Aujourd’hui je vous propose quelques lumineux articles retracant le parcours de ces entités dans notre histoire, leur représentations à travers l’art et les religions, leur rôle eschatologique… etc. Le texte étant assez long, j’ajouterai des commentaires une prochaine fois. Cela dit c’est une excellente synthèse, en fait tout est dit.
Les anges
Que ce soit dans le judaïsme, le christianisme ou l'islam, les anges restent des
« puissances célestes » auréolées de mystère, à la fois ambassadeurs de la parole divine et médiateurs entre le monde sensible et le monde intelligible. Combattants, guérisseurs, adorateurs ou messagers, ils assument différentes missions auprès des hommes et symbolisent pour eux un idéal à imiter. Exception faite des anges déchus, ennemis du Bien voués à la damnation éternelle. Si des siècles de querelle théologique ne sont pas parvenus à régler la fameuse controverse sur le sexe des anges, ces derniers ont été une source d'inspiration inépuisable pour les artistes.
Des influences mésopotamiennes au marketing spirituel actuel, ce dossier retrace les tribulations de ces
« êtres de lumière », qui suscitent aujourd'hui un regain d'intérêt, à la faveur d'un profond désir de réenchantement du monde.
La naissance des « envoyés de Dieu »
Dans le judaïsme, le christianisme et l'islam, l'avènement de ces
« puissances célestes » fut le fruit d'une longue maturation, adaptant les figures mésopotamiennes aux monothéismes naissants. Ambassadeurs de la parole divine, les anges deviennent une présence active auprès des hommes.
Les anges ont-ils une date et un lieu de naissance ? Comment se sont-ils imposés jusqu'à devenir des figures spirituelles indissociables des grandes traditions monothéistes ? Ces questions amènent une fois encore l'historien des religions dans le creuset du Proche-Orient ancien, entre Méditerranée et golfe Persique, entre Égypte, Syrie et Babylonie.
À l'origine de l'ange dans les langues européennes, le mot grec angelos est une traduction de l'hébreu malakh, qui se rapporte à la notion de roi, de prince et d'ambassadeur de prestige. Au deuxième millénaire avant notre ère, ce vaste carrefour de civilisations, de routes commerciales et d'influences culturelles qu'est le Proche-Orient est segmenté en cités États, qui possèdent chacune leur propre panthéon de divinités, placé sous l'autorité d'une triade, d'un couple ou d'un dieu. La cour du monarque terrestre fournit l'image adéquate d'un univers céleste hiérarchisé, dans lequel la divinité suprême, roi des rois, délègue son pouvoir et se fait représenter par une divinité secondaire, un ambassadeur dont la majesté doit refléter celle de son maître. Sur les tablettes d'argile retrouvées dans l'antique cité d'Ougarit (Ras Shamra), en Syrie du Nord, qui connaît son apogée vers 1500 avant notre ère, apparaît le verbe la'aka,
« envoyer un messager », à l'origine du mot hébreu malakh,
« l'envoyé », et de l'expression malakhi (
« mon envoyé »), que l'on retrouve dans les noms du prophète Malachie et de Melkior, le premier des rois mages.
Le Dieu cananéen
Baal est alors représenté siégeant au milieu de ses courtisans et conseillers. L'image de la cour royale a exercé une forte influence sur les populations sémitiques d'éleveurs nomades qui se déplacent dans le Croissant fertile, de la Mésopotamie au pays de Canaan, et se sédentarisent peu à peu. Une autre réalité doit être prise en compte dans cette préhistoire des anges : dans le polythéisme foisonnant de l'époque, la distinction plus nette entre des dieux suprêmes et des dieux subalternes s'est accompagnée d'une spécialisation des fonctions et des missions confiées aux divinités secondaires. Dans des sociétés de plus en plus sédentaires et vouées à l'agriculture, ces divinités spécialisées sont en rapport avec les éléments : elles régissent le ciel et la terre, maintiennent l'ordre naturel, favorisent la fécondité. Les lieux habités, palais et temples en premier lieu, bénéficient aussi de la présence d'une divinité protectrice, souvent représentée par une forme humaine ou animale ailée. Les plus célèbres d'entre elles sont les kerubîm, taureaux à tête humaine et aux ailes d'aigle, sculptés à l'entrée des monuments assyriens de Ninive ou d'Assur. Dans les croyances assyriennes et babyloniennes, l'individualité humaine est elle-même placée sous la protection d'un esprit dont il convient d'entretenir la présence bienveillante par des rites et des prières particuliers.
Les génies gardiens babyloniens
Le peuple hébreu a été fortement tributaire de ces évolutions religieuses. Dans le mouvement de collation des traditions des Patriarches, qui s'affirme à la suite de la création du royaume d'Israël, on discerne plusieurs éléments essentiels : l'expression
« malakh Yhwh » (
« l'ange de Yahweh » ou
« l'ange du Seigneur ») demeure assez mystérieuse, mais elle met l'accent sur la transcendance du Dieu d'Israël et sur sa manifestation auprès de son peuple. Si l'ange n'est pas clairement distingué de la divinité, il est déjà le porteur de sa parole devant les hommes. Une autre expression biblique,
« beney Elohim » (les
« fils de Dieu ») montre que le peuple hébreu a intégré l'image de la cour royale : si elle désigne d'abord l'assemblée des serviteurs de Yhwh, elle permet dans un second temps de les identifier aux divinités des autres nations, lorsqu'Israël affirme l'autorité de son Dieu, à la suite de la création du royaume. De même, l'expression
« l'armée des cieux », qui désignait les puissances astrales pour les Cananéens, est appliquée à la cour de Yhwh (1 Rois 22, 19) ; il y a là un signe de neutralisation et d'intégration des anciennes conceptions religieuses. Au Xe siècle avant notre ère, sous le règne de Salomon, la construction du Temple de Jérusalem montre que l'élite sacerdotale n'hésite pas à utiliser le motif des génies gardiens babyloniens, les kerubîm : après avoir orné l'Arche d'Alliance, qui renfermait les tables de la Loi, ils sont promus soutiens du trône de Yhwh et inspirent les motifs ornementaux situés à l'intérieur du temple, selon le livre de l'Exode.
Autour du « trône de gloire »
Mais cet ensemble de formules de majesté et de motifs ne fait pas une doctrine précise ou une véritable angélologie. Il faut attendre la destruction du temple en 587 avant notre ère et la captivité à Babylone pour voir s'opérer une mutation profonde. L'élite sacerdotale est alors amenée à repenser la relation entre Yhwh et son peuple, à la lumière de ce traumatisme historique. Les visions des prophètes Ézéchiel et Daniel fondent une nouvelle forme de relation avec Dieu, qui se laisse approcher à travers sa gloire. Cette gloire est celle du trône divin (merkabah) porté et entouré par les anges. L'effacement de Dieu, plus lointain, s'accompagne d'une réflexion sur les médiations de la volonté divine, qui conduit à l'essor de l'angélologie. Au retour de l'Exil, les anges prennent une place plus grande et acquièrent des fonctions plus spécialisées, à la faveur de la nouvelle phase de rédaction des traditions anciennes. Dans le livre de Daniel, apparaissent les noms de Michaël et Gabriel ; dans le livre de Tobie, celui de Raphaël. La figure de Satan émerge dans le livre de Job, puis dans le livre de Zacharie comme un ange de la cour céleste, tentateur, accusateur et adversaire de l'être humain.
