Posté 30 mars 2011 à 18:56
05/03/2011 à 00h00
Robert Badinter, l’antipopuliste
Critique
Par VINCENT GIRET
Le 9 octobre 1981, qui était un vendredi, le vote de 369 députés supprima la peine de mort du code pénal, suivant ainsi la plaidoirie de l’avocat Robert Badinter, devenu garde des Sceaux. Pourtant, deux Français sur trois, ou presque, étaient alors favorables au maintien de la peine capitale. Ce jour-là, la société politique, tout particulièrement son aile gauche, manifesta davantage d’audace que la société civile, en faisant entrer la France dans le cercle alors très fermé des Etats plus civilisés que les autres, en disant le bien malgré l’opinion générale, en décrétant le juste en dépit du consensus moyen. La gauche ne courait plus seulement derrière la société, elle la prenait de vitesse.
Trente ans plus tard, Robert Badinter livre le récit de son action de ministre dans un ouvrage qui tient autant du journal de bord d’un ministre singulier que d’une magistrale leçon d’action politique en terrain hostile. Pendant quatre ans, ce ministre-là, novice en politique, mal à l’aise dans les rituels restés monarchiques de la République, réforme tous azimuts et essuie en retour l’une des plus longues et des plus violentes charges qu’un homme politique peut endurer.
«L’avocat des assassins» devient vite «l’homme le plus haï de France». A l’Assemblée, dans les médias, sur les estrades, la droite se gausse de son «rousseauisme», dénonce son «angélisme», stigmatise son «intellectualisme». La haine déferle. «Badinter, assassin ! Badinter, en prison !» hurlent des dizaines de policiers sous ses fenêtres dans un mouvement de défiance de l’autorité de l’Etat sans égal sous la Ve République. Le général Bigeard, devenu député, lance à la cantonade : «En Allemagne, ils ont la bande à Baader, nous avons la bande à Badinter !» Dans son propre camp, le ministre n’est plus fréquentable, la plupart de ses camarades redoutant la contagion de son impopularité.
Que demandaient, déjà, les Français à en croire les enquêtes d’opinion ? «Des lois plus répressives.» Que leur offre l’intrépide Badinter, fort d’un soutien jamais pris en défaut de François Mitterrand ? Une modernisation radicale de la justice au nom de l’idée qu’il se fait des libertés dans un pays moderne. Abolition de la peine de mort, suppression des tribunaux militaires et des quartiers de haute sécurité dans les prisons, abrogation de la loi sécurité et liberté et de la loi anticasseurs, suppression du délit d’homosexualité, refonte du code pénal, droit de saisine de la Cour européenne des droits de l’homme… En référence à Michel Foucault, il affirme sans relâche qu’«à surveiller et punir», il faut substituer «éduquer et prévenir»…
Peut-on réformer contre l’opinion, braver les sondages, affronter de face le populisme et s’inscrire dans le temps de la grande politique ? Au-delà d’un plaidoyer pro domo, Robert Badinter livre une pièce importante dans un dossier qui tient aussi de la philosophie politique. A l’approche d’une échéance décisive, et pour la gauche en particulier, c’est tout sauf un livre d’histoire.
Toute vérité franchit trois étapes. D'abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence.
Arthur Schopenhauer