Les antioxydants augmentent-ils la mortalité ? L'avis de LaNutrition.
LaNutrition.fr, le 06/03/2007
Dans un article publié le 28 février 2007 dans le Journal of the American Medical Association (JAMA), des chercheurs estiment que les suppléments antioxydants « pourraient augmenter la mortalité ». Tempête médiatique ! LaNutrition a analysé cet article et consulté plusieurs spécialistes mondiaux. Nous donnons ici notre avis sur la méthode utilisée par les auteurs de l'article, leurs conclusions et la sécurité des compléments antioxydants.
LaNutrition
LaNutrition a examiné avec attention l’article de Goran Bjelakovic et de ses collaborateurs publié le 28 février dans le JAMA (1) et qui a eu l’effet recherché : faire les gros titres des journaux grand public. En 2004, le même auteur avait déjà fait la une de la presse en concluant que les suppléments antioxydants « semblent » augmenter la mortalité par cancers digestifs. Voici nos commentaires sur ce nouveau travail ainsi que ceux des chercheurs que nous avons contactés.
Les résultats rapportés dans le JAMA
Goran Bjelakovic (université de Nis, Serbie) et des chercheurs de l’université de Copenhague (Danemark) ont analysé les résultats de 68 études portant sur 232 606 (âge moyen : 47 à 84 ans) adultes qui comparaient les effets de suppléments antioxydants à ceux d’un placebo ou à l’absence de pilule. Par suppléments antioxydants les auteurs veulent dire bêta-carotène, vitamine A, vitamine C, vitamine E et sélénium, même si l’on peut faire remarquer que la vitamine A ne se comporte pas comme un antioxydant.
Les auteurs concluent qu’il n’y a aucune différence de mortalité entre les groupes qui ont pris des suppléments antioxydants et ceux qui n’en ont pas pris. Ils ajoutent cependant que le bêta-carotène, la vitamine A, la vitamine E semblent augmenter le risque de décès, que le sélénium pourrait le réduire et que la vitamine C n’a d’effet ni dans un sens ni dans l’autre.
Comment sont-ils arrivés à cette conclusion ?
L’article du JAMA n’est pas une « nouvelle étude » comme on a pu le lire ou l’entendre ici et là, mais une méta-analyse, c’est-à-dire une analyse statistique d’études déjà publiées.
L’objectif des auteurs était de savoir si les suppléments d’antioxydants réduisent la mortalité, l’augmentent ou n’ont aucun effet après analyse groupée des résultats des études primaires et secondaires d’intervention, c’est-à-dire des études au cours desquelles les participants ingèrent une pilule.
Les auteurs de l’analyse ont retenu 68 études sur les 815 disponibles. Lorsqu’ils analysent les résultats de ces 68 études, ils arrivent à la conclusion que les antioxydants n’augmentent pas la mortalité, pas plus qu'ils ne la font baisser.
Comment dès lors finissent-ils par conclure que les antioxydants pourraient être dangereux ?
Ils y parviennent en séparant les 68 études en deux groupes : 47 qu’ils estiment très bien conduites et 21 qu’ils estiment médiocrement conduites. Ces 21 études montrent que les antioxydants réduisent la mortalité de 9% en moyenne. En éliminant ces 21 études, et en n’en gardant que 47, ils trouvent que les suppléments antioxydants augmentent la mortalité de 5%. Il faut noter que les critères à partir desquels les auteurs de l'article jugent certaines études bien conduites et d'autres pas sont très largement subjectifs, ce qui a déclenché aux Etats-Unis de vives critiques (lire plus loin les commentaires de nos experts).
Dans le détail :
· Le bêta-carotène associé à d’autres suppléments n’augmente pas la mortalité, alors que donné seul, il l’augmente. Après exclusion des études jugées moins fiables et des études sur le sélénium, le bêta-carotène seul ou en association augmenterait la mortalité de 7%
· La vitamine A seule ou en association n’augmente pas la mortalité. Après exclusion des études jugées moins fiables et des études sur le sélénium la vitamine A seule ou en association augmenterait la mortalité de 16%.
· La vitamine E seule ou en association n’augmente pas la mortalité. Après exclusion des études jugées moins fiables et des études sur le sélénium la vitamine A seule ou en association augmenterait la mortalité de 4 %.
