Posté 29 juillet 2005 à 17:17
Pour information Mitokomon,
Il y a tout d'abord "le satan" qui, lui, est né à Babylone. Un auteur du livre de Job l'a ramené dans ses bagages. Dans la langue hébraïque, satan veut dire "accusateur". Ce n'est pas un nom propre. Il représente une fonction. Rien ne permet de dire qu'il est unique ou mauvais. Aujourd'hui, nous dirions "le parquet". Il en existe un certain nombre.
Le Prologue de Job est une mise en scène. Il utilise un cadre juridique. Il y va d'un procès dans le ciel. Chacun y a sa place. Dieu est le juge. Le satan est le procureur. Job se retrouve à la place de l'accusé.
Vous connaissez la suite de l'histoire. Le juge est plus enclin à écouter le procureur que l'accusé. Cela arrive. Mais c'est lui, et lui seul, qui décide. Le satan ne dispose d'aucune marge de manoeuvre. Il doit convaincre Dieu s'il veut agir. Sa seule force est l'argumentation. Le satan est donc défini par le pouvoir de la parole. De façon plus précise, il agit en semant le doute. Mais, pour l'instant, il ne fait pas douter les hommes. Il sème le doute dans la pensée de Dieu. À aucun moment, il ne s'adresse à Job.
Ensuite, il y a le serpent du récit de la création. Est-ce le diable ? Rien n'est moins sûr. Il parle, et ne dit pas que des bêtises. Il sait ce qu'est la connaissance, et la connaissance morale. On en a fait plus tard le séducteur, en plaquant sur le texte des connotations sexuelles. Le récit exprime autre chose. Le serpent, en un sens, vient compléter l'oeuvre de Dieu. Il apporte aux humains l'intelligence. Il leur apprend à discerner le bien du mal.
On trouvera, chez les chrétiens gnostiques, des adorateurs du serpent. Ils n'étaient pas des satanistes. Pour eux, cet animal était porteur d'une triple référence. Il était le serpent de la Genèse, qui apporte la connaissance. Il était le serpent d'airain de Moïse, qui apporte la guérison. Il était le Christ sur la croix, qui nous apporte le salut.
La métaphore peut surprendre. Jésus est pour nous un agneau, et non pas un serpent. Pourtant, un passage essentiel de l'évangile le proclame : "Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle." (Jean 3, 14-15). On peut associer le serpent au poison. On peut l'associer au remède. Dans le quatrième évangile, c'est la figure qui domine.
Une autre tradition va largement brouiller les choses. En un temps situé entre le Premier et le Nouveau Testament, la conception du monde se transforme. Il se produit une véritable invasion. D'un côté, il y a des anges partout. Chaque étoile peut être ange. Pour compenser, on voit surgir une multiplicité de démons. Le Nouveau Testament est imprégné de cette idée. Dans le futur, le Fils de l'homme apparaîtra, entouré d'une nuée d'anges. Mais, pour l'instant, le monde des humains est peuplé de démons. Il y en a partout : autour d'eux et en eux.
Les démons sont des forces hostiles. Ils nous rendent malades. Ils nous conduisent à délirer. Ils sont impurs, mais dans un sens sacerdotal et non moral.
Il en est de même du diable, qui apparaît dans l'évangile (Matthieu 4,1-11). L'Esprit conduit Jésus dans le désert, pour qu'il y soit tenté. Le diable, lui, n'y est pour rien. Jésus jeûne quarante jours, puis il a faim. Alors, le tentateur lui propose trois choses : changer des pierres en pain, sauter du haut du temple, et posséder tous les royaumes de la terre. Jésus refuse.
Je ferai ici deux remarques. Premièrement, Jésus fera, dans l'évangile, des choses similaires. Il changera de l'eau en vin. Il multipliera les pains et les poissons. Ce n'est pas très différent de transformer des pierres en pain. Par ailleurs, sauter du haut du temple, ce n'est pas moins risqué que marcher sur les eaux. Enfin, posséder les royaumes de la terre, c'est être le Seigneur de la terre habitée. Le diable propose à Jésus un programme. Jésus, grosso modo, l'accomplira. La question n'est donc pas celle des pouvoirs proposés.
En quoi consiste la tentation ? Elle se trouve dans les conditions posées par le diable. Il lui dit : "Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains... Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas du haut du temple... Si tu te prosternes et m'adores, je te donnerai les royaumes de la terre". Les deux premières conditions concernent l'identité de Jésus ; la troisième porte sur la personne à laquelle il rend grâces. Le diable est donc celui qui détourne de Dieu. Ou bien il ramène l'homme à lui-même, ou bien il le conduit à adorer un être différent de Dieu.
Deuxième remarque. Le diable intervient seulement dans le registre de la foi. Il ne présente aucune connotation morale, encore moins sexuelle. Le tentateur ne dit pas à Jésus : "Si tu te prosternes devant moi, je te donnerai toutes les femmes que tu veux". Il n'insuffle pas un désir supposé coupable. Il ne propose pas d'agir de manière répréhensible. Il se limite à essayer de faire en sorte qu'on attribue à un autre ce que Dieu seul peut proposer.
J'en termine avec la bible. On n'y rencontre pas, hormis dans les épîtres, une forme de diable que l'on puisse associer au mal moral, à la sexualité, au désir. Même chez Paul, le diable reste mythologique. Je pense à l'exhortation d'Éphésiens : "Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir tenir ferme contre les ruses du diable. Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes" (6,11-12). Le programme est peut-être superbe. Mais il manque le mode d'emploi.
Un autre passage en dit long. Pierre propose à Jésus de le défendre par les armes. C'est alors que Jésus s'écrie : "Arrière de moi, Satan !" Cette phrase est violente. On la comprend comme indiquant, de la part de Jésus, un refus viscéral de la violence. Cela me paraît peu probable. Ce qui s'avère "satanique", dans la phrase de Pierre, c'est qu'il propose de contrer le plan de Dieu. Jusque-là, il n'y a rien de surnaturel.
Le diable des chrétiens naîtra plus tard. Alors, on relira les textes, pour les interpréter dans un sens moralisateur. On leur fera subir de véritables distorsions. Par exemple, une femme de l'évangile avait eu sept maris. On l'identifiera à une autre. Celle-là avait eu sept démons. Un démon par mari, voilà qui est assez drôle. Le satan, quant à lui, tentera les humains, en utilisant les ressorts de la séduction sexuelle et du désir. Quant au lézard de la Genèse, on l'affublera d'une pomme, et il apportera tout autre chose que la connaissance du bien et du mal. Enfin, les démons ne seront plus des puissances. Ils incarneront le désir.
Plus tard, après le Moyen Âge, on associera au diable tout ce qui paraîtra mal. La sorcellerie, l'hérésie, une vie non conforme à la morale en place, l'appartenance à une autre Église, tout cela sera diabolique. Le diable disposera de son bestiaire : le bouc, le chat, la belette, sans oublier - à tout seigneur, tout honneur - le loup, lui-même multiple, puisqu'il se déplace toujours en famille.