Mes interrogations? J'ai une grande considération pour les travaux de Frazer, je trouve son analyse brillante. Bref, j'adhère à 100%. C'est une oeuvre souvent citée et malheureusement peu connue, et toujours d'actualité. Je lui fais donc la place qu'elle mérite.
- Le roi est magicien.
- On découvre que l'élévation parmi les dieux procède d'un rituel. De son vivant le roi est la personnification du dieu principal, et à sa mort il rejoint ses ancêtres et devient lui-même un dieu. Ainsi on ne naît pas dieu ; on le devient. C'était plutôt une tare puisqu'elle est réservée à un esclave fugitif. Le citoyen, lui, est épargné de ce fardeau. La royauté est quelque chose qui se dérobe, et pour cela il faut commettre un crime. Le prédécesseur doit mourir d'une mort violente. Et enfin, vient l'union avec une déesse, mais qui est elle aussi personnifiée par une prêtresse ou directement par l'épouse du prétendant.
- L'Arbre Sacré qui ornait l'extérieur de ces temples. Et le Rameau qui représente l'âme du premier ancêtre.
- Diane, la déesse de la chasse et de la fécondité. Et plus généralement les déesses mères.
Cette dernière question est importante, il y a tout lieu d'y répondre sans plus tarder.
Selon les fragments écrits du phénicien Sanchoniathon, en gros, après le déluge, les hommes avaient perdu leur ancienne tradition. Egarés, ils commencèrent à vénérer les astres et le soleil. Les dieux dit-il, étaient de grands hommes qui ont marqué leur temps et qui ont été fait dieux à leur mort; on élevait alors des statues, on les vénérait, on pratiquait la divination. Ensuite ces dieux furent associés aux astres (aux constellations), et l'on commença à inventer toutes sortes de mythes afin que plus personne n'y comprenne quoi que soit.
Le roi est la personnification du dieu principal du Panthéon. A Babylone c'est Marduk qui tient ce rôle. C'est un dieu de la foudre, de la pluie, de la fertilité, et un puissant magicien. Il correspond à Zeus chez les Grecs ou Jupiter chez les Romains, qui est aussi un dieu de la foudre, de surcroît lié au chêne. Les premiers rois de Rome étaient tous des personnifications de Jupiter, tout comme Pharaon l'est de Horus. Par contre chez les Egyptiens il est d'essence solaire, mais symbolise toujours la fertilité et la renaissance de la végétation.
Les dieux n'étaient pas que des rois de leur vivant. On retrouve bien souvent une trinité à la tête du panthéon. Cela pourrait s'expliquer dû au fait de l'organisation tri-partite des sociétés anciennes. A savoir la division en castes (paysans - guerriers - prêtres) faisant tel que chaque caste avait son dieu tutélaire. Bien que ceci n'est pas la seule explication au concept de Trinité.
Donc, voilà comment Frazer nous explique cette distinction à procéder au concept de dieux :
Possession temporaire
(...) ces dieux incarnés sont communs dans la société primitive. L'incarnation peut être temporaire ou permanente. Dans le premier cas, l'incarnation, - connue sous le nom d'inspiration ou de possession,- se révèle par des connaissances surnaturelles plutôt que par une puissance surnaturelle. En d'autres termes, ses manifestations ordinaires sont la divination et la prophétie plutôt que les miracles. D'un autre côté, quand l'incarnation n'est pas seulement temporaire, quand l'esprit divin s'est établi d'une manière permanente dans un corps humain, on attend généralement de l'homme-dieu qu'il prouve sa qualité en opérant des miracles. Il nous faut toutefois ne pas oublier que l'homme, à ce stade de la pensée, ne considère pas les miracles comme des violations de la loi naturelle. Comme il ne conçoit pas l'existence d'une loi naturelle, l'homme primitif ne peut pas concevoir qu'elle puisse être transgressée. Pour lui, un miracle est simplement la manifestation extraordinairement frappante d'un pouvoir ordinaire.
La croyance à l'incarnation temporaire, ou inspiration, est très répandue. On suppose que certaines personnes sont possédées de temps à autre par un esprit ou une divinité; tant que dure la possession, leur propre personnalité est abolie, la présence de l'esprit se révèle par des frissons et des tremblements convulsifs dans tout le corps de l'individu, par des gestes de folie et des yeux hagards; tout cela, on l'attribue, non à l'homme lui-même, mais à l'esprit qui est entré en lui; et dans l'état anormal où il se trouve, toutes les éjaculations qu'il émet sont acceptées comme la parole du dieu ou de l'esprit qui habite en lui et qui parle par sa bouche. (...)