· La vitamine C seule ou en association n’a pas d’influence sur la mortalité même après exclusion des études jugées moins fiables et des études sur le sélénium.
· Le sélénium seul ou en association diminue la mortalité. Après exclusion des études jugées moins fiables, le sélénium seul ou en association n’a pas d’influence sur la mortalité.
Le problème avec les méta-analyses
Les méta-analyses sont un outil précieux pour tenter de dégager une tendance, ou une conclusion de plusieurs études aux résultats parfois contradictoires, mais à la condition que la méthode d’analyse s’entoure des plus grandes précautions. En effet, deux méta-analyses qui portent sur les mêmes études peuvent ne pas aboutir aux mêmes conclusions.
En 1992, une équipe de chercheurs a ainsi conclu que l’héparine de faible poids moléculaire est plus efficace que l’héparine classique (2) alors qu’une autre équipe est arrivée à la conclusion opposée. (3) Ces différences peuvent surprendre le lecteur non scientifique. Mais elles s’expliquent par le fait que pour tirer une conclusion de plusieurs études, les auteurs des méta-analyses sont contraints d’introduire dans leur analyse des critères de sélection. Ces critères colorent le résultat final.
Le choix des études
Le premier écueil, c’est le choix des études. Pour faire parler une méta-analyse, il faut que les études soient les plus homogènes possibles, à savoir qu’elles portent sur des substances proches, des populations comparables, des maladies comparables.
Par exemple, sur le sujet des antioxydants et de la santé on dispose d’études :
· sur la vitamine C
· sur la vitamine E
· sur le bêta-caroténe et la vitamine A
· sur le sélénium
· sur tous ces nutriments ensemble
· sur ces nutriments à des doses qui varient énormément
· sur ces nutriments et d’autres
· sur la prévention cardiovasculaire
· sur le cancer
· sur d’autres pathologies
· sur des personnes en bonne santé (prévention primaire)
· sur des personnes à risque ou malades (prévention secondaire)
· sur des études de courte durée (moins d'une semaine)
· sur des études qui ont duré plusieurs années
· sur des jeunes
· sur des vieillards
Si vous décidez, en tant qu’auteur de la méta-analyse de ne vous intéresser qu’au cancer, et dans ce domaine, qu’aux études qui portaient sur des personnes en bonne santé (prévention primaire), vous réduisez le risque de mélanger des torchons et des serviettes, c’est-à-dire des études très éloignées les unes des autres dans leur conception. Ce faisant, vous réduisez le risque d’aboutir à une conclusion biaisée.
Si vous acceptez toutes les études en bloc, vous prenez au contraire le d’aboutir à une conclusion biaisée ou inexploitable.
Les auteurs de l’étude du JAMA ont pris ce risque. Ils ont inclus dans leur analyse « tous les essais de prévention primaire et secondaire, tous les antioxydants à toutes les doses, quelle que soit la durée et le mode d’administration, administrés isolément ou en association avec d’autres antioxydants ou d’autres vitamines et oligo-éléments. »
Attention aux méta-analyses qui mélangent tout
Comme le dit Peter Greenwald, directeur du département prévention de l’Institut national du cancer des Etats-Unis, ce type d’analyse peut conduire à des erreurs. En 2004, Bjelakovic avait au moins regroupé tous les cancers digestifs ensemble, ce qui pouvait limiter le risque d’erreurs. (4) Mais même en agissant ainsi, il était quasiment impossible de conclure. “C’était déjà une simplification exagérée" dit Peter Greenwald, directeur du département prévention de l’Institut national du cancer des Etats-Unis, « car dans sa méta-analyse de 2004, on voit que selon les organes le risque n’est pas le même ». Ces problèmes d’amalgame d’études hétérogènes sont amplifiés dans la nouvelle méta-analyse.
Bonnes études, mauvaises études
Le deuxième écueil, c’est le principe qui consiste à dire : je garde cette étude, j’exclus celle-ci.
Sur les 815 études qui correspondaient à leurs critères de départ, les auteurs n’en ont finalement retenu que 68.
Par exemple, les auteurs de la méta-analyse du JAMA ont éliminé de leur travail final 405 études parce qu’il n’y avait eu de mort ni dans le groupe qui prenait les antioxydants ni dans celui qui prenait un placebo.
