bien. C’est la lutte de Dieu et du Diable. Les hommes, après leur mort, s’ils ont été bons, seront reçus par Ormuzd en sa demeure des chants (le Paradis) et les mauvais seront voués à la demeure du mensonge (l’Enfer). L’apparition d’Ormuzd à Zoroastre rappelle, avec quelques siècles de retard, certes, la révélation faite à Moïse, et beaucoup d’autres révélations de même ordre et de même imposture. Le mazdéisme dénonce et précise le mécanisme des emprunts, des intrications des cultes en inspirant l’hérésie manichéenne du IIIe siècle qui retournait ainsi à l’une des sources de la théologie morale du christianisme.




Hellénisme. -------- Il n’est pas un seul des éléments rencontrés au cours de ce survol des religions antiques qui, à un moment ou à un autre, n’ait été introduit dans le creuset de la Grèce d’où devaient sortir le néo-platonisme alexandrin influencé par Philon, le syncrétisme avec Plotin et les gnosticismes aussi divers qu’inconsistants. Cela n’implique pas l’absence en Grèce des processus universels de création religieuse. Les premières invasions aryennes ont bien dû, comme aux Indes, provoquer des échanges de coutumes primitives entre Aryens et Pélasges. C’est après le XVe siècle av, que les Achéens empruntèrent aux Crétois la civilisation dite minoenne pour en faire cette fameuse civilisation mycénienne qui devait ruiner celle de Crète, sans doute plus égyptienne que crétoise.

C’est la religion des Achéens du XIXe s. av. que nous restitue Homère, une religion constituée avec son peuple de dieux olympiens dont Zeus, le dieu des dieux, a été emprunté aux Crétois et, par eux, n’est pas sans rapport avec les influences égyptiennes. Mais les cultes populaires chtoniens se maintiennent dans la poésie des nymphes et des dryades de même que le culte essentiel de fécondité est dévoué à Déméter, la déesse mère, rattachée elle aussi à la Rhéa de Crète, comme fut annexée la Cybèle phrygienne. La légende de Deucalion, fils de Prométhée, époux de Pyrrha et père d’Hellen, l’ancêtre de tous les Grecs, continue l’expansion et la filiation des mythes mésopotamiens. Zeus ayant à son tour déchaîné un déluge, Deucalion, prévenu par son père Prométhée, construit une arche à la Noé, s’y enferme avec Pyrrha et, seuls sauvés, ils repeuplent le monde. Ici apparaît l’élaboration des variantes par adaptation aux mythes préexistants. C’est en semant les os de la déesse mère, les cailloux de la Terre, que Deucalion et Pyrrha referont des hommes et des femmes.

Ce qui frappe, dans la théodicée homérique, c’est le calme, la noble assurance des hôtes de l’Olympe en dépit de leurs désaccords et, aussi, de leurs fredaines. Plus tard, Xénophon écrira qu’ils ont été créés à l’image des hommes, ce qui est vrai, mais il semblerait qu’on leur a prêté un caractère qui devait être un modèle à suivre. Chacun des Olympiens avait sa fonction, ses prérogatives propres. Les conflits entre eux provenaient de l’ingérence, des empiétements d’un dieu sur le domaine d’un autre. C’est cette première leçon qu’apprenaient les Grecs et qui leur valut leur réputation de sagesse résumée dans la crainte de commettre l’hybris, c’est-à-dire le viol des lois divines par présomption, excès d’assurance. Chacun se devait de rester à sa place.

Cette sérénité, en quelque sorte primaire, ne pouvait durer. Le sempiternel problème des causes et des fins devait se poser en Grèce plus qu’ailleurs. Il se définissait dans le Destin, la Moïra, qui paraissait dominer les divinités elles-mêmes. Cette Moïra était assez imprécise pour que, plus tard, Aristote l’identifiât à Zeus alors que les stoïciens jumelaient les pouvoirs de Zeus et du Destin. La crainte des Moires promut les rites de repentance, d’expiation entraînant des sacrifices humains, le " remède " (pharmacos), puis, avec l’apparition de l’orphisme au VIe s. av., la religion se spiritualisa dans l’idée de purification, la catharsis d’Aristote. Très tôt, le panthéon des anciens Achéens s’est enrichi de divinités immigrées de la Thrace et de la Phrygie. De la Thrace viennent Orphée, Dyonisos et ses bacchantes, de l’Asie Mineure, l’Apollon solaire et le bel Adonis. L’Artémis asiatique s’installe à Ephèse, la belle Aphrodite arrive de Chypre et hellénise, avec Isis, les déesses d’Egypte et de Phénicie qui leur sont parentes : Isit, Tanit, Astarté. Mais c’est dans sa création de Pallas Athéné que l’intelligence grecque se reconnaît.