À partir des racines
« iah » et
« El », qui désignaient la divinité, l'Éternel, le Seigneur dans les langues sémitiques, la langue hébraïque élabore un grand nombre de noms d'anges, qui apparaissent comme autant de qualités ou d'attributs de Dieu. Si la Bible hébraïque ne mentionne que les trois noms déjà cités, la littérature juive des pseudépigraphes, tels que les livres d'Hénoch et d'Esdras, en contient un grand nombre. Les textes mystiques aussi accordent une grande importance aux anges et contribuent à promouvoir un ordre hiérarchique qui correspond à des degrés de connaissance des mystères célestes. Dans la communauté des Esséniens de Qumrân, au Ier siècle avant notre ère, c'est à l'adepte de découvrir les noms angéliques, demeurés secrets, au fur et à mesure qu'il progresse dans la connaissance spirituelle des mystères divins. À l'époque hellénistique, en Égypte, en Palestine, en Asie mineure, la piété populaire s'empare volontiers des noms angéliques pour les graver sur des coupes, des lamelles ou des papyrus, devenues supports d'invocations, car on attend des anges protection ou guérison. Au Ier siècle avant notre ère, l'expansion des religions orientales et des cultes à mystères favorise certaines convergences entre les dieux grecs et les anges ;
c'est ainsi que Zeus a pu être qualifié de « dieu ange ».
Un état spirituel de référence
Dans le christianisme, la présence angélique s'inscrit dans la continuité de la tradition vétérotestamentaire, mais elle apparaît clairement, dans le Nouveau Testament, subordonnée au mystère du Christ. En effet, cette présence se concentre au début et à la fin des Évangiles, à travers une série d'apparitions, autour de la séquence de la Nativité (annonce de la naissance de Jésus par l'ange Gabriel, annonce à Zacharie, annonce aux bergers...) et autour de la séquence de la Passion et de la Résurrection (ange consolateur du mont des Oliviers, anges au tombeau vide, anges de l'Ascension). Mais d'autres épisodes et certaines paroles du Christ (Mt 18, 10 ; 22, 30) montrent que les anges sont toujours perçus comme un état spirituel de référence et une présence agissante auprès des hommes, parfois comme un double céleste. Dans les Actes des Apôtres, les êtres célestes accompagnent les premiers pas de la communauté chrétienne, délivrant saint Pierre de sa prison ou protégeant saint Paul dans sa mission évangélisatrice. L'Apocalypse se situe dans la continuité de ce qui est devenu un genre littéraire, depuis le livre de Daniel. Les anges y sont tantôt porteurs de fléaux, tantôt les célébrants d'une liturgie céleste qui se déploie autour du trône divin ; la mystique du trône et les visions des prophètes étant ici reformulées à la lumière de la révélation du mystère du Christ,
« agneau de Dieu » . Pendant les premiers siècles, la littérature des apocryphes ne cesse d'amplifier cette présence active et contemplative des anges, autour de la vie de la Vierge et de Jésus (Protévangile de Jacques) ou autour des révélations de l'au-delà (Apocalypse de Paul), tandis que la littérature hagiographique illustre l'idée de la présence agissante des anges auprès des saints, des moines, des confesseurs, et en tout premier lieu des martyrs.
Sous l'autorité du Christ
Les épîtres de saint Paul témoignent d'un autre registre : elles sont à l'origine des considérations théologiques sur les êtres spirituels et de la mise en ordre qui s'opère beaucoup plus tard, au Ve siècle. Le premier souci de l'apôtre fut de freiner l'essor d'une dévotion aux puissances célestes qui risquait, à la faveur du mouvement d'évangélisation des populations païennes d'Asie mineure, de dévoyer la foi chrétienne et de mêler inextricablement les cultes à des divinités locales et la
dévotion aux anges. Un tel culte est fermement condamné et les puissances célestes clairement placées sous l'autorité du Christ. Le message chrétien ne dévie pas de cette ligne, et sous le règne de Charlemagne, l'Église ne reconnaît officiellement comme dignes de vénération que les trois archanges explicitement nommés dans les Écritures.
Il reste qu'une figure angélique majeure a suscité assez rapidement un culte particulier : Michaël, l'ange protecteur d'Israël, devenu saint Michel pour les chrétiens, protecteur de l'Église, nouvel Israël, puis, au Ve siècle, protecteur de la ville de Constantinople et de l'empire romain, avant d'être adopté par Charlemagne comme saint patron de l'empire carolingien, et, bien plus tard, protecteur du royaume de France à la faveur de la guerre de Cent-Ans. Cet éclatant succès de l'archange s'explique à la fois par l'importance de ses fonctions, notamment de son rôle eschatologique, par ses apparitions, notamment celle du mont Gargan, dans les Pouilles, à la fin du Ve siècle, qui est à l'origine du développement de son culte et de pèlerinages, et par sa capacité à prendre le relais de cultes païens antérieurs. Si la filiation entre Mercure et saint Michel relève de l'affabulation, en Orient, l'assimilation du dieu Hermès, messager des secrets célestes et porteur d'âmes, à Michel est une réalité dont témoignent des médailles égyptiennes, de même que le fait qu'il ait succédé à Mithra sur certains lieux sanctuarisés comme le mont Gargan. Sa qualité de patron des eaux et des sources en Orient explique aussi le nombre important de basiliques et chapelles qui furent dédiées à l'archange au cours des premiers siècles.
Dans le domaine des représentations, s'opèrent également des transferts entre figures mythologiques et angéliques : les Amours qui ornaient les sarcophages romains, les Victoires qui ornaient les arcs de triomphe subissent une transformation en figures angéliques après que le christianisme est devenu religion d'État de l'empire romain.
Le terme hébreu malakh est passé tel quel en arabe (malak, pluriel malâ'ika), par l'intermédiaire de l'éthiopien, pour désigner les anges, cités 88 fois dans le Coran. L'ange Gabriel, cité trois fois et parfois associé à Michel (2, 97-98 ; 66, 4) est considéré comme l'ange de la Révélation, celui qui a dicté au Prophète le message coranique. Ce mode de transmission de la parole divine s'inscrit pleinement dans une tradition plus ancienne, dont témoignent les Apocalypses, y compris celle de saint Jean, dictée par un ange (Ap 1, 1).
La réalité angélique est un article de foi en islam, au même titre que l'unité divine, la mission des prophètes, les livres révélés et le jour de la Résurrection. Les anges sont de nature lumineuse ou ignée, ils ont reçu de Dieu la vie, la parole, l'intelligence (55, 15) ; soumis à la volonté divine, ils sont liés aux différents degrés de la Création. Le Coran distingue trois catégories d'êtres invisibles, les anges, les djinns et les démons (shayatîn), mais ils se différencient moins par leur nature que par leur rang, leurs attributs et leurs fonctions. Certaines allusions à des conflits entre anges et djinns ou à un culte des djinns (6, 100 ; 72, 6 ; 34, 41) pourraient signifier qu'une part au moins de ces êtres invisibles porte la marque de divinités antérieures et de cultes païens islamisés.
L'adversaire chassé du Paradis
Le rapport des anges à l'homme n'est pas fondamentalement différent de ce qu'il est dans la Bible. L'histoire d'Iblîs, qui refuse de se prosterner avec les autres anges devant Adam parce que c'est une créature d'argile et non de feu (2, 34 ; 15, 30-33) témoigne d'une supériorité de l'être humain par rapport au monde angélique. Chassé du Paradis, Iblîs devient l'adversaire, autorisé à tenter et égarer l'homme, à l'instar de Satan dans le livre de Job. De nature plus faible mais plus méritante, l'homme est créé pour servir Dieu de manière diversifiée, alors que les anges sont liés à des missions bien définies. Quant à Jésus, il est de nature angélique (rûh) et messager en tant que verbe de Dieu (kalima) ; si l'islam lui accorde par là un statut particulier, il n'en fait pas le seigneur et maître de tous les anges. Les anges du judaïsme, du christianisme et de l'islam ont, dans une certaine mesure, hérité des fonctions et des formes des anciens dieux, mais comme serviteurs généralement anonymes du Dieu unique. P.F.
Philippe Faure
Professeur d'histoire médiévale et président de la revue Connaissance des religions, il est l'auteur de Les Anges (Cerf, 1991) et de Les Anges dans le christianisme médiéval (Aubier, 2003).
(…)
La répartition en chœurs
Il est difficile de parler de hiérarchie angélique à propos des anges de la Bible, bien que l'image de l'échelle, dans la vision de Jacob (Gn 28, 12) puisse suggérer un ordre céleste. Les Écritures ne font que mentionner des catégories d'êtres distingués par leurs fonctions et leurs noms : les séraphins d'Isaïe (Is 6, 2), les chérubins de la vision d'Ézéchiel, les hayyot ou
« vivants » (Éz 1, 5), les ofannim ou
« roues » oscellées (Éz 1, 16) ; le livre de Tobie fait allusion à sept anges qui se tiennent devant Dieu (Tb 12, 15) sans plus de précision. C'est dans la littérature mystique juive, dans les pseudépigraphes de l'Ancien Testament, que l'on peut trouver une hiérarchisation plus ou moins accentuée du monde céleste. Le premier livre d'Hénoch ou le quatrième livre d'Esdras distinguent sept anges supérieurs ou archanges et mentionne leurs noms (1 Hénoch 20, 1-

; la littérature dite des
« palais célestes » (hékhalot) approfondit cette représentation en lui donnant le sens d'une révélation progressive des secrets divins, chaque degré du monde céleste étant placé sous la garde d'anges qui ont la charge de laisser passer le néophyte ou de lui refuser le passage.
Le Nouveau Testament ne comporte pas une présentation hiérarchique du monde angélique. Néanmoins, figure dans les épîtres de saint Paul une liste de noms :
« trônes, dominations, principautés, puissances » (Co 1, 15-16), qui s'ajoutent aux anges, séraphins et chérubins intégrés dans la Bible chrétienne. Toutes ces catégories d'êtres invisibles sont utilisées assez tôt dans la liturgie et les hymnes.
Un écho à l'organisation sociale
La théologie dionysienne de la lumière marque profondément la spiritualité orientale, et, plus tardivement, celle du Moyen-Âge occidental, surtout au XIIIe siècle. Il faut dire que jusqu'à cette période, la représentation la plus courante du monde angélique est celle du pape Grégoire le Grand (590-604), qui ignore la notion de triade mais utilise la répartition en neuf chœurs, avec des variations. L'ordre
« grégorien » permettait de distinguer essentiellement les anges voués à la prière et la contemplation de Dieu, les anges princes et combattants, et les anges messagers ou serviteurs. Cette tripartition a fait écho à la représentation de la société féodale, divisée par le discours ecclésiastique entre ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent.
La spiritualité médiévale a mis à l'honneur la relation entre les anges et les hommes, et plus précisément l'imitation des anges. Dans le contexte d'un monachisme triomphant, s'est imposé l'idéal du moine contemplatif,
destiné à s'unir aux anges dans les cieux et à combler les rangs laissés vacants par les anges déchus. Plus tard, à partir du XIIIe siècle, l'idéal de l'imitation des anges s'est élargi aux laïcs et a pris en compte la diversité des missions et fonctions des anges. L'islam a également esquissé une hiérarchisation des anges, déjà suggérée par l'image coranique de l'escalier entre Dieu et le monde (Cor 56, 3-4). Dans un autre passage, les êtres célestes sont répartis en sept cieux, au-delà desquels des myriades glorifient Dieu (Cor 74, 33), en se déployant autour de son trône, et le prophète Mohammed entreprend de les traverser sous la conduite de Gabriel. Ces représentations ont permis l'essor de doctrines angélologiques en islam aussi bien sunnite que chiite. Influencées par le néoplatonisme, l'aristotélisme et par les conceptions de l'ancienne religion perse, les théosophies d'Avicenne (980-1137) et de Sohravardî (1155-1191) développent un schéma de procession de dix intelligences angéliques à partir de l'unité divine. Cette hiérarchie est doublée par celles des âmes, motrices des corps, et se trouve reliée à l'homme par l'ange de l'humanité, identifié à Gabriel, l'ange Esprit saint, dont émanent les âmes humaines. Ces doctrines conduisent à une anthropologie sacrée, pour laquelle l'ange est le pôle céleste de l'être humain. P.F.
Des fonctions symboliques
Combattant, guérisseur, adorateur ou messager : médiateur entre le monde sensible et le monde intelligible, l'ange assume différentes missions, révélatrices d'enjeux philosophiques et ésotériques universels.
Dans Les Structures anthropologiques de l'imaginaire, Gilbert Durand, maître de la recherche sur les mondes symboliques et l'imagination, consacre quelques pages à l'ange. Il rappelle l'une de ses caractéristiques, commune aux imageries religieuses monothéistes : la possession d'une aile, l'
« outil ascensionnel par excellence » ! L'oiseau, qui semble être un prototype de l'ange, est perçu comme symbole des horizons ; il est désanimalisé :
« C'est pour ces motifs que nous attribuons tant de qualités morales à l'oiseau, qu'il soit d'azur ou de feu, et que nous négligeons l'animalité au profit de la puissance d'envol. » Dans le récit du baptême de Jésus, l'Esprit saint est associé à une colombe... Les armes de l'ange - épée, lance ou flèche - confirment cette dimension célestielle.
Pour sa part, l'historien de la pensée ésotérique européenne moderne Antoine Faivre souligne l'importance de l'angélologie pour saisir l'ésotérisme, plus particulièrement sa troisième composante, constituée par l'imagination. Ainsi, il est possible d'échapper à la représentation
« populaire » et naïve, qui souvent domine à propos de l'ange. Les sciences humaines peuvent nous aider à faire naître de nouveaux questionnements, et à relever de nouvelles perspectives, et cela sans s'opposer aux lectures traditionnelles, qui ne sont pas de même nature. Nous n'entendons pas proposer une somme exhaustive d'informations sur les anges, mais seulement mettre en lumière quelques-unes de leurs fonctions, ainsi que certaines problématiques philosophiques et ésotériques qui leur sont associées.
Pour les croyants, la Bible et le Coran sont les premières sources de leur connaissance des anges. Pourtant, des spécialistes ont montré qu'une partie d'entre elles s'ancrait dans les cultures polythéistes assyro-babylonienne, perse, ougaritique, sudarabique. Les monothéismes empruntèrent des images, des formes et des fonctions. Ainsi, la figure biblique du chérubin est d'origine mésopotamienne : les kâribu, dont le corps était celui d'un lion ailé avec les pattes d'un taureau, protégeaient les palais de Babylone. Nous retrouverons leurs traces dans le texte de la construction du Temple de Salomon, à Jérusalem. Comme chez les Babyloniens, les chérubins protègent le lieu saint.
« Il fit dans le sanctuaire deux chérubins de bois d'olivier sauvage, ayant dix coudées de hauteur. Chacune des deux ailes de l'un des chérubins avait cinq coudées... » (I Rois 6, 23).
Prenant appui sur les Écritures, les visionnaires juifs, chrétiens et musulmans vont hiérarchiser le monde angélique. Par exemple, Pseudo-Denys, un disciple chrétien du néoplatonicien Proclus, au Ve siècle, établira une structure en trois plans avec, sur le plan supérieur, la place des séraphins, chérubins et trônes ; pour le deuxième, celle des dominations, vertus et puissances ; et, enfin, au troisième, celle des principautés, archanges et anges. Le vocabulaire provient de la Bible (notamment Genèse 3, 24 ; Isaïe 6, 2 ; Col 1, 16 ; Éphésiens 1, 21). Dans le judaïsme, nous connaissons plusieurs formalisations, du livre des Jubilés, texte apocryphe du Ier siècle avant notre ère, qui classait les anges selon quatre fonctions - présence, sanctification, protection et maintenance de l'ordre cosmique - jusqu'à l'ésotérisme de la kabbale. Dans cette dernière, il existerait dix rangs d'anges, avec, pour chacun, un chef.
(…)
L'ange cosmique
Les anciens philosophes distinguaient la cause première des causes secondes. Si la première correspond à l'action immédiate de Dieu, les secondes, elles, désignent les mécanismes immanents à la Création. Les anges furent souvent associés à ces causes secondes, avec pour mission de garder les structures de la nature vivante, afin d'empêcher qu'elle ne revienne à l'état de chaos. Le livre de l'Apocalypse nous renseigne sur cette fonction cosmique de l'ange :
« Après cela, je vis quatre anges debout aux quatre coins de la terre ; ils retenaient les quatre vents de la terre, afin qu'il ne soufflât point de vent sur la terre, ni sur la mer, ni sur aucun arbre » (7, 1). Un peu plus loin, les rédacteurs évoquent un
« ange des eaux » (16, 5). Fidèle aux conceptions antiques, le cosmos est l'ordonnancement des quatre éléments. Dans son ouvrage, le Mysterium Magnum (1623), le théosophe allemand Jacob Boehme, qui consacre une partie non-négligeable aux créatures du ciel, écrit qu'
« il existe des anges qui règnent sur les quatre éléments, sur l'air et sur le feu, également sur l'eau et la terre ».
L'ange protecteur et guérisseur
Les anges peuvent intervenir, sur ordre divin, lorsqu'un péril plane sur le fidèle. Un ange protège Daniel dans la fosse aux lions (Daniel 6, 22). Le psalmiste, lui, implore :
« Aucun malheur ne t'arrivera, aucun fléau n'approchera de ta tente, car il ordonnera à ses anges de te garder dans toutes voies ; ils te porteront sur les mains de peur que ton pied ne heurte une pierre » (91, 10-12). Dans le Coran, les anges ont aussi cette fonction protectrice, comme le montre le passage où il est dit que Dieu envoie vers les humains des
« anges gardiens » (6, 61). Les anges implorent le pardon de Dieu
« en faveur des habitants de la Terre » (42, 5). Relativement à la fonction de guérison, nous avons dans l'Évangile de Jean l'épisode du soin apporté à des aveugles, boiteux, paralytiques, à la piscine de Bethesda, à Jérusalem. Le texte précise qu'ils attendaient
« le mouvement de l'eau » provoqué par un ange qui
« descendait de temps en temps dans la piscine » (5, 3-4).
L'ange de la mort
Le Coran mentionne des anges de la mort. Celui dont le nom revient, traditionnellement, est l'ange Israfil. Il est accompagné par deux anges, l'un de la miséricorde et l'autre du supplice. Leur rôle est primordial, car
« quand l'heure de l'un de vous aura sonné, nos émissaires viendront recueillir son âme, sans jamais manquer leur tâche » (6, 61). Cette tâche consiste à présenter devant Dieu les deux livres de la vie du défunt, rédigés par les deux anges qui accompagnent chaque humain. Ces nobles scribes
« sont au courant de tout ce que vous faîtes ! », dit une autre sourate (82, 11). L'Évangile de Luc semble partager la conception selon laquelle les humains, lorsqu'ils meurent, sont pris en charge par les anges (Luc 16, 22).
L'ange des révélations
Pour l'islam, le Coran est la parole divine révélée au prophète Mohammed. Par le biais de l'ange Gabriel, celui-ci n'est plus seulement transmetteur de messages particuliers, mais aussi porte-parole de Dieu :
« Dis à qui se déclare ennemi de Gabriel que c'est lui qui, sur ordre de Dieu, a déposé progressivement dans ton cœur le Coran qui confirme les Écritures antérieures et qui constitue en même temps un guide et une bonne nouvelle pour les fidèles. Que ceux qui s'érigent en ennemi de Dieu, de ses anges, de ses prophètes de Gabriel et de Michaël sachent bien que Dieu sera l'ennemi de ses négateurs » (2, 97-98).
L'ange des initiations
L'histoire spirituelle des peuples ne s'épuise pas avec l'histoire des prophètes et des textes sacrés. Elle se prolonge à travers des personnages qui diront avoir été introduits dans le monde des secrets divins par des anges. Le livre des Jubilés, dans un contexte juif, indique que ce sont les anges qui apprirent aux humains l'écriture, plus précisément à Enoch. Au sein de la chrétienté médiévale, et même après, les saints et les mystiques nous lègueront leurs conversations avec les créatures angéliques. Pour l'islam, justement, nous ne citerons que L'Ennuagement du cœur, du soufi iranien Rûzbehân (XIIe siècle). Dans le récit de ses ravissements, il nous parle des diverses fonctions des anges Gabriel, Michel, Azraël, mais aussi Séraphiel.
L'âme du monde (l'anima mundi des Grecs et des Latins, la shekinah des Juifs, la sophia des chrétiens, l'âme universelle des musulmans) est un thème spirituel majeur qui irriguera une bonne part des traditions ésotériques. Profondeur qualitative du monde et de l'humain, cette âme relie les réalités singulières à l'ultime réalité, à l'Un. Elle est aussi médiatrice entre le monde sensible et le monde intelligible. Le théologien orthodoxe russe Serge Boulgakov nous apprend que
l'âme du monde se dédouble en « ciel » et en « terre ». Alors que le premier est
« le monde des anges, porteurs des archétypes sophianiques du créé », le second est
« la réalité terrestre sous laquelle bouillonne le tohu-va-bohu, le chaos originel ». En une belle formule, il considère les anges comme formant
« l'auréole céleste de l'âme du monde ». Ces spéculations trouvent en partie leur origine dans l'ésotérisme de la Renaissance. Au XVIIe siècle, dans une période qui met en place les conditions économiques, sociales et politiques de ce que le sociologue Max Weber nommera le
« désenchantement du monde », il en est certains qui veulent maintenir les anciennes conceptions du monde relatives à la profondeur spirituelle de l'univers. Celui-ci n'est pas une collection d'objets, mais une constellation de signes, qui sont dans un dialogue cosmique les uns avec les autres, en raison des correspondances qui les lient. Ainsi les anges sont-ils souvent associés aux astres. En 1636, l'Italien Thomas Campanella, dans sa Metaphysica, rapporte une vision :
« Je crois très fermement - et cela semble crédible à tous les peuples, comme en témoignent Philon et Origène - que les étoiles sont une république d'esprits surnaturels qui sont passés du monde du mental au monde corporel. » Pour lui, le corps de l'ange est le soleil visible et son âme assimilée à l'âme du monde.
La relation de l'ange et de l'humain est paradoxale. La proximité des anges avec Dieu fait d'eux des êtres supérieurs. L'ange apparaît parfois comme le futur de l'humain. Lors de la Résurrection, les hommes et les femmes, dit l'Évangile de Matthieu,
« seront comme les anges dans le ciel » (22, 30). Le poète mystique musulman, Rûmi, dans son Diwan, écrit :
« Quand tu auras transcendé la condition de l'homme, tu deviendras, sans nul doute, un ange ; alors tu en auras fini avec la Terre ; ta demeure sera le ciel. » Pourtant, l'humain jouit, dans la Création, d'un rang exceptionnel. Le Coran l'explique en abordant le thème de la chute des anges :
« Et il apprit à Adam tous les noms ; puis les présenta aux anges en leur disant :"Faites-moi connaître les noms de ses êtres pour prouver que vous êtes plus méritants qu'Adam !" Et les anges de dire : "Gloire à toi ! Nous ne savons rien d'autre que ce que tu nous as enseigné ; tu es, en vérité, l'Omniscient, le Sage." Dieu dit alors : "Ô Adam ! Fais-leur connaître les noms de ces choses !" Et lorsqu'Adam en eut instruit les anges, Dieu ajouta : "Ne vous avais-je pas avertis que je connais le secret des cieux et de la Terre, ainsi que les pensées que vous divulguez et celles que vous gardez dans votre for intérieur ?" Et lorsque nous dîmes aux anges : "Prosternez-vous devant Adam !", ils s'exécutèrent tous à l'exception de Satan qui refusa avec orgueil, et fut ainsi du nombre des infidèles » (2, 31-34).
Dans le même esprit, mais en insistant sur les différences de nature, le théologien orthodoxe anglais Kallistos Ware met en relief l'idée que
« notre nature humaine est (...) plus complexe que la nature angélique et dotée de possibilités beaucoup plus riches. Vu dans cette perspective, l'homme est non pas inférieur aux anges, mais supérieur ». La raison est que seul l'homme existe spirituellement, avec les anges, et corporellement. Mais les anges et les humains, en raison de la liberté qui les constitue, ont ceci de commun qu'ils participent à ce grand drame cosmique qui caractérise l'existence depuis la Chute. Les anges peuvent déchoir et se transformer en démons... M.T.
Mohammed Taleb
Professeur d'écopsychologie à l'École supérieure en éducation sociale de Lausanne, il a dirigé Sciences et archétypes, fragments philosophiques pour un réenchantement du monde (Dervy, 2002).
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Dans le Proche-Orient antique, déjà, la mythologie était peuplée de créatures divines à la fois bénéfiques et maléfiques : tel était le cas du redoutable Pazuzu, démon responsable de la propagation d'épidémies, mais que les hommes pouvaient aussi invoquer pour qu'il les protège. Pazuzu était paré d'une double paire d'ailes, iconographie particulièrement intéressante quand on sait à quel point le récit biblique est imprégné de l'ancienne culture babylonienne. Plus tard, vers le VIIe siècle avant notre ère, dans le mazdéisme - religion fondée, ou du moins réformée, par le prophète iranien Zarathustra -, le Dieu unique Ahura Mazdâ était assisté de sept archanges. Le plus puissant d'entre eux, appelé l'
« Esprit saint » (Spenta Mainyu) mena une lutte céleste contre l'
« Esprit mauvais » (Angra Mainyu), qui avait fait le choix de la révolte, entraînant dans sa chute les Daeva, dieux déchus désormais démons. Dans l'hindouisme, des anges rebelles, conduits par leur chef Moïsasour, qui avait excité leur orgueil, furent également chassés du ciel...
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L'éternel débat du sexe des anges
Purs esprits par principe mais qui pourraient assumer temporairement ou non un
« corps subtil » ? Des siècles de querelle théologique ne sont pas parvenus à régler la controverse sur la nature et la corporéité des créatures angéliques.
Dans la ville de Montauban, en juillet 2009, trois jeunes catholiques intégristes ont vandalisé un dessin du peintre Ernest Pignon-Ernest représentant des anges dotés d'un sexe féminin. Ce dessin était affiché sur la façade de la cathédrale dans le cadre d'une exposition consacrée à Ingres. Ce fait divers, qui a provoqué un certain émoi dans le
« landerneau » catholique, en dit long sur la bêtise de certains intégristes obsédés par la nudité et la représentation des sexes. Il illustre aussi, de manière caricaturale, la persistance de la querelle théologique sur le
« sexe des anges ».
L'expression est passée à la postérité pour désigner des débats le plus souvent creux et qui n'en finissent pas. Et pour cause, comment concilier l'existence des anges, qui sont par principe de purs esprits, incorporels, avec des textes sacrés et une expérience religieuse qui incluent des manifestations angéliques sous forme de visions et d'apparitions et une floraison de représentations artistiques ? Ils apparaissent, mais sous quelle forme ? Sont-ils doués d'attributs sexués ? La vérité oblige à dire que jamais la tradition chrétienne n'a statué sur cette question, ouvrant la voie à toutes les controverses possibles. Et elles n'ont pas manqué.
Une image de lumière
Les anges de l'Ancien Testament - les visiteurs d'Abraham (Gn 18), l'annonce de la naissance de Samson (Juges 13), Raphaël et Tobie (Tb 5, 5) - sont le plus souvent décrits comme de jeunes hommes. La Genèse évoque aussi l'union des
« fils de Dieu » (des anges selon certaines traductions) avec les
« filles des hommes » (Gn 6, 2). Sur ce point, la continuité entre les traditions hébraïque et chrétienne est totale, puisque, dans les Évangiles, les anges qui apparaissent dans l'enfance de Jésus comme lors de la Résurrection, sont également de sexe masculin. Malgré ce verdict des Écritures, le débat sur la nature et la corporéité des anges s'ouvre aux IVe et Ve siècles chez les Pères de l'Église.
Ils ne peuvent concevoir une nature corporelle égale à celle de l'être humain, mais ils n'osent conclure à une nature purement spirituelle des anges : la spiritualité absolue n'appartient qu'à Dieu. À l'instar des Pères grecs, saint Augustin (354-430) reprend donc l'idée d'un corps éthéré, d'une corporéité très subtile, nettement distinguée de la corporéité grossière des démons. Mais chez Grégoire le Grand (540-604), les anges sont décrits comme de jeunes hommes aux cheveux d'or. Cette image de lumière se prolongera au Moyen-Âge dominé par la tradition monastique : chez les moines, l'idéal de l'imitation des anges s'exprime dans toute une littérature hagiographique comprenant des visions et des visites d'anges. La Légende dorée (recueil de vie de saints au XIIIe siècle) reprendra et diffusera cette tradition de la présence lumineuse des anges aux côtés des saints.
La querelle sur le sexe des anges éclate dans le monde byzantin déchiré, à partir du VIIIe siècle, sur le culte des images. La représentation de Dieu et de ses créatures est-elle légitime dans l'art chrétien ? Au concile de Nicée II, en 787, la controverse fait rage. Grâce à l'évêque Jean de Thessalonique, s'impose l'idée que si les anges sont bien de nature spirituelle, ils assument temporairement, lors des apparitions, un corps subtil avec ses attributs. Ils sont
« circonscrits » dans une forme extérieure. Le patriarche Nicéphore de Constantinople qui, au siècle suivant, défend le culte des images contre les iconoclastes, soutient ce point de vue de la
« circonscription » des anges. Mais le Moyen-Âge byzantin se divisera à perte de vue sur le caractère provisoire ou permanent de ce corps subtil.
Des représentations androgynes
Dans la tradition occidentale, la controverse sur la corporéité des anges reprend aussi au XIIIe siècle, aiguisée par l'essor du gothique qui se traduit par des représentations androgynes des anges, et parfois même des représentations
féminisées, liées au développement du
culte marial et des images de la Vierge comme reine des anges. Thomas d'Aquin (1225-1274), qui domine la période, insiste sur la nature spirituelle des anges plus que sur leur corporéité. En bon héritier d'Aristote, il leur prête une intelligence radicalement différente de la nôtre, qui a pour objet propre l'immatériel. Pour lui, la nature angélique est incorporelle. Elle n'est pas composée de matière, ni de forme.
En revanche, chez le franciscain Bonaventure (1221-1274), l'autre grand théologien de la période, les anges ont une nature complète, puisqu'ils se manifestent aux hommes. Plus que Thomas, le franciscain Bonaventure insiste sur la capacité des anges à assumer un corps. Ce faisant, il s'inspire de l'expérience mystique de François d'Assise qui reçoit la visite d'un séraphin sur la montagne de La Verna en Ombrie, en 1224. Une expérience religieuse qui va dans le sens de la manifestation des anges les plus élevés sous la forme d'une corporéité de feu ou de lumière, symbole de l'amour divin. Depuis les controverses médiévales, plus personne ne s'est aventuré dans le débat sur le sexe des anges, considéré comme clos. L'époque moderne de la théologie ne tranche pas la question de la corporéité de ces
« purs esprits qu'on appelle aussi les anges », comme disait le pape Paul VI en 1968.
« Créés de feu » dans le Coran
La tradition musulmane fait aussi une large part aux anges. Elle n'est pas différente des traditions juive et chrétienne sur ce point. Le Coran les cite souvent, de même que les démons et les djinns qui sont aussi des entités spirituelles mi-anges, mi-démons. Les anges sont des
« corps subtils »,
« créés de feu ». Pour l'islam, ces esprits éternels ne sont ni homme, ni femme, mais serviteurs de Dieu chargés de protéger les hommes de bien, d'informer et d'exécuter ses ordres de protection ou de justice. Tous sont asexués, incorruptibles et supérieurs aux prophètes. Ils sont aussi les vecteurs d'une connaissance spirituelle dont l'épisode fondateur est le miraj, l'ascension du Prophète dans les sphères célestes sous la direction de Gabriel. Dans la tradition soufie, et particulièrement chez Ibn'Arabî, l'ange est la forme suprême de la connaissance de Dieu. H.T.
Leur présence dans les arts
Des sculptures ardentes du Moyen-Âge aux audaces des peintres de la Renaissance, de la naissance des chœurs sacrés et de l'opéra à la fascination du cinéma pour l'invisible : au fil du temps, les représentations angéliques ont été le reflet des aspirations spirituelles de leurs contemporains.
L'art occidental s'est toujours interrogé sur la manière de représenter les anges, d'en imiter la voix dans une nostalgie prégnante des origines et de les mettre en scène. En effet, comment montrer ces
« corps éthérés », comment traduire la substance d'êtres immatériels ? À travers les siècles, les représentations angéliques connaîtront de continues variations, perdant parfois leur sens sacré, des corps inachevés d'un Giotto au
« réalisme symbolique » de l'Ecce ancilla domini du préraphaélite Dante Gabriel Rossetti, en passant par les sensuels
« anges éphèbes » de la période baroque.
Une iconographie archétypale
Dès les premiers siècles, et pendant tout le Moyen-Âge, les anges prennent visage humain et sont représentés en groupe (à l'exception de saint Michel pesant les âmes). Inspirés des génies ailés de l'Antiquité, ils sont masculins, vêtus de bleu ou de blanc, référence à leur irradiante lumière. Au plus près de Dieu, ils veillent, debout ou en lévitation, mais volent rarement. Aux portails des cathédrales gothiques, viennent s'épanouir des archétypes de cette iconographie -
« l'ange de Reims » et son bienheureux sourire par exemple - qui traduisent la foi ardente du XIIIe siècle. En Italie, chez Cimabue (XIIIe) et Giotto (XIVe), les anges conservent les valeurs médiévales - fond doré, symbole de la lumière divine, auréole stylisée, ailes multicolores et travaillées - mais annoncent déjà une liberté de traitement plus fidèle de la nature. Fra Angelico, au XVe siècle, intégrera aux compositions de ses prédécesseurs les audaces de la Renaissance, avec ses anges annonciateurs qui gagnent en épaisseur et en humanité. Beau jeune homme au visage androgyne chez Lippi ou Vinci, l'ange, chez Raphaël, est aptère, et illumine quant à lui le décor carcéral de La Délivrance de saint Pierre, par sa présence à la fois transcendante et incarnée. Une corporéité qui, au XVIe siècle, s'affirme aussi chez Véronèse ou Barbieri, dans un art italien où dominent la grâce et la créativité. Dans le Saint Matthieu de Rembrandt, très bel exemple de la peinture flamande du XVIIe siècle, si toute la lumière est centrée sur le visage de l'évangéliste, c'est qu'il est transfiguré par la parole de l'ange, qui pose sa main sur son épaule et lui souffle l'inspiration de l'esprit.
Le chant des mystiques
À l'époque baroque, l'ange revêt les traits d'un troublant adolescent, avec une implication érotique qui irritent les thuriféraires du classicisme. Dans le chef-d'œuvre du Bernin, l'Extase de sainte Thérèse, aérien et rieur, il terrasse la religieuse d'une flèche mystique évocatrice. Dans cette architecture complexe, se penchent au bord du vide des putti potelés qui prennent les traits de Cupidon, dieu romain de l'amour. Le XIXe siècle prête des traits féminins aux créatures célestes chez les préraphaélites (Rossetti), les symbolistes (Gustave Moreau) et dans l'Art nouveau. Depuis le début du XXe siècle et la crise du religieux, les artistes recourent encore au symbole angélique, mais de manière détournée, comme dans l'Angelus novus de Paul Klee, avec ses yeux écarquillés, sa bouche ouverte et ses ailes déployées, qui incarne ici l'ange de l'histoire :
« Du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès », écrit à son propos Walter Benjamin dans Thèses sur la philosophie de l'histoire (Denoël, 1971). Quant à L'Ange blessé des plasticiens Pierre et Gilles, photo retouchée avec des couches de peinture et de glacis, décor onirique et mise en scène théâtrale, il s'inscrit volontairement dans la culture populaire, avec une mièvrerie et un kitch assumés.
Saint Jean Chrysostome, Hildegarde de Bingen, la Bienheureuse Marguerite d'Oing : on retrouve dans les écrits des grands mystiques chrétiens des références au chant des anges, qui se déploie devant la
« grande beauté » du Christ. C'est sous l'aile de l'ange que prendront ainsi naissance les chœurs sacrés et l'opéra. Et plus particulièrement les voix d'eunuques chanteurs, introduits au IXe siècle en Europe par les cours musulmanes d'Espagne.
