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Les néoconservateurs qui règnent à la Maison-Blanche et ont «pensé» la guerre d?Irak ne sont pas seulement des idéologues. Ce sont aussi des hommes d?affaires avertis. Enquête sur la face cachée de la nouvelle doctrine stratégique américaine
Parce qu?il joue, en coulisses, un rôle d?influence dans l?administration Bush, on l?appelle «le Prince des ténèbres». Jamais pourtant le nom de Richard Perle, inventeur avec Paul Wolfowitz du concept de «guerre préventive», n?avait été associé ni au business ni aux «affaires»... Jusqu?à ce mercredi 26mars, où sa démission forcée du Conseil consultatif de Défense (Defense Policy Board) a révélé les termes de son fuligineux contrat avec le Hutchinson Whampoa, conglomérat chinois contrôlé par Li Ka-shing, un milliardaire de Hongkong: 725 000 dollars s?il obtenait du Pentagone, dont il est le conseiller écouté, le feu vert pour la vente de Global Crossing, société américaine de télécom hautement sensible; 125000 dollars «seulement» si le ministère de la Défense refusait le «deal».
Dans sa déclaration sous serment, Perle, faucon notoire et grande figure des néoconservateurs américains, l?extrême-droite au pouvoir, a aggravé son cas en expliquant que sa présidence du Conseil de Défense lui donnait des problèmes de sécurité nationale? une «connaissance intime dont ne pouvait se prévaloir aucun des membres du Conseil des Investissements aux Etats-Unis», l?instance qui supervise les investissements étrangers.
Le président du Conseil consultatif de Défense coupable de conflit d?intérêts? Pour ceux qui connaissent l?impact sur la doctrine militaire américaine de cet organisme privé qui se réunit dans les locaux mêmes du Pentagone, l?accusation est terrible. Richard Perle est l?ancien secrétaire adjoint à la Défense de Ronald Reagan.
Sa haine des «ennemis stratégiques» