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Et si, en vérité... par C. Fuentes


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#1 diamant bleue

diamant bleue
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Posté 21 février 2003 à 13:55

Citation

L'apocalypse pour demain ?
Et si éclatait la Troisième Guerre mondiale?

Par Carlos fuentes

Et si le gouvernement de Ronald Reagan n'avait pas armé Saddam Hussein afin de renforcer l'Irak face aux ayatollahs iraniens, perçus à l'époque comme les ennemis jurés des Etats-Unis dans la région? Et si le gouvernement de George Bush père n'avait pas armé Ben Laden et les talibans pour se battre en Afghanistan contre l'ennemi soviétique? Et si les gouvernements américains successifs avaient adressé un ultimatum au gouvernement israélien, lui intimant de rendre les territoires occupés, de cesser les implantations en terre palestinienne et de se conformer aux résolutions 194 et 242 du Conseil de Sécurité de l'ONU? Et si les Etats-Unis avaient défendu dès le début le droit des Palestiniens à un Etat? Et si un Etat palestinien normal, avec des frontières reconnues et des autorités dûment élues, devenait la meilleure garantie de paix et de sécurité pour l'Etat d'Israël?
Et si les agences de sécurité américaines - FBI et CIA - avaient tenu compte des informations et des avertissements transmis par leurs fonctionnaires subalternes, n'aurait-on pu éviter la tragédie du 11septembre? Et si les Etats-Unis ne détournaient pas l'attention du monde de la lutte contre le terrorisme, sacrifiant la sympathie universelle que leur avait valu l'attaque brutale du 11 septembre pour la focaliser sur les préparatifs de guerre contre l'Irak? Et s'il n'existait aucune preuve de connexion entre Bagdad et Al-Qaida? Et si le véritable refuge d'Al-Qaida se trouvait au Pakistan, intouchable grâce à son opportune alliance avec Washington? Et si l'on ne trouvait pas en Irak d'autres armes que celles originellement accordées à Saddam Hussein par les Etats-Unis et dont Donald Rumsfeld tient un compte minutieux?
Et si les Etats-Unis s'impatientent des délais requis par l'inspection de l'armement irakien et déclenchent la guerre contre Saddam avec ou sans l'accord du Conseil de Sécurité des Nations unies? Et si le Conseil de Sécurité avalise l'attaque contre l'Irak et renonce à toute autorité future face à l'hégémonie unipolaire des Etats-Unis? Et si les opinions publiques occidentales, opposées dans leur majorité - jusqu'à 80% dans certains pays - à l'aventure irakienne de George Bush, se révoltaient contre leurs gouvernements respectifs, accusés de suivre docilement la politique belliqueuse de Washington? Et si le «choc des civilisations» popularisé par Huntington se déplaçait de l'opposition Occident-Islam à l'opposition Occident européen-Occident américain? Et si les Etats-Unis déclenchent la guerre totale contre l'Irak et détruisent Saddam du haut des airs?
Mais… et si la résistance irakienne contraignait les Américains à se battre dans les rues de Bagdad, maison par maison, avec des pertes croissantes parmi les soldats US? Et si l'opinion publique, aux Etats-Unis mêmes, retirait sa confiance au président Bush, voyant, comme cela est arrivé pour la guerre du Vietnam, l'Irak se transformer en nouveau bourbier militaire? Et si l'on ne trouve personne pour gouverner un Irak plongé dans le chaos, divisé entre chiites, sunnites et kurdes? Et si le peuple irakien ne supporte pas une occupation sine die, un proconsulat comparable à celui exercé par le général MacArthur sur le Japon vaincu?
Comment réagirait la Turquie, pays allié de l'Otan, à la brusque aggravation du problème kurde à ses frontières avec l'Irak? Comment réagiraient les pouvoirs de la périphérie islamique, de l'Algérie à l'Egypte et de la Syrie à l'Arabie Saoudite, à l'occupation militaire de la Mésopotamie? Et comment réagiraient les populations islamiques de ces régions à ce qui serait perçu comme l'asservissement d'un pays musulman par les Etats-Unis?
Et si les puissances nucléaires secondaires, de l'Inde à la Corée du Nord, profitaient de la distraction américaine en Irak pour développer leurs propres arsenaux? Et si les Etats-Unis ne sont pas en mesure de livrer plus d'une guerre à la fois - celle contre l'Irak - et donc de ne pouvoir répondre à l'éminent représentant de l'«axe du Mal», le satrape nord-coréen Kim Jong-il? Et si l'Afghanistan, désemparé, à demi sous tutelle, continue de se désagréger? Et si la guerre des Américains contre certaines nations - le fameux «axe» Bagdad-Téhéran-Pyongyang - avait pour conséquence l'ouverture d'un front mondial par un terrorisme qui agit sans drapeau ni frontières et contre lequel il n'est guère de protection? Et si la Russie et la Chine se sentaient menacées dans leurs intérêts par un encerclement américain?
Et si le monde entier finissait par voir dans l'action de Bush en Irak une pétroguerre destinée à s'accaparer quelque 75% des réserves d'or noir de la planète? Et si les citoyens des Etats-Unis finissaient par voir dans leur administration actuelle rien d'autre qu'un pétropouvoir soucieux de protéger avant tout les intérêts économiques des compagnies pétrolières représentées, de facto, par Bush et Cheney? Et si le gouvernement Bush ne réussit pas à équilibrer l'augmentation des dépenses en matière de défense, la diminution des recettes fiscales et les extravagants excédents budgétaires laissés par Clinton?
Et si dans deux ans Bush perd les élections, ne laissant derrière lui que des champs dévastés? Et si le Parti démocrate s'armait de courage politique et moral pour défier l'arrogance catastrophique du gouvernement Bush et proposer une recomposition morale et stratégique des Etats-Unis, fondée sur l'exercice prudent du pouvoir, la capacité de dialogue tant avec ses alliés qu'avec ses adversaires, et le respect du droit international public? Et si Saddam Hussein détenait effectivement des armes de destruction massive, mais n'avait pas l'intention de les utiliser, à moins d'être attaqué, sachant que, s'il les utilisait, il subirait en retour une attaque massive? Et si nous nous trouvions au seuil de la Troisième - et dernière - Guerre mondiale?
Et si la raison psychologique de l'apocalypse n'était que la vanité d'un enfant de riches qui n'a jamais fait la guerre et qui a réussi à intégrer l'université de Yale avec des notes minimales mais des protections maximales, et qui a envie de dire à son géniteur: «Regarde, papa, j'ai été capable de faire ce que tu n'as pas eu le courage de faire»?
Et si le premier empire hégémonique unipolaire depuis l'Empire romain refuse d'écouter, comme Rome refusa d'écouter, la voix de la sagesse de l'autre, le Grec de toujours: «L'hubris, l'orgueil démesuré, l'insolence lascive cause la perte des hommes et des nations»?
Et si, en vérité, la situation était «écrite en grec»?
Carlos fuentes   (traduit de l'espagnol par Céline Zins) 
Né en 1928 à Mexico, Carlos fuentes , prix Cervantès de littérature et prix de la Latinité, décerné conjointement par l'Académie française et l'Académie brésilienne des Lettres, est l'un des écrivains mexicains majeurs. Il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels «la Mort d'Artemio Cruz», «Terra nostra», «les Années avec Laura Diaz» chez Gallimard, et «Ce que je crois» (Grasset, 2002).
Le Nouvel Observateur - n°1997 du 13/02/2003