Si les femmes peuvent chanter dans les couvents, cela leur sera longtemps interdit dans l'Église comme sur scène. Pour prolonger l'idéal de pureté et d'innocence non encore sexué qui sourd des chœurs d'enfants, la voix masculine sera traitée dans l'aigu, qui, par sa hauteur, évoque les sphères célestes. Pour y parvenir, on n'hésitera pas à mutiler avant la mue - jusqu'à la fin du XVIIIe siècle - des enfants dont on a repéré la voix de soprano. Car ces
« Farinelli » (le plus célèbre des castrats, né au XVIIIe siècle à Naples) fascinent par l'étendue de leur tessiture mais aussi par ce timbre, incomparable,
« hors-sexe », aux accents d'unité primordiale perdue.
L'opéra moderne poursuivra ce
« dialogue » avec l'ange. Il prendra alors figure féminine, en révélant des facettes opposées. Elisabeth dans Tannhäuser (Wagner) ou Léonore dans Fidelio (Beethoven) sauvent et libèrent :
« Un ange flotte à mes côtés dans des vapeurs de rose, un ange consolateur aux traits de Léonore ; il me conduit à la liberté, au céleste royaume ! », chante Florestan, son époux emprisonné. D'autres, débauchées, comme Leonora dans La Favorite de Donizetti (L'Ange de Nissida) ou Violetta, la Traviata de Verdi, connaissent quant à elles la rédemption grâce à l'amour... avant de mourir. Quant à Lulu, l'héroïne de Berg, mélange de perversité et d'innocence, c'est son versant
« fatal » qui la fera qualifier d'un
« toi, l'ange exterminateur ».
Gardien, déchu ou rédempteur
Le cinéma est fasciné par l'invisible et c'est tout naturellement que l'on trouve des créatures angéliques dans une centaine de films : ange gardien, déchu, exterminateur ou encore métaphore désignant un être vertueux comme dans Les Anges aux figures sales de Michaël Curtiz - où un voyou est touché par la grâce. Même rédemption dans Liliom (qui fera l'objet, dans les années 1930, de deux versions), histoire d'un mauvais garçon qui se suicide pour échapper à la justice, mais à qui il est donné une journée sur Terre pour racheter sa conduite. Chez Frank Borzage, les anges sont représentés comme des soldats divins, avec leur casque ailé. Dans l'au-delà, Gabriel sonne de la trompe, référence explicite aux représentations médiévales. Chez Fritz Lang, le héros est attendu par une cohorte de putti, mais aussi par son ange gardien (Antonin Artaud), qui regrette de ne pas avoir su le maintenir dans la voie juste. Les anges y sont fonctionnaires zélés, un peu désenchantés.
Comment oublier le réjouissant La Vie est belle de Franck Capra ? S'il parvient à sauver Georges, sur le point de se suicider, Clarence, ange gardien de seconde classe, gagnera ses ailes. Très loin de l'être lumineux de l'iconographie traditionnelle, cet ange-là cherche à obtenir ses galons mais avec une tendresse toute humaine. L'ange touché par l'amour fait aussi partie des thèmes récurrents au cinéma : dans Honni soit qui mal y pense, l'ange gardien (Cary Grant) répond à la prière d'un évêque uniquement préoccupé par sa future cathédrale et déboule dans sa vie privée. Mais il tombe amoureux de la femme de son protégé, qui lui demandera de repartir dans ses sphères lointaines. Le couple se retrouvera, la morale est sauve ; le ton, lui, résolument humoristique. L'Ange exterminateur de Luis Buñuel, titre faisant référence à l'Apocalypse, vise quant à lui à dénoncer la bourgeoisie et ses questions existentielles, avec la mort comme issue. Ce dernier thème se retrouve dans Orphée de Jean Cocteau, où la princesse, figure de la mort, a pour chauffeur l'ange Heurtebise. Créature habillée de noir, traversant le miroir d'un monde à l'autre mais surtout, amoureux d'Eurydice, il hésite à exécuter la sentence du tribunal de l'au-delà.
Vide spirituel et destin
L'ange qui, armé de sa terrible beauté, traverse tout de blanc vêtu Théorème de Pasolini, révèle la vérité de chacun des membres de la famille qu'il
« visite » en ayant avec eux des relations sexuelles.
« Après son brusque départ, rien ne restera du message laissé. Seule l'humble servante connaîtra le salut car, à la différence des bourgeois, elle n'a pas, selon Pasolini, substitué la morale à son sens du sacré », commentera alors la critique. Pasolini - à qui l'on doit le révolutionnaire Évangile selon Matthieu - montre ici le vide spirituel du monde, à l'exception d'Emilia qui empruntera le chemin de la sainteté. Le poétique opus de Wim Wenders, Les Ailes du désir, qui révèle un Berlin d'avant la chute du Mur, est traversé par deux anges veillant sur les humains. Damiel et Cassiel notent chaque détail de leurs pensées et leur redonnent parfois espoir, même s'ils n'ont pas le pouvoir d'infléchir leur destin. Damiel est fasciné par Marion, la trapéziste aux ailes d'oiseau. L'ange (Bruno Ganz) cèdera au vertige de l'amour en se jetant dans le vide... de l'Incarnation. Du noir et blanc de la vie angélique, le film passe alors à la couleur de la vie humaine. Dernier avatar_: Dogma, comédie pour adolescents montrant deux anges déchus cherchant à retourner au Paradis, dont la sortie a entraîné des plaintes de la Catholic League, à cause de son parti pris antireligieux. F.Q.
Retour des anges, l'état de grâce
Plus qu'un phénomène de mode, le regain d'intérêt actuel pour les anges révèle le rejet d'un Dieu lointain et abstrait, et un besoin de réenchanter le monde. Un désir que le marketing spirituel et les courants ésotériques ont su investir avec succès.
«Attention, ce n'est plus moi qui parle ! » Ce sont les premiers mots de Gitta, qui, pendant dix-sept mois, retranscrira, mot à mot, les messages de
« l'ange ». 1943, au cœur de l'Europe déchirée, quatre jeunes - Hanna, Lili, Joseph et Gitta - vivent retranchés, avec pour seul espoir la quête de la vérité. Tous seront déportés ; tous sauf la Hongroise Gitta Mallasz. Publiés pour la première fois en 1976 (Aubier), traduit en 15 langues, ses Dialogues avec l'ange deviendront un best-seller planétaire. Un battement d'aile suffit à déclencher une tornade. Bien plus qu'un phénomène de mode, cette déferlante continue à faire des vagues du septième art à Internet. Les Ailes du désir de Wim Wenders, L'Ange exterminateur de Buñuel, ou plus récemment Les Anges gardiens de Jean-Marie Poiré, incarnés par Gérard Depardieu et Christian Clavier, ont sublimé sur grand écran les figures séraphiques, tandis que Mimie Mattie angélise le petit écran. Depuis douze ans, Joséphine ange gardien veille sur 8 millions de Français en moyenne à chaque épisode. La Toile est, elle aussi, devenue un ciel parsemé de bonnes étoiles, tant les sites Internet, blogs et forums d'angélologie scintillent. En deux clics, chacun peut identifier ses trois anges gardiens, selon la date et l'heure de naissance, à l'instar de
« Who is your guardian angel ? » sur le site de réseau social Facebook, qui n'attire pas moins de 400 000 internautes. Numérologie angélique, tarots et jeux de cartes de divination alimentent une lucrative littérature, de moins en moins spirituelle.