C’est cette intelligence hellénique qui devait opposer clairement l’une à l’autre les deux tendances de l’esprit humain qui n’ont depuis cessé de dialoguer même au Moyen Âge : l’esprit subjectiviste illustré par Platon, l’esprit rationaliste illustré par Zénon le Stoïcien et bien davantage par Epicure. La métempsycose aryanique, rénovée par Pythagore après Phérécide, a fondé la métaphysique des orphismes qui tend à libérer l’esprit incarcéré dans les corps. La dialectique de Platon, s’inspirant et s’écartant à la fois contradictoirement de Pythagore et de ses nombres, des Eléates Parménide et Zénon et de leur immobilisme, s’opposant après Socrate au réalisme objectif de l’école ionienne, épure et accomplit l’orphisme par la théorie des idées. L’idée absolue, Dieu, c’est le Bien. On ressemble à Dieu en voulant le Bien. Le spiritualisme est fondé. Plus tard, par le truchement des néo-platoniciens, assez infidèles aux vues plus rationnelles du grand dialecticien, il s’intégrera dans le Christianisme. Cet avatar assurera en Occident la gloire de Platon, cependant que sera calomnié Epicure. Et pourtant ! Combien sont " modernes " ces philosophes dits de l’école ionienne qui, après Héraclite (576-480), encore indécis, ont pensé, vingt-cinq siècles d’avance, des idées plus réelles que celles de Platon et fondé la science que le XVIe siècle dut retrouver sous le fatras de la scolastique. N’est-il pas extraordinaire d’entendre, au VIe siècle avant J.-C., Héraclite nous dire que ni les dieux ni les hommes n’ont créé le monde et l’ordre des choses ? Pour lui, le monde est un feu éternellement vivant qui s’allume et s’éteint en vertu de certaines règles qui sont dans la nature. Aujourd’hui, nous écririons énergie au lieu de feu et le reste serait vrai. Vraie aussi la théorie de Démocrite pour qui tout s’explique par le mouvement des atomes, ce mouvement qu’Aristote compliquera curieusement avec son moteur immobile qui ne meut rien. Aristote restait, nolens volens, dans l’esprit de Socrate et de Platon et n’avait sans doute pas oublié que Socrate avait rejeté les vues d’Anaxagore, cet autre Ionien, lequel écartait toute divinité comme inutile puisque les phénomènes obéissent à des lois de la nature. Le péripatéticien voulait, au contraire, ainsi que les orphistes et Platon, mais avec une plus grande science du réel, que le mouvement de la matière fût un effort pour se spiritualiser, pour se rapprocher de ce dieu immobile qui est pensée de la pensée, l’idée absolue. Aristote demeure platonicien. Son entéléchie, passage de l’état de puissance à l’acte conduisant à sa fin, est une voie de perfection dont la fin est Dieu.

Eût-il convaincu Euripide qui, un siècle avant lui, notait cette indiscutable évidence : " Quel qu’il soit, je ne connais Zeus que par ouï-dire " ? Sous une autre forme, c’est cette attitude-ci qu’adopta Epicure. Il vénérait correctement les dieux sans les craindre. Ils étaient à ses yeux comme s’ils n’étaient pas. Ils ne s’occupaient pas de nous, pensait-il, sinon, puisqu’ils devaient être parfaits, il n’y aurait pas le mal. En disciple de Démocrite, il a défini dans l’atome la pesanteur (la chute) qui produit le mouvement, bien qu’on ait contesté qu’il fût un scientifique. C’était vouloir ignorer que tout au contraire il s’en tenait à l’observation dont il tirait les conséquences et que, par ses analyses de la sensation, il a été le précurseur de la science expérimentale. Ce n’est pas mal, d’autant que ce strict réalisme, quoi qu’ait prétendu Socrate contre Anaxagore, n’était nullement contraire à la construction d’une morale. Celle d’Epicure était haute et saine qui se pose en trois principes : prudence, force et justice. Le principe de prudence, qui est tolérance, Pyrrhon, cet autre disciple de Démocrite, le formulait pour la philosophie future de l’anarchisme dans l’objectivité sereine de son scepticisme.

Un mot du stoïcisme pour en terminer. A leur aboutissement chez les Latins, les caractères de la Stoa, qui sont l’austérité et l’impavidité, se marieront aisément avec le renoncement chrétien. Bien que rationaliste et proche de l’épicurisme par certains côtés de son éthique, le stoïcisme se résoudra en une morale spiritualiste, laxiste chez un Sénèque et un Marc Aurèle, rigoureuse et référée à Dieu chez un Epictète. Il préparait l’avènement du christianisme.