Un chef de famille brahmane qui accomplit les sacrifices bi-mensuels, détient par là même, suppose-t-on, une divinité temporaire. D'après les termes des Satapatha-Brahmana, "Celui qui est consacré approche des dieux et devient une des divinités". Toutes les formules de la consécration sont audgrabhana (élévatoires), attendu que celui qui est consacré s'élève (ud-grabh) de ce monde vers le monde des dieux. Il s'élève au moyen de ces mêmes formules. "Celui qui est consacré devient Vichnou, et quand il sacrifie, il est sacrificateur." Quand il a accompli le sacrifice, il redevient homme; il se dépouille de son caractère sacré avec ces paroles : "Maintenant je suis celui que je suis réellement", paroles que les Satapatha-Brahmana expliquent ainsi : "quand il est consacré, il devient, pour ainsi dire non-humain; et comme il ne serait pas séant à lui de dire "je quitte la vérité pour entrer dans l'ignorance", et comme en réalité il redevient homme, eh bien! qu'il se dépouille donc (de la consécration) en disant : "Maintenant je suis celui que je suis réellement". La manière dont le sacrificateur passait de l'ignorance à la vérité, de l'humain au divin, constituait le simulacre d'une nouvelle naissance. On l'aspergeait d'eau, c'était le symbole de la semence. Il feignait d'être embryon, et s'enfermait dans une hutte spéciale, qui représentait la matrice. Sur sa robe, il portait une ceinture, et au-dessus la peau d'une antilope noire ; la ceinture représentait le cordon ombilical, la robe et la peau d'antilope noire représentaient les membranes internes et externes (l'amnios et le chorion) dans lesquelles est enveloppé l'embryon. Il était interdit au sacrificateur de se gratter avec ses ongles ou un bâton, parce qu'il était un embryon ; si un embryon se grattait avec les ongles ou un bâton, il mourrait. S'il se déplaçait dans la hutte, c'est parce que l'enfant bouge dans le sein de sa mère. S'il tenait les poings fermés, c'est parce qu'un enfant en fait autant. Si, pour se baigner, il enlevait la peau d'antilope noire et conservait sa robe, c'est parce que l'enfant vient au monde avec l'amnios et non le chorion. Grâce à ces pratiques, il acquérait, en plus de son vieux corps naturel et mortel, un nouveau corps qui était sacré et immortel, investi de pouvoirs surhumains et ceint d'une auréole de feu. Ainsi, grâce à une nouvelle naissance, à une régénération de sa nature charnelle, l'homme devient dieu. A première naissance, disaient les Brahmanes, l'homme ne naît qu'en partie; ce n'est que par le sacrifice qu'il vient véritablement au monde. On pouvait considérer comme une phase de la nouvelle naissance les rites funéraires, qui assuraient le passage final de la terre au ciel. "En vérité", disaient-ils, "l'homme naît trois fois. La première fois, il naît de son père et de sa mère; il naît une deuxième fois quand il a sacrifié; enfin, quand il meurt et qu'on le place sur le feu, il en renaît; c'est sa troisième naissance. Voilà pourquoi on dit que l'homme naît trois fois.
Il sera bon cependant de signaler deux façons particulières de produire l'inspiration temporaire, parce qu'elles sont peut-être moins connues que les autres, et parce que nous aurons l'occasion de les mentionner plus loin. L'une consiste à sucer le sang, encore chaud, d'une victime sacrifiée (généralement agneau, chèvre, taureau). (...)
