II. Les Domaines de la Parole
A. La « Parole Rabâchée »
La « parole rabâchée » (parrot word) est mystérieuse, et peut comprendre tout le mystère renfermé dans la Parole. Mais je la retiendrai ici comme décrivant une sphère superficielle du mot. En raison d'un processus d'assimilation, un perroquet répète mécaniquement sans aucune modification les mots qu'il a entendus des personnes autour de lui. Nous pouvons déceler à la fois le mot dont il s'agit, et dans quelles circonstances il a été prononcé. C'est vraiment un mot qui flotte alentours comme des grains de poussière dans l'air. Il n'y a aucune relation avec des expériences de pensée ou des expériences personnelles, cela est répété inconsciemment. Un tel mot de perroquet peut être « la démocratie », « la liberté », ou même un mot des Saintes Écritures. Il s'agit d'une simple répétition dans notre imagination ou de sensation des sens. C'est un peu comme l'ombre d'un mot réel. Ce qui est étonnant, c'est que nous pouvons, même ici, expérimenter un goût du mystère d'un mot.
B. Deux Façons de Voir la Parole
(1) La Parole « Noir et Blanc »
À la lecture de ce titre, on pourrait penser immédiatement qu'il est trop poétique, et pas logique ou rationnel. Je voudrais aborder ici ce type de processus de pensée. On cherche toujours à être consciemment clair sans être attiré dans le mystère du Réel, dans ce qui pourrait être considéré à tort comme une sorte d'instabilité sainte. À la base de ce type de pensée « noir et blanc » se trouve une conception de la parole dans laquelle on considère un mot comme étant l'image d'une certaine idée. Il m'est possible de simplifier mon propos ici, en disant qu'il s'agit d'une conception gréco-romaine de la parole rationnelle. Sous cet aspect, un mot n'exprime qu'un seul sens, ou alors un ensemble de significations qui peuvent être réduites à un seul sens. Cette vision de la parole a été presque exclusivement adoptée par de nombreux gens soi-disant civilisés et cultivés dans le monde occidental. Je ne condamne pas cette vision, car elle représente bien un certain aspect du mystère de la parole. En raison de la nature même de ce type de parole, cependant, de sérieux problèmes peuvent se poser. Je traiterai ici d'un aspect particulier de la parole « noir et blanc », à savoir la parole abstraite, « la troisième patte du poulet ».
La patte droite du poulet n'est pas la gauche, et vice-versa. Cela est vrai non seulement logiquement, mais aussi en tant que fait, on ne peut pas assembler complètement la patte droite et la patte gauche. Quand un agriculteur parle de la patte d'un poulet, il se réfère à une patte précise, la droite ou la gauche, ou les deux. Dans ce cadre de référence, il n'y a pas de problème. Par contre, si quelqu'un parle de la patte d'un poulet simplement dans son esprit, un problème se pose. Cette patte, conçue intellectuellement, peut être la patte droite ou la patte gauche, ou les deux pattes. Conçue d'une manière intellectuelle, cette patte, qui peut être la patte droite ou la patte gauche ou les deux, n'est pas par ce fait la patte droite elle-même, ni la patte gauche elle-même, ni les deux. J'appellerai « la troisième patte du poulet » une telle parole conçue seulement dans l'esprit. C'est là ce que l'on appelle une idée générale, abstraite, ou logique.
Dans ce monde de la parole, on aime à exprimer un sens unique ou un sens similaire, associé, d'un mot. Un mot ne peut pas renfermer de significations contradictoires. Ce type de mots est directement rattaché à la conscience égotique, et l'utilisation de tels mots s'accompagne toujours d'un sentiment d'auto-satisfaction ou de plaisir. N'importe quelle justification ou excuse est combinable en composant des phrases avec des mots de cette nature. Tant qu'une telle combinaison se rapporte à une lecture de faits existant dans le Réel, et tant qu'elle se mêle avec une vision de la réalité dans son ensemble (qui contient de nombreux éléments contradictoires), elle peut être féconde. Mais une manipulation libre et irréfléchie de ces mots, sans attention portée à la richesse de la réalité, peut s'avérer désastreuse. En d'autres termes, un tel résultat se produit lorsque la troisième patte du poulet commence à marcher par elle-même. C'est dans un tel cas précisément, que l'on justifie le massacre du peuple juif, ou que l'on autorise certains groupes à conquérir d'autres nations pour prétendument promouvoir un plus grand bienfait, ou au nom de « l'amélioration de l'humanité ». Pendant plusieurs siècles, les Églises ont condamné de nombreux Frères de la même foi, en raison des différentes expressions par lesquelles la foi était extérieurement exprimée.