Christianisme. -------- Nous voici parvenus au syncrétisme, c’est-à-dire à l’effort des néo-platoniciens pour instaurer, dans la discipline de Plotin, une religion universelle opposée au christianisme montant, du IIe au IVe siècle. Le rôle prépondérant qu’y tint Hermès symbolise en quelque sorte les interpénétrations des mythes. Les Grecs apparentaient leur Hermès au dieu Thot des Egyptiens et il fut le Mercure des Romains. L’Hermès Trismégiste des néo-platoniciens, le trois fois grand, c’est l’incarnation du savoir secret, c’est l’Initié absolu, le parangon du Mystère sacré des chrétiens. C’est ainsi qu’à mon sens le syncrétisme n’est pas seulement la philosophie alexandrine mais bien le christianisme même. Je sais que la Révélation exclut le syncrétisme, mais celui-ci n’exclut pas la Révélation quand c’est lui qui l’élabore. Tous les mythes essentiels du judéo-christianisme ont leurs sources, tout au moins des antécédents, dans les religions les plus anciennes, nous l’avons constaté. Même en Chine, où se fit une évolution indépendante, la morale confucéenne devance la morale chrétienne. Fût-il possible d’isoler le christianisme de son environnement suméro-chaldéen, indo-iranien, alexandrin et de sa filiation judaïque qu’il nous faudrait relever dans sa doctrine et dans le processus de l’élaboration du rituel, trop de similitudes et d’éléments en symbiose avec les religions qui l’ont précédé pour ne pas constater qu’il dénonce le caractère socio-évolutif de la religion, un caractère qui est le propre de l’imagination humaine puisqu’il est universel.

On ne peut isoler le christianisme. Rappelons-nous que Sumer a conçu le paradis perdu, la confusion des langues, la faute de Enki préfigurant le mythe du fruit défendu, que son déluge est repris par les Chaldéens, les Hébreux et les Grecs. Rappelons-nous qu’Eve fut tirée par un jeu de mots d’une côte d’Adam et comment le Bouddha, six siècles avant Jésus, est supposé issu d’une vierge mariée et fécondée par un éléphant blanc, comment la Trinité des chrétiens a son homologue — plus rationnel et mieux construit — dans la Trinité indoue de Brahma, Vishnou et Çiva. Nous avons vu les Egyptiens élaborer, sous les yeux des Juifs exilés, leur dieu des dieux Ammon-Râ qui aida probablement Moïse à se défaire des Hélohim, ce pluriel singulier, et à unifier Dieu en la personne de Javeh. Nous savons comment le dieu Mythra des Iraniens a parcouru le monde et a joint la Gaule après des séjours en Chaldée. Par son truchement, le mazdéisme, qui inventa le dualisme Ormuzd-Ahriman, et par suite Dieu et le Diable, le Paradis et l’Enfer, apparente Zoroastre et Bouddha et, en filiation, Jésus. Nous avons vu les dieux et les déesses d’Asie Mineure passer en Grèce, s’helléniser, contribuer à la formation de l’orphisme qui s’acheva dans l’hermétisme alexandrin.

Si Philon d’Alexandrie nous a transmis, au début de notre ère, le peu que nous savons des Esséniens, il est à parier que ceux-ci n’ont pas ignoré la philosophie platonicienne et que, de toute façon, l’hellénisant Paul la connaissait fort bien. Or nous avons maintenant, par les manuscrits de la mer Morte, une vue suffisante de cette manière de révolution spirituelle qui s’accomplissait au sein des communautés juives un siècle avant Jésus-Christ (ou avant l’événement référé à ce nom) et qui se continua au siècle suivant. Nous savons que l’opposition essénienne à l’occupant romain, les luttes intestines entre esséniens, pharisiens et saducéens — où aisément nous désignerions les résistants, les collaborateurs et les attentistes — ont suscité plus d’un Jésus. Que l’un d’eux, dans ce " climat ", à un moment favorable et par le choc d’un supplice, ait été élevé au rang de Messie, voilà qui s’explique humainement. La suite s’explique mieux encore par l’impulsion que reçut la réforme religieuse d’un penseur activiste de la classe de Paul.

Que la conversion de Paul ait été un acte politique prémédité, une crise de conscience ou une crise mystique, on ne le saura jamais et il n’importe que secondairement. Le fait, c’est que tout part de lui, c’est lui qui par l’écrit et la parole rassemble les " militants ", élabore la doctrine. Ses lettres — dont beaucoup sont apocryphes et faussent les références — constituent les premiers textes chrétiens. Les Evangiles synoptiques leur sont postérieurs, élaborés d’après les traditions orales de la Bonne Nouvelle dont il circulait cent versions. Ils sont manifestement arrangés, chez Matthieu et chez Luc surtout, afin qu’ils collent avec les prophéties bibliques relatives au Messie. Quant à l’Evangile de Jean, il est une théologie composée à un siècle de l’événement. Historiquement, tout s’enchaîne et tout se tient dans l’ordre psycho-social de l’édification d’une Eglise. Dans l’ordre de l’histoire positive qui prouverait la divinité de Jésus, il n’est rien qui soit concret et, tout au contraire, la critique relève une singulière carence. Jésus se fait homme et se fait supplicier afin de racheter les pécheurs et de les engager dans les voies du salut. Le moins à en attendre eût été que cela se sût. Or, dans le temps qui fut celui de son action, Jésus n’a été l’incarnation de Dieu que selon l’esprit de quelques disciples, et encore Thomas a-t-il douté et Judas l’a-t-il trahi. Le sanhédrin, que Dieu présent eût dû toucher, ne l’a voulu connaître que comme un fauteur de trouble, un sacrilège et l’a fait condamner comme tel par Ponce-Pilate. Pourquoi le sauveur de tous les pécheurs ne l’éclaira-t-il pas ? En outre, s’il était un peuple à convertir, c’était bien le peuple romain, alors maître du monde connu et parfaitement innocent de l’ignorance où il était du vrai Dieu. Pourquoi le Christ s’est-il fait si peu connaître des Romains qu’il faut attendre le début du IIe siècle pour trouver une vague allusion à la secte chrétienne chez Tacite et chez Pline le Jeune et, chez Suétone, l’indication d’une agitation des Juifs sous Claude " à l’instigation de Chrestus " qu’il prend manifestement pour un homme vivant. C’est un truisme que de rappeler que l’historien Flavius Joseph ignora ou négligea son divin compatriote.

En admettant que sont aveugles ceux qui ne veulent pas voir, Jésus aurait bien dû penser que tant d’incertitudes troubleraient les générations postérieures. Que ne leur a-t-il laissé un texte de sa main, un texte indiscutable ! C’eût été d’autant plus indiqué que, fils de Dieu et Dieu lui-même, il n’ignorait pas l’existence des Amérindiens qui ne seraient découverts qu’à la fin du XVe siècle et des Australiens qui ne le seraient qu’au XVIIIe. Etaient-ils donc exempts du péché originel ? Ainsi tout homme soucieux, sinon de comprendre pour croire, du moins d’avoir des raisons de croire, ne rencontre aucune de ces raisons et constate beaucoup de carences qui l’éloignent de la foi. On veut bien que le cœur ait des raisons hors de sens, encore a-t-on le droit de rechercher ce que valent ces raisons-là. Le croyant même en est occupé. Arius, au IIIe siècle, ne comprenait pas la sainte Triade, que le Fils fût engendré par le Père bien qu’existant comme Dieu de toute Eternité et que le Saint-Esprit procédât à la fois du Père et du Fils et n’en fût pas moins éternel. Personne, du reste, n’a jamais compris et la foi voudrait que l’on n’expliquât rien plutôt que d’expliquer l’absurde par une absurdité. Le cœur des croyants serait aussi plus rassuré s’il arrivait que les miracles se produisissent en Inde, en Chine ou au Japon, là où ils auraient une raison d’être. Ce n’est pas un rationaliste, c’est Dom Deschamps qui constate, au XVIIIe siècle, que " Dieu est toujours en question " parce qu’il n’a jamais été répondu à Sextus Empiricus qui, au temps d’Arius, proposait ce trilemme : Ou la providence s’étend à toutes choses, ou seulement à certaines choses, ou il n’y a pas de providence. Si elle s’étendait à tout, le mal n’existerait pas. Si elle ne s’applique pas à toutes choses, pourquoi aux unes plutôt qu’aux autres ? Donc, il n’y a pas de providence. Ou bien : Dieu veut-il et peut-il pourvoir à tout ? Le veut-il sans le pouvoir ? Le peut-il sans le vouloir ? Ne le veut-il ni ne le peut-il ? Il semble qu’il veuille et ne puisse puisque le mal est partout. Il n’y a donc pas de Dieu, sinon il serait méchant ou impuissant, ce qui ne se peut.

Sans doute la foi surmonte-t-elle ces difficultés puisqu’elle est. Plus d’un s’en tient sans doute à la leçon de la Fontaine : " Car chacun croit fort aisément — ce qu’il craint ou ce qu’il désire ". Les mieux croyants se réfèrent à des vues qu’a précisées Julian Huxley : " Les vraies certitudes religieuses ne sont pas du tout dans le royaume de l’intelligence, mais concernent certaines valeurs et l’attitude spéciale qu’il faut prendre vis-à-vis de ces valeurs. " Au regard de l’intelligence qu’on n’écarte pas si facilement, cette attitude spéciale me paraît assez spécieuse. Elle ne manque pourtant pas de pertinence car, de fait, un Pascal ou un Joseph de Maistre ont erré lorsqu’ils ont tenté des justifications de foi qui ne ressortissaient pas à cette attitude spéciale.

LA LEÇON DE PASCAL

On sourit en lisant dans les " Pensées " que " dans la création de l’homme, Adam en était le témoin et le dépositaire de la promesse du Sauveur qui devait naître de la femme, lorsque les hommes étaient encore si proches de la création qu’ils ne pouvaient avoir oublié leur création et leur chute. " Traduisît-on la Genèse en symboles et Adam fût-il pris dans l’acception d’homme en général, on ne voit pas comment l’homo sapiens, seul en cause ici, eût été plus proche que nous-mêmes de la création, ne fût-ce que celle de la terre, quelque cinq (?) milliards d’années avant qu’existât un anthropien. Pascal ne se tirerait pas de là, même en recourant à Joseph de Maistre qui voulait que ce fût une erreur de prendre " le sauvage pour l’homme primitif tandis qu’il n’est et ne peut être que le descendant d’un homme détaché du grand arbre de la civilisation par une prévarication quelconque. " Bien sûr que c’étaient là de forts arguments si nous rappelons qu’ils avaient encore au XVIIIe siècle l’aval de Buffon et de Sylvain Bailly. On admettait que fut, au centre de l’Asie inconnue, un peuple disparu, en possession de connaissances extraordinaires dont la Chine et la Chaldée avaient conservé quelques vestiges. Une manière d’Atlantide. C’est ainsi que Joseph de Maistre tient les dialectes des sauvages non pour des langues commencées mais pour des débris de langues antiques et que Pascal nous dit des Hébreux que leur peuple est le plus ancien qui soit en la connaissance des hommes bien que la Bible indique l’origine chaldéenne d’Abraham.

Chez un logicien de la qualité de Pascal, dès qu’il ne se résignait pas aux inconséquences que rencontre l’imagination lorsqu’elle fait des choses ce qu’elles ne sont pas, il était réconfortant d’accrocher sa foi à des témoignages de l’histoire : "Si Dieu s’est de tout temps communiqué aux hommes, c’est (aux Hébreux) qu’il faut recourir pour en savoir la tradition. " Pascal ne prévoyait pas que le XXe siècle ferait remonter cette tradition à Sumer et analyserait dans les grottes l’art des primitifs. Lorsqu’il affirmait que " nulle secte ni religion n’a toujours été sur la terre que la religion chrétienne ", et prétendait que " la religion païenne est sans fondement " parce que rien ne prouve que les livres où sont consignés ses oracles " ne sont point corrompus ", il eût pu penser que rien ne le prouve non plus des Testaments. Il eut le tort de ne pas accepter sans raisonner l’attitude spéciale que définit Huxley.