Dans l'Inde méridionale, un danseur du diable "entaille et lacère sa chair" jusqu'à ce que le sang coule; il se cingle d'un énorme fouet, appuie sur une torche brûlante contre sa poitrine, boit le sang qui coule de ses blessures, ou boit le sang du sacrifice, en approchant de sa bouche la gorge de la chèvre décapitée. ensuite, comme s'il avait acquis une nouvelle vie, il se met à brandir son bâton de clochettes et à danser d'un pas rapide, mais sauvage et désordonné. Tout à coup l'esprit descend. Il n'y a pas moyen de se méprendre à ce regard brillant, à ces bonds frénétiques. L'individu renâcle, roule des yeux hagards, il tourne sur lui-même. Le démon a maintenant pris possession de son corps, et bien qu'il conserve la faculté de parler et la faculté de se mouvoir, toutes deux se trouvent sous le contrôle du démon, son moi conscient se sépare de lui, comme aboli. Les assistants signalent l'évènement en poussant une grande clameur, accompagnée d'un bruit vibratoire particulier, produit par un mouvement de la langue et de la main, ou de la langue seule. On adore alors le danseur du diable comme une divinité présente, et tous les assistants le consultent à propos de leurs maladies, de leurs besoins, de la santé de leurs parents absents, des offrandes qu'ils doivent faire pour l'accomplissement de leurs voeux, bref sur tous les points où les connaissances divines sont nécessaires. (...)
Le second moyen de produire l'inspiration temporaire dont nous voulons dire un mot ici consiste à faire usage d'un arbre ou d'une plante sacrée. Ainsi, dans l'Hindoukouch, on allume un feu avec des branches du cèdre sacré, et la Dainyal ou sibylle, la tête couverte d'un drap, en respire la fumée épaisse et âcre, jusqu'à ce qu'elle soit saisie de convulsions et s'affaisse sur le sol, privée de sens. Elle se relève bientôt et entonne un chant strident, que les auditeurs reprennent et répètent tout haut. La prophétesse d'Apollon mangeait, de même, le laurier sacré, et devait en recevoir les fumées avant de commencer ses prédictions. Les bacchantes mangeaient du lierre, et leur furie inspirée était due, croyaient certains, aux propriétés excitantes et intoxicantes de la plante. (...)
On croit que la personne temporairement inspirée acquiert non seulement la science divine, mais aussi, du moins quelquefois, le pouvoir divin. (...) On croyait qu'une certaine image d'Apollon, qui s'élevait dans une caverne sacrée à Hylae, près de Magnésie, communiquait une force surhumaine. Des hommes sacrés qu'elle inspirait, bondissaient dans les précipices, déracinaient des arbres énormes et les transportaient sur leur dos le long des plus étroits défilés. Les derviches inspirés accomplissaient des exploits du même ordre. (...)
Possession permanente
De croyances de ce genre, il est facile de passer à la conviction que certains hommes sont possédés, d'une façon permanente, par une divinité ou qu'ils sont, de quelqu'autre façon non définie, doués d'un degré si élevé de pouvoir surnaturel, qu'on les met au rang des dieux, et qu'ils reçoivent en hommage des prières et des sacrifices. Quelquefois on n'accorde qu'à ces dieux humains que des fonctions purement surnaturelles ou spirituelles. Quelquefois, ils exercent en outre le pouvoir politique suprême. Dans ce dernier cas, ils sont rois en même temps que dieux, et le gouvernement est une théocratie. Dans les îles Marquises, il y avait une classe d'hommes qu'on déifiait pendant leur vie. Ils possédaient, croyait-on, un pouvoir surnaturel sur les éléments; ils pouvaient produire des moissons abondantes ou frapper la terre de stérilité; et ils pouvaient infliger la maladie ou la mort. On leur offrait des sacrifices humains pour détourner leur courroux. (...)
La Grêce ancienne connut, elle aussi, des déifications d'hommes vivants. Le philosophe Empédocle se fit passer non seulement pour magicien, mais pour dieu; s'adressant en vers à ses concitoyens, il leur dit:
"O amis, dans cette grande cité qui s'étage sur les pentes roussies de la citadelle d'Agrigente, vous qui vivez à de belles tâches, vous qui offrez à l'étranger un port tranquille et beau, je vous salue!
Parmi vous, je vais avec une dignité suprême. De guirlandes, de guirlandes fleuries, vous couronnez mon illustre front.
Je ne suis plus un homme mortel; je suis déjà une immortelle divinité.
Où que j'aille, le peuple fait cercle autour de moi et m'adore.
Et des milliers de disciples me suivent, pour apprendre la meilleure voie.
Les uns implorent de moi des visions prophétiques; d'autres sous l'accablement d'une agonie douloureuse, voudraient entendre des paroles de réconfort et ne plus sentir leur souffrance."
Il s'affirmait capable d'enseigner à ses disciples l'art de soulever ou d'apaiser le vent, celui de faire tomber la pluie et briller le soleil, d'écarter les maladies et la vieillesse et de ressusciter les morts. Lorsque Démétrius Poliorcète restaura la démocratie athénienne, en 307 avant Jésus-Christ, les Athéniens lui décernèrent par décret, à lui et à son père Antigonus, les honneurs divins, et cela de leur vivant à tous deux. Les deux nouvelles divinités reçurent le nom de Dieux-Sauveurs. On leur érigea des autels et un prêtre fut attaché à leur culte. La population vint à la rencontre de Démétrius le Sauveur, avec des hymnes et des danses, des guirlandes, de l'encens et des libations; la foule fit la haie dans les rues en chantant qu'il était le seul vrai dieu, car les autres dieux dormaient ou demeuraient au loin, ou n'existaient point. Selon l'expression d'un poète contemporain dont les vers étaient répétés en choeur dans les cérémonies publiques et chantés en secret:
"Dans la cité sont entrés
Les plus grands et les plus chers des Dieux,
Car le même moment a amené
Déméter et Démétrius.
Déméter vient célébrer les augustes mystères de la Vierge,
Et lui, il va joyeux, et beau, et riant,
Comme il sied à un dieu.
C'est un beau spectacle: tous ses amis l'entourrent,
Et lui est au milieu d'eux;
Ils sont pareils aux étoiles, lui au soleil;
Fils de Poséidon, le puissant, fils d'Aphrodite,
Salut à toi!
Les autres dieux demeurent bien loin
Ou n'ont point d'oreilles,
Ou n'existent pas ou ne se soucient pas de nous.
Mais tous nos yeux voient ta présence,
Toi qui n'est pas un dieu de bois ou de pierre, mais un vrai dieu,
Aussi, est-ce vers toi que vont nos prières."
(...)
En 1900, un montagnard du Vizagapatam déclara qu'il était un dieu incarné, et ses prétentions à la divinité furent acceptées par cinq milles personnes; et lorsqu'un gouvernement sceptique envoya la force armée pour supprimer le mouvement qui menaçait de créer des troubles politiques, ces adeptes témoignèrent de la foi qui était en eux en poussant la résistance jusqu'à l'effusion de leur sang. Deux agents qui refusèrent de ployer le genou devant le nouveau dieu furent assommés. Toutefois, dans la bagarre on arrêta le dieu lui-même, on le porta à la prison où il mourut, comme un simple mortel. (...)
Le christianisme lui-même n'est pas toujours resté à l'abri de ces erreurs malheureuses; il a même souvent eu à subir les extravagances de vains prétendants à une divinité égale, sinon supérieure, à celle de son grand fondateur. Au IIe siècle, Moutan, le Phrygien, prétendait être la Trinité incarnée, et unir en sa seule personne le Père, le Fils et le Saint Esprit. Ce n'est point là un cas isolé, ni la prétention exorbitante d'un seul esprit mal équilibré. Depuis les premiers temps jusqu'à nos jours, il ne manque pas de sectes qui ont cru que le Christ, et même que Dieu était incarné en tout chrétien pleinement initié; leurs membres ont poussés la croyance jusqu'à sa conclusion logique en s'adorant les uns les autres. Tertullien rapporte que telle était l'habitude des chrétiens de Carthage au second siècle; les disciples de saint Colomban l'adoraient comme personnification du Christ, et au VIIIe siècle, Elipand de Tolède parlait du Christ comme "d'un dieu parmi les dieux", voulant dire par là que tous les croyants étaient des dieux comme Jésus lui-même. L'adoration réciproque était la règle chez les Albigeois, et les rapports de l'Inquisition de Toulouse en font mention des centaines de fois, au début du XIVe siècle. Elle est encore pratiquée par les Pauliciens d'Arménie et les Bogomiles des environs de Moscou. Les Pauliciens, pour justifier leur croyance, sinon leur pratique, invoquaient l'autorité de saint Paul qui a dit "Ce n'est pas moi qui parle, mais le Christ qui est en moi". Aussi les membres de cette secte russe sont-ils connus sous le nom de christs. "Chez eux, hommes et femmes assument également la fonction de professeurs, et, en cette qualité, ils mènent une vie sévère, ascétique, s'abstiennent des plaisirs les plus innocents et les plus ordinaires, s'épuisent dans de longs jeûnes et des exercices religieux extatiques, et abhorent le mariage. Au cours des transports que leur causent leurs prétendue sainteté et inspiration, ils se donnent les noms non seulement de professeurs et de prophètes, mais encore de "Sauveurs", de "Rédempteurs", "Christs", "Mères de dieu". Bref ils se déclarent simplement Dieux, et s'adressent mutuellement des prières comme à des dieux véritables et à des Christs vivants ou des Madones. (...)
Les Tartares bouddhistes croient à un grand nombre de Bouddhas vivants qui officient comme Grands Lamas à la tête des monastères les plus importants. Lorsqu'un de ces Grands Lamas meurt, ses disciples ne se lamentent pas, car ils savent qu'un autre apparaîtra bientôt; il est déjà né et c'est un petit enfant. Leur seule anxiété est de découvrir le lieu de sa naissance. Si, au moment de leur perplexité, ils aperçoivent un arc-en-ciel, ils y voient un augure envoyé par le lama défunt pour les guider vers le berceau. Parfois, le divin enfant révèle lui-même son identité. "Je suis le Grand Lama, dit-il le Bouddha vivant de tel et tel temple. Portez-moi à mon ancien monastère, je suis son chef immortel." (...) Le chef de tous les Lamas est le Dalai Lama de Lhassa, la Rome du Tibet. On le regarde comme un dieu vivant, et lors de son décès, son esprit divin et immortel renaît dans un enfant. (...) Mais le Grand Lama est loin d'être le seul homme à passer pour dieu dans ces contrées. (...)
Après cet examen de la position religieuse qu'occupe le roi dans les sociétés primitives, nous pouvons conclure que les prétentions à des pouvoirs divins et surnaturels mises en avant par les monarques de grands empires historiques comme l'Egypte, le Mexique et le Pérou, ne provenaient pas simplement d'une vanité démesurée, et n'était pas l'expression oiseuse d'une flatterie éhontée; elles n'étaient qu'une survivance et une extension de l'ancienne coutume sauvage de déifier les rois pendant leur vie. Les Incas du Pérou, par exemple, qui se disaient enfants du soleil, étaient révérés comme des dieux; ils ne pouvaient avoir tort, et personne ne songeait à nuire à la personne, à l'honneur, aux biens du monarque ou d'un membre de sa famille. (...)
Les premiers rois de Babylone, depuis Sargon 1er jusqu'à la quatrième dynastie d'Ur, ou même plus tard, prétendaient être des dieux de leur vivant. Les monarques de la 4e dynastie d'Ur, en particulier, firent bâtir des temples en leur honneur; ils élevèrent des statues dans divers sanctuaires et ordonnèrent au peuple de leur offrir des sacrifices. Le huitième mois était tout spécialement consacré aux rois; on leur offrait des sacrifices à la nouvelle lune et le quinze de chaque mois. (...)
Les rois d'Egypte étaient déifiés de leur vivant; on leur offrait des sacrifices, et des prêtres spéciaux célébraient leur culte dans des temples spéciaux. Le culte des rois rejetait même, parfois, dans l'ombre, celui des dieux. Ainsi, pendant le règne de Mérenra, un haut fonctionnaire déclara qu'il avait fait élever plusieurs temples sacrés pour que les esprits du roi, l'immortel Mérenra, pussent être invoqués "plus que tous les autres dieux". On n'a jamais mis en doute la prétention du roi à la divinité; il était le "Grand Dieu", l'Horus d'or et le fils de Ra. Il prétendait que son autorité s'étendait non seulement sur l'Egypte, mais aussi "sur tous les pays et toutes les nations, ce monde entier dans sa longueur et sa largeur, l'Orient et l'Occident, toute la carrière du grand circuit du soleil, le ciel et tout ce qu'il renferme, la terre et tout ce qui est sur elle, toute créature qui marche sur deux ou quatre pattes, tout ce qui vole ou qui flotte, le monde entier lui offre ce qu'il produit."
En fait, tout ce qu'on pouvait dire du Dieu-Soleil, on l'appliquait aussi au roi d'Egypte; ses titres étaient directement tirés de ceux du Dieu-Soleil. "Au cours de sa vie, nous rapporte-t-on, le roi d'Egypte épuisait toutes les conceptions de la divinité que les Egyptiens avaient pu se former. Dieu surhumain par sa naissance et son titre royal, il devenait après sa mort l'homme déifié. Il résumait ainsi tout ce qu'on savait du divin." (...)
Le Rameau d'Or, T1, p.238-263