« Nos lecteurs ne veulent plus comprendre l'angélologie, ils veulent se comprendre à travers les médiateurs qu'incarnent les anges », remarque-t-on à la Fnac. Si Dialogues avec l'ange reste un ouvrage spirituel de référence, Communiquer avec son ange gardien de Haziel (Bussière, 1995) est un manuel pratique, qui caracole en tête des ventes. Avec vingt-quatre livres publiés sur le sujet, cet auteur prolixe livre un mode d'emploi pour entrer en relation avec les 72 anges recensés par la kabbale. Loin des étagères ésotériques, rayonnent également des témoignages angéliques, tels que la célèbre Enquête sur les anges gardiens du journaliste Pierre Jovanovic (J'ai Lu, 2004). Vendu à plus d'un million d'exemplaires et traduit dans neuf langues, ce livre s'adresse à
« tous ceux qui ne croient en rien mais qui veulent comprendre tout ce qui reste inexplicable, tels que les anges, les miracles, les Near Death Experiences [les expériences de mort imminente] ».
En atteste l'ouvrage du directeur de la rédaction du Monde des Religions, le philosophe Frédéric Lenoir, sur Les Métamorphoses de Dieu (Plon, 2003) :
« Ce qui fait la particularité de notre époque est que ce retour aux esprits n'est pas uniquement insufflé par les croyants mais également par les incroyants. » Ce
« retour du refoulé » s'étaye sur le
« rejet d'un Dieu lointain, uniquement transcendant », tel que
« le Dieu rationnel des scolastiques, le Grand Architecte des maçons ou encore l'Être suprême des philosophes des Lumières ». L'homme ne veut plus éprouver un sentiment religieux en relation avec un Dieu abstrait voire abscons ; il éprouve le
« besoin de réenchanter le monde, à travers le développement de croyances en des êtres intermédiaires entre l'humain et la divinité suprême ».
« Alors que [ces] croyances avait quasiment disparu du christianisme depuis plusieurs siècles, la dévotion aux anges connaît un très fort regain », poursuit Frédéric Lenoir. Or, tout renouveau présuppose en amont un rejet, un oubli, voire un déni. Pourtant, les trois monothéismes, reconnaissant l'existence et la croyance aux anges, récusent toute désaffection angélique.
« On a laissé croire que les catholiques avaient "éliminé les anges". Il n'en est rien ! Aujourd'hui encore, l'Église se joint aux anges pour louer Dieu », affirme Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la Conférence des évêques de France.
« Les croyants, de leur enfance à leur mort, sont liés à un ange gardien qui intercède pour eux. L'angélologie n'est donc pas secondaire en catholicisme », insiste-t-il. Loin d'être secondaire dans le Coran, les anges constituent le
« deuxième pilier de la foi musulmane », dit-on à la Grande Mosquée de Paris. Niant
« tout oubli et par conséquent tout retour des anges, l'islam populaire continue de prêcher les 73 occurrences des anges citées dans le Coran », assure M. Iwaz, responsable de l'enseignement de la mosquée. Le Suisse Jean-François Mayer, historien des religions, nuance le propos :
« S'il est vrai que les anges ne sont jamais tombés en désuétude, une rationalisation de la religion, amorcée depuis la Réforme, a aseptisé l'ésotérisme au sein du catholicisme. » « Et depuis Vatican II, on a nettoyé nos églises, renchérit l'historien des religions André Couture, professeur à Laval, au Canada. Les saints, les angelots et les archanges ont laissé place au Christ et à lui seul. Dans cette relation directe à Dieu, exit tout intermédiaire. » Selon Frédéric Lenoir,
« au Moyen-Âge, le culte des saints dans le catholicisme et l'orthodoxie manifestait le besoin de se relier à des êtres supérieurs plus proches qu'un Dieu lointain ; aujourd'hui, l'engouement pour les anges exprime ce même désir et pallie ce manque ». Un désir que les différents courants ésotériques ont su investir. Récupérée à la fois par le New Age américain des années 1960 et par le néo-kabbalisme, l'angélologie s'est répandue en Europe dès les années 1970.
L'évacuation du manichéisme
Mais ce « retour » annonce-t-il l'avènement des mêmes anges ? Car derrière ce concept unique, une plurivocité d'anges papillonne.
Si l'aggelos grec ou l'angelus latin désignaient un émissaire divin autorisé à répéter exclusivement la parole de Dieu, afin de ne pas faire d'ombre à la transcendance divine, le néo-kabbalisme les a convertis en conseillers, en guides, en « coachs », libres de toute parole, tandis que le Nouvel Age les a dotés de « forces » secrètes, révélées pendant les NDE, les expériences de mort imminente. Un glissement sémantique que l'on retrouve également dans l'évolution des représentations :
« L'ange ailé croqué par le Moyen-Âge se métamorphose en chérubin enfantin et joufflu dépeint par la Renaissance, jusqu'à être sublimé en une lumière irradiante esquissée par les témoignages des NDE », commente Jean-François Mayer. En changeant de peau, l'ange a été réinventé.
« Cette infantilisation de l'ange jusqu'à sa surnaturalisation a ainsi contribué à sa décrédibilisation », constate-t-il. Plus encore, elle a, se faisant, insidieusement occulté toute négativité angélique. Alors que le christianisme reconnaît l'existence d'anges exterminateurs, d'anges accusateurs, tel Satan, dont le rôle est d'incriminer les hommes au tribunal de Dieu, l'angélologie contemporaine a éconduit tous ces anges de malheur. L'ange n'étant là que pour faire le bonheur des hommes... et des femmes. Cette évacuation du manichéisme s'est sans doute déplacée dans la sexuation angélique. L'ange chérubin asexué est de nos jours incarné par des hommes et des femmes
« nus comme des vers », souligne André Couture,
« d'une beauté aveuglante », d'après Pierre Jovanovic, nouveaux mannequins de nos âmes.
Ces anges n'ont pas seulement pris l'apparence de l'homme, ils sont
« devenus Dieu en l'homme », constate André Couture :
« Aujourd'hui, les hommes ne veulent plus être en relation avec Dieu, ils souhaitent entrer en relation avec ce qu'il y a de divin en eux. Cette médiation vers leur propre fond divin ne se fait plus par Dieu mais par les anges, intermédiaires d'eux à eux-mêmes. » Est-ce à dire que l'homme s'est fait ange ? Question philosophique que Michel Serres ne manque pas de soulever dans La Légende des anges (Flammarion, 1993) :
« Sommes-nous des anges nous aussi ? - nous communiquons à la vitesse de la lumière, nous nous déplaçons à celle du son et transformons les autres et le monde par nos paroles ! » Le philosophe nous invite à nous poser la question des intermédiaires divins, ces médias, à l'ère de la communication. Tel que l'économiste Jacques Attali, qui révélait, dès 1995, sa croyance aux anges.
« En effet, l'idée d'une religion monothéiste est quelque chose de tellement insupportable en soi qu'il existe nécessairement des intermédiaires, qui transmettent les suppliques des hommes vers Dieu. À moins que ce ne soit l'inverse : nous ne savons jamais très bien, du reste, dans quel sens se passe la communication. » Le
« retour » des anges est-il alors tant attendu par l'homme ou par les anges eux-mêmes ? C.T.
http://www.lemondede...es,10145403.php
Ce message a été modifié par atrahasis - 02 mai 2012 à 19:13.