Que la dernière démarche de la raison soit de " reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ", on le veut. Depuis Pascal, la science qui avait d’abord été la sienne en a élucidé un certain nombre et qui sont d’importance. Qu’a-t-il gagné à justifier les inconnues par des absurdités ? Ainsi du péché originel — que de nos jours on ne peut plus situer ni dans le temps ni dans des individus — et dont il écrit qu’il " n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer.., qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice, etc. ", pour conclure : " Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. Vous ne devez donc pas me reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. " Voilà bien le modèle de " l’attitude spéciale " qui laisse sans réplique. Oui, mais Pascal est gêné parce qu’il sent que de la sorte il n’est plus de morale qui se réfère à Dieu. L’existence du mal supprime l’existence d’un Dieu juste et bon si l’homme n’est pas pécheur et si, plus tard, il ne saisit pas en Jésus l’occasion de se rédimer. Pascal nous donne le plaidoyer du Créateur en personne : " J’ai créé l’homme saint, innocent, parfait. Mais il n’a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption..., en sorte qu’aujourd’hui l’homme est devenu semblable aux bêtes... " Nous voilà dans le spécieux. Il est clair que si Dieu avait créé l’homme parfait, cet homme aurait été gardé par sa perfection de tomber dans la présomption. Comme son Créateur sait tout et de toute éternité, il savait qu’il introduisait au monde un être organisé par lui pour qu’il dût faillir et souffrir, il savait que cet être, qu’il eût pu laisser à son néant, serait livré au mal, et au mal créé comme toute chose par Dieu lui-même. Si péché originel il y a, il est le péché de Dieu. Allez donc là-dessus asseoir une morale de justice quand, de plus, le janséniste Pascal se réfère aux décisions du Concile de Trente qui a posé en droit que " la grâce, comme son nom l’indique, est un don gratuit de Dieu " et que, selon les " Pensées ", " on ne croira jamais d’une créance utile et de foi si Dieu n’incline le cœur. " Devant tant d’arbitraire et en regardant le monde comme il va, on serait tenté de rendre raison à J. de Maistre de son odieuse apologie du bourreau : " Le ciel ne peut être apaisé que par le sang. L’innocent peut payer pour le coupable... La guerre est divine... La terre, continuellement imbibée de sang, n’est qu’un autel immense où tout ce qui est doit être immolé jusqu’à l’extinction du mal. " Je n’ai trouvé nulle part ailleurs de thèmes plus utiles aux réflexions d’un rationaliste que dans les " Pensées ". Il en irait autrement si Pascal s’en était tenu à l’attitude que voici : " S’il y a un Dieu, nous dit-il, il est infiniment incompréhensible, puisque n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rapport avec nous... Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent... que c’est une sottise, et puis vous vous plaignez qu’ils ne la prouvent pas ! " Non pas, on se plaint de l’usage que l’on fait des fausses preuves.

Les comportements personnels et, davantage, les comportements sociaux des croyants organisés en sectes ou en Eglises ne sont pas sans influer sur les mœurs, les lois et les évolutions, en quoi tout chacun est intéressé. Là où telle religion est dominante, l’individu non croyant ou d’autre croyance est plus ou moins contraint. En droit strict, la preuve devrait être apportée de la réalité d’une divinité au nom de laquelle on me contraint. Elle devrait l’être aussi pour justifier une éducation qui marque l’enfant et le laisse, en son âge mûr, livré au doute, en proie à des questions sans réponse. Pascal fait dire à Dieu : " Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé. " En vérité, on ne le cherche que parce qu’on nous en a inculqué l’idée assortie d’éléments de crainte et dépourvue d’éléments de certitude. Ce n’est ni gratuitement ni par esprit de malignité que le rationaliste recherche et avance des preuves, non pas de l’inexistence de Dieu — on ne prouve pas l’inexistant — mais de la vanité des théodicées. Il ne s’agit de rien de moins que d’une conception de notre destinée sur quoi régler notre vie. Il est permis à la foi de se référer à une métaphysique du divin selon une logique propre à cet objet, ou de s’y référer par entraînement de tradition et paresse ou incapacité de se déterminer. On doit concevoir qu’une autre logique, en appelant à d’autres postulats, ne se veuille référer qu’à la rigueur des faits et ne se laisse pas entraîner par la facticité des extrapolations imaginaires. Telle est l’attitude d’un esprit libertaire. Il irait à Dieu si Dieu était davantage qu’une hypothèse.


LA RÉSURRECTION

C’est ainsi que nous nous trouvons placés devant la question de savoir ce que vaut le dernier en date de tous les dieux, Allah n’étant qu’une interprétation de Javeh par un dernier prophète. Nous savons comment les hommes les ont successivement créés et plus ou moins modelés les uns sur les autres, Javeh et Jésus compris. On a, durant deux mille ans, d’autant plus compliqué la mystagogie christique qu’elle était plus incertaine. C’est là un substitut de l’histoire et non pas une référence historique. On ne suit pas le philosophe catholique Jean Guitton lorsqu’il écrit dans son " Jésus " que le Christ est absolument singulier et inséré " dans la durée comme jamais un personnage historique ne l’a été ", car il est un personnage dont l’historicité est sûre et qui est connu comme ne l’est pas Jésus. C’est Cakya-Muni, le Bouddha, de six siècles plus ancien, qui dure encore fort loin de son lieu d’origine et qui a, lui aussi, supporté des avatars qui ont transcendé sa qualité d’homme, tant il est vrai que dans le domaine des religions les parallélismes sont constants.