S’ils avaient conservé les 405 études ne trouvant aucune différence de mortalité entre antioxydants et placebo, le résultat eut été très différent. Les auteurs auraient probablement été contraints de dire exactement le contraire de ce qu’ils ont écrit dans le JAMA : à savoir que les antioxydants n’augmentent pas le risque de mortalité.
Ce n’est pas tout. Un autre critère utilisé dans une méta-analyse influence fortement le résultat final : il consiste à classer les études selon qu’elles sont de bonne qualité ou de mauvaise qualité. Cette classification n’obéit pas à une règle stricte, elle varie d’une équipe à l’autre.
On l’a dit, les auteurs de la méta-analyse ont considéré que 47 études étaient bien conduites et 21 moins bien conduites. Mais parmi les 21 études considérées par Bjelakovic comme de médiocre qualité, il y a l’étude de l’Institut national du cancer conduite à Lixian en Chine au début des années 1990, saluée à sa publication pour sa rigueur. Il est inexplicable que cette étude, pourtant très rigoureuse, ait été éliminée par Bjelakovic de l'analyse finale. Elle montrait une réduction significative de la mortalité globale (-6%).
De même, Bjelakovic et ses collaborateurs ont exclu une autre grande étude favorable à la vitamine E, et considérée unanimement comme très sérieuse, l'étude GISSI. dans cette étude la mortalité est réduite de 8% grâce aux antioxydants. Ces deux études ont pourtant été publiées dans des journaux médicaux prestigieux : le Journal of the National Cancer Institute (5) et le Lancet. (6)
« Si ces deux grandes études avaient été retenues, explique le Pr Balz Frei (université de l’Oregon), aucun des effets rapportés sur la mortalité n’aurait été significatif au plan statistique, à l’exception des effets du bêta-carotène. »
A l’inverse, parmi les études jugées de haute qualité, Bjelakovic a retenu une étude au cours de laquelle on a donné de la vitamine A à hauteur de 200 000 UI à des personnes âgées. Leur état de santé a ensuite été suivie pendant 3 mois. Or la vitamine A n’est pas un antioxydant et la supplémentation n’a duré... qu’une journée ! (7)
C’est la preuve, conclut le Pr Balz Frei, que cette méta-analyse est biaisée, que les éléments de la recherche qui montraient des bénéfices des antioxydants ont été sélectivement éliminés dans le but de montrer que les antioxydants ont des effets indésirables.
Déjà en 2004, Bjelakovic avait publié une méta-analyse très décriée qui laissait entendre que les antioxydants augmentaient le risque de cancers digestifs. Or « l’inclusion ou l’exclusion d’une étude dans une méta-analyse peut être influencée par la connaissance qu’ont les auteurs des résultats d’une série d’études », selon George Davey Smith, professeur d’épidémiologie clinique à l’université de Bristol (Royaume-Uni).
Décès virtuels
Un autre gros reproche que l’on peut faire à cette méta-analyse est qu’elle prend en compte, comme la précédente, des décès dont les causes n’ont rien à voir avec les suppléments antioxydants. Comme en 2004, Bjelakovic a réincorporé les mêmes données biaisées dans son nouveau travail. Ainsi l’étude de Correa, déjà détaillée sur LaNutrition. Correa avait vivement protesté en 2004 sur l’utilisation qui était faite de ses résultats, mais Bjelakovic n’en a absolument pas tenu compte.
L’article du JAMA prend aussi en compte 30 décès d’une étude de 2001, alors qu’en réalité cette étude fait apparaître un décès dans le groupe placebo, un dans le groupe qui prenait un médicament et les antioxydants, et aucun décès dans le groupe antioxydants. (

L’article du JAMA commet l’erreur de ne pas tenir compte de l’état de santé, avant leur participation à une étude de 399 des 800 malades de Parkinson à qui l’on a donné 2000 UI de vitamine E par jour dans l’étude DATATOP. Lorsqu’on tient compte de ces facteurs de risque pré-existants, il n’y a pas plus de mortalité dans le groupe vitamine E. (9)
Enfin, reste le problème de la durée des études. En moyenne, les études retenues dans la méta-analyse ont duré 2,7 ans. « Donc, dit Balz Frei, la conclusion implicite est que des suppléments antioxydants peuvent tuer ceux qui les prennent en moins de trois ans. Il est absurde de penser que des antioxydants pourraient avoir des effets pareils, et il n’existe aucun mécanisme biologique pour l’expliquer. »
Ce que nous apprend cette méta-analyse
On sait depuis 1994 que le bêta-carotène et la vitamine A à doses très élevées augmentent le risque de cancer du poumon chez les gros fumeurs et les personnes exposées à l’amiante. En cela, cette nouvelle méta-analyse n’apporte aucun élément nouveau.