Tous ceux qui parlent de culte sans son impact réel, concret, devant un Dieu défini, ou qui parlent de prière sans la douleur, les larmes et la détresse intérieure qui l'accompagnent, sont des gens manipulés par la troisième patte du poulet. Il faut faire attention à n'utiliser que les mots les plus simples dans les situations concrètes. Les discussions à propos de la paix au Proche-Orient ne devraient pas commencer par le mot intellectuel « liberté », car avec ce type de discussions, la paix véritable serait perdue encore. Dans de tels cas, on devrait demander : « Au minimum, que vous voulez-vous ? ». La réponse, dans ce cas, serait : « Je ne veux pas être tué », ou « Je ne veux pas voir mon pays persécuté ». Celui posant la question aurait ensuite à dire : « Nous non plus ne voulons pas être tués ou persécutés ». Il suffit de penser combien, et à quel point, des mots aussi grossièrement interprétés que « la démocratie », « le progrès », et « la civilisation », ont provoqué de perturbations et de crimes dans le monde. Je crois que tous les êtres humains devraient réfléchir sérieusement à ce fait.
(2) La « Parole Idée » (le Véritable Raisonnement)
Lorsque nous voulons éclaircir quelque chose dans la réalité, nous avons une tendance naturelle à utiliser nos facultés de raisonnement. Le raisonnement s'exerce dans le monde des idées. S'il commence par de simples « mots idées » (word-ideas), et se termine par de simples « mots idées », ce n'est pas un vrai raisonnement, c'est là simplement jouer avec le raisonnement. La véritable pensée est celle qui toujours véhicule ce qui est au-delà de la logique (raisonnement), au contact de la réalité. Si ce n'est pas le cas, il n'y a pas de contenu dans ce raisonnement. Tant que la pensée véhicule un écho de ce qui est au-delà du raisonnement ou de la logique dans son premier contact avec la réalité, elle n'est pas étrangère à la vie Zen (ou contemplative). Lorsque nous commençons à raisonner au moment où nous entrons en contact avec quelque réalité inconnue, si nous le faisons avec insécurité – en d'autres termes sans chercher la sécurité de satisfaire notre compréhension – et si nous endurons sincèrement le sombre tunnel de désespoir qui se présente dans une telle tentative d'éclaircir la réalité, alors nous nous préparons d'une certaine manière à une rencontre avec une nouvelle forme de réalité. Cette nouvelle forme s'étendra bien au-delà de l'horizon originel de notre pensée. Même dans le domaine de la science pure, nous pourrions alors atteindre là un stade pour aller à la rencontre de ce que j'appelle la « Parole Événement » (Word-Event). Tous les scientifiques en première ligne de leur domaine, qui ont contribué au progrès de la science, ont connu ce genre de processus.
Le véritable raisonnement (real reasoning) est fécond en soi. Ce qui le rend infécond ne réside pas dans le processus de raisonnement lui-même, mais dans le fait précis que l'on a perdu le sens du mystère contenu dans le processus. Ce que l'on effectue au départ est l'ordonnancement d'une certaine image née du premier contact avec une réalité, et puis une fois qu'il a été conçu, cet ordonnancement devient indépendant. Une idée, toutefois, ne se transforme pas en une autre de manière aisée, continue. Car dans le remplacement d'une idée par une autre, la première idée doit être bien digérée, décomposée, puis renaître dans une nouvelle entité. La tragédie de nombreux intellectuels modernes est qu'ils ont perdu de vue la substance de mystère contenue dans une idée. Le raisonnement, même le raisonnement véritable, n'est pas tout ce qu'il y a dans le processus de notre pensée.
Une autre de nos façons de lire des choses concrètes dans la réalité est parallèle au véritable raisonnement. Il ne s'agit pas de l'intuition comparée au raisonnement. Il semble qu'il y ait certaines personnes qui, dans leur examen de certains aspects de la réalité, ne parviennent pas à voir qu'il y a en ces derniers quelque chose de présent qui enveloppera toujours le véritable raisonnement. Par exemple, voyons ce qui se passe dans la réalité mystérieuse d'un nouveau bébé. Voici l'attitude qui devrait être celle d'une personne cherchant à examiner le mystère tout entier de cette réalité. Une telle attitude, commune à l'ancien monde de sagesse, a été rejetée, de nos jours, comme infantile et primitive. C'est parce qu'il y a là confusion sur la différence entre cette attitude en apparence simpliste, et un degré minimum de ce que l'on appelle l'intuition. En raison d'un certain degré d'ignorance de leur part, des personnes qui ne raisonnent pas assez profondément, ont souvent condamné les points de vue du monde de sagesse antique. Cela se produit parce que se trouve une lacune dans le processus de leur raisonnement, qui revient alors à ignorer la vision plus large.»
Extrait de Shigeto Oshida — The Mystery of the Word and Reality, traduit par mes soins.
Ce message a été modifié par Regbar - 10 octobre 2009 à 10:55.