Plus gravement, Jean Guitton s’inscrit lui-même en faux contre l’historicité de Jésus. Entendons bien contre l’historicité et non contre l’existence. Il cite honnêtement en ce même ouvrage l’opinion du grand historien Lucien Febvre. Celui-ci, rendant compte d’un livre de réflexions sur Jésus, et qui ne lui avait pas déplu, écrivait ceci en 1955, touchant l’histoire humaine du Christ: " Il reste un rassemblement périphérique de faits et de données contradictoires circonscrivant un vide à peine habité par une ombre à peine saisissable. " Voilà qui confirme ce que me disait un jour le savant exégète Charles Guignebert : " Je crois à l’historicité de Jésus parce que je trouve une trace de sa mort. " Jean Guitton s’arrange de cela en prétendant que les écoles, ou critiques ou mystiques, aboutissent " à dissoudre d’avance ce qui est l’essence du témoignage portant sur le miracle, à savoir le lien de l’événement naturel avec l’événement surnaturel ". Pour dissoudre le lien encore faut-il qu’il soit et qu’il lie à l’événement surnaturel prétendu un événement naturel certain, c’est-à-dire historique. Pour ne pas tomber dans le cas de la dissolution en cause, je remarquerai tout uniment que la preuve suffisante mais nécessaire de la divinité du Christ, ce n’est pas qu’il ait vécu exactement à telle ou telle époque, qu’il ait accompli tel ou tel acte et qu’il soit mort crucifié. Ce sont là choses d’un homme y compris les miracles qui peuvent n’être que légendes et thaumaturgies. Ce qu’il faut et qui suffit à tout, qui emporte la conviction, c’est que Jésus soit ressuscité et que ce soit su de façon indéniable. Car à quoi bon une résurrection si ce n’est dans un éclat qui frappe l’esprit ?

Or les Juifs contemporains, l’administration romaine si vétilleuse n’ont été frappés par rien. Jean Guitton reconnaît explicitement qu’il n’existe strictement aucune référence historique de la Résurrection mais il pense qu’elle fut et ne pouvait pas ne pas être étant donné ce qu’est Dieu et ce qu’enseignent les Ecritures. Jean Guitton, homme de foi, raisonne selon sa foi. Il reste que pour le moins exigeant des agnostiques son raisonnement est un paralogisme. Il croit à la Résurrection parce qu’il croit en Dieu alors que c’est la Résurrection qui eût dû nous convaincre que Jésus était Dieu. Un dieu abstrait, insaisissable, échappe à la logique, il trouve un refuge dans l’impensable Eternité. Un Dieu incarné qui ne s’est pas manifesté en tant que Dieu subit l’accusation d’imposture. Qu’il l’ait préméditée ou qu’elle soit imputable à ses disciples ne change rien. Il est pire d’avoir annoncé la Résurrection sans la montrer que de s’en tenir au silence du tombeau.

Le procès invariant de la fabulation religieuse s’est continué dans le christianisme. Peut-être comporte-t-il l’adoption d’une attitude relativement nouvelle. Dieu, la Triade divine incompréhensible, s’écarte de l’anthropomorphisme pour se faire esprit indéfiniment expansif et hors d’appréhension, ce qui satisfait aux exigences intellectuelles. Pour le commun, Dieu s’incarnant dans l’un des éléments de la Triade est un homme que l’on voit vivre et souffrir par amour des hommes. Il donne l’illusion de s’être rendu compréhensible et vraiment à notre image. Chez la plupart des croyants, singulièrement chez les humbles, le vocable Dieu n’est que rituel. Pratiquement on ne prie Dieu, on ne le pense qu’en tant qu’il apparaît incarné. Le christianisme est exactement le culte de Jésus-Christ. Le sentiment y trouve son compte. L’intelligence ne trouve là aucune réponse aux questions essentielles, aucune ouverture aux involutions religieuses. Explorons d’autres voies.

#2 mosfet30weff

mosfet30weff

    aveuglé par la lumière infra-rouge

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Posté 21 octobre 2006 à 22:05

la religion nous contraint dans des shémas de pensées bien définies par l'homme en somme, cela enfreint la liberté à chacun de penser comme il le souhaite, sortir d'une organisation qui met des oeillères à ses disciples qui manquent de recul....

#3 Pierre_1

Pierre_1

    suppositoire intergalactique

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Posté 21 octobre 2006 à 22:40

Salut à tous.

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Il se peut que la prise de l’homme sur l’univers ait une limite. Que saura-t-on de plus à imaginer un au-delà de cette prise ? L’histoire nous enseigne que l’affirmation des mondes imaginaires n’est qu’une entrave à l’appréhension du réel, à la connaissance réelle.