En ce qui concerne la vitamine E, cette méta-analyse confirme certes un article de janvier 2005 (lui aussi très critiqué), mais elle est en contradiction avec deux autres analyses plus récentes.
En janvier 2005, des chercheurs américains ont en effet publié une méta-analyse suggérant que les suppléments de vitamine augmenteraient la mortalité. (10) Mais en avril de la même année, après avoir analysé l’ensemble des études disponibles, d’autres chercheurs ont rapporté dans l’American Journal of Clinical Nutrition que les suppléments de vitamine E et de vitamine C sont sans danger à des doses inférieures ou égales à 1600 UI/j et 2 000 mg/j respectivement. (11) Enfin, en mai 2006, un rapport très rigoureux publié par l’université Johns Hopkins (Baltimore, Maryland) « n’a trouvé aucune preuve convaincante suggérant que les suppléments de vitamine E augmentent le risque de décès. » (12)
L’avis de LaNutrition
LaNutrition considère que la méta-analyse de Bjelakovic est, comme la précédente, et pour les mêmes raisons, biaisée, et qu’elle ne permet donc pas de dire si les suppléments antioxydants réduisent ou non l’incidence des maladies, ni s’ils diminuent ou non le stress oxydant. LaNutrition relève qu’il faut encore à Bjelakovic et son équipe exclure selon des critères contestables 21 études sur les 68 retenues pour parvenir à mettre en évidence un risque finalement très faible (5%) des suppléments antioxydants, presque exclusivement dû aux suppléments de bêta-carotène et de vitamine A à dose élevée chez de gros fumeurs, tels qu’ils ont été rapportés dans deux études de 1994.
Les effets indésirables des suppléments de bêta-carotène et de vitamine A à dose élevée sont connus depuis, et LaNutrition en a tenu compte en fixant des doses de sécurité de vitamine A et des conseils spécifiques aux fumeurs et aux buveurs. Pour le reste, et compte tenu de l’ensemble des données scientifiques (études expérimentales, épidémiologiques et cliniques), LaNutrition considère que les suppléments antioxydants sont généralement sûrs aux doses habituelles, et que cette méta-analyse, si elle a réussi son objectif de générer le plus de retombées médiatiques possibles, n’apporte malheureusement rien à nos connaissances scientifiques.
Les commentaires de nos experts
Jeffrey Blumberg, biochimiste, membre du conseil scientifique de LaNutrition, directeur du Laboratoire de recherche sur les antioxydants à l’université Tufts (Boston, Massachusetts) :« Pour conduire une telle méta-analyse, il faut que les études soient comparables. Ici, ils ont associé des études de prévention primaire, des traitements, des personnes âgées, des jeunes, des fumeurs, des non fumeurs. Ce n’est qu’en utilisant leurs propres critères de ce qui était bien et ce qui ne l’était pas qu’ils ont pu montrer une augmentation de la mortalité. »
Balz Frei, biochimiste, professeur de biochimie à l’université de l’Oregon (Corvallis) :« Il s’agit d’une analyse biaisée. La totalité des preuves indique que les antioxydants des aliments ou des suppléments apportent de nombreux bénéfices pour la santé, qu’ils réduisent le risque cardiovasculaire, celui de certains cancers, de maladies oculaires et neuro-dégénératives. Ils aident à stimuler le système immunitaire et résister aux infections. »
Meir Stampfer, médecin, professeur de Nutrition et d’Epidemiologie à l’Ecole de santé publique de Harvard (Boston, Massachusetts) : « Cette étude n’améliore en rien notre connaissance et pourrait très facilement conduire à une mésinterprétation des données. »