C’est vrai mais pas nécessairement réel. L’histoire  des hommes et de la somme de leurs sentiments plus ou mois réalistes.

L’idée et la projection de mondes imaginaires ne sont-elles pas le nirvana ?

La relativité implique un espace fini. Celui de l’observateur.
La reproduction de l’observation implique un espace infini.


Pierre.

Ce message a été modifié par Pierre_1 - 21 octobre 2006 à 22:42.


#4 Angel Of Death

Angel Of Death

    Définir, c'est limiter

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Posté 22 octobre 2006 à 02:05

Une critique des religions avec en guise d'intro une citation d'un franc-maçon, le tout posté par un anarcho...
On a l'auteur, le moyen par lequel il propage ses idées, et le résultat escompté...

Ce fil résume bien comment "Satan" détruit la Tradition, et comme d'habitude, le tout avec des mots justes, pour être crédible auprès des "intellectuels".

Citation

La Chine, cependant, échappe à la tradition sumérienne.
ROFL il sait même pas ce que signifie le mot "tradition". :ptdrasrpt2:

Citation

Jusqu’à l’introduction du bouddhisme en Chine, au premier siècle de notre ère, les religions de l’Extrême-Orient évoluèrent tout à fait en dehors des influences sémitiques et aryaniques.
LOL c'est pour ça que le Dieu créateur chinois est l'équivalent d'Odin(qui vient d'Asie, d'où le nom des Ases\Aegir), et qu'il existe un dieu similaire à Loki. Et que le shintoïsme est la soeur jumelle de l'odinisme, et que les peuples ouralo-altaïques et finno-ougriens ont une mythologie apparentée à celle des peuples Aryens de l'Asie central et même des Romains. Et que... :parano:

Citation

Ce que furent les croyances des Chinois au-delà de quelque 2 500 ans av. J.-C., on l’ignore.
Correction : Ce que furent les croyances des Chinois et de tous les autres peuples, je l’ignore. :parano:

Le pire, c'est qu'il est péremptoire... je passerais ma soirée si je devais relever toutes les conneries de ce "livre".
« Désirer avec indifférence, c’est l’essence même du jeu. »
Henry de Montherlant

« La justice n'est que le rêve imbécile de quelques hommes. L'injustice est la volonté même de Dieu. »
Anatole France

#5 AnarchOi

AnarchOi

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Posté 22 octobre 2006 à 07:54

Angel Of Death, le Dimanche 22 Octobre 2006 à 01h58, dit :

Une critique des religions avec en guise d'intro une citation d'un franc-maçon, le tout posté par un anarcho...
On a l'auteur, le moyen par lequel il propage ses idées, et le résultat escompté...

Ce fil résume bien comment "Satan" détruit la Tradition, et comme d'habitude, le tout avec des mots justes, pour être crédible auprès des "intellectuels".

Citation

La Chine, cependant, échappe à la tradition sumérienne.
ROFL il sait même pas ce que signifie le mot "tradition". :ptdrasrpt2:

Citation

Jusqu’à l’introduction du bouddhisme en Chine, au premier siècle de notre ère, les religions de l’Extrême-Orient évoluèrent tout à fait en dehors des influences sémitiques et aryaniques.
LOL c'est pour ça que le Dieu créateur chinois est l'équivalent d'Odin(qui vient d'Asie, d'où le nom des Ases\Aegir), et qu'il existe un dieu similaire à Loki. Et que le shintoïsme est la soeur jumelle de l'odinisme, et que les peuples ouralo-altaïques et finno-ougriens ont une mythologie apparentée à celle des peuples Aryens de l'Asie central et même des Romains. Et que... :parano:

Citation

Ce que furent les croyances des Chinois au-delà de quelque 2 500 ans av. J.-C., on l’ignore.
Correction : Ce que furent les croyances des Chinois et de tous les autres peuples, je l’ignore. :parano:

Le pire, c'est qu'il est péremptoire... je passerais ma soirée si je devais relever toutes les conneries de ce "livre".

Ceci est un EXTRAIT et non un LIVRE. Il n'a qu'un seul chapitre qui a rapport avec la Religion.
Et il y'a eu de nombreux anarchistes qui était membre des franc-maçons qui se servait de cette organisation comme lieu de propagande après leurs arrivé dans l'anarchisme et d'autre ont tout simplement sorti de cette organisation. Ta manière vouloir intoxiqué l'oppinion publique avec tes préjugés est pathétique. Ce texte date des annés 60, il y'a eu des découvertes depuis, l'auteur est mort depuis le débuts des années 80.

Ce message a été modifié par AnarchOi - 22 octobre 2006 à 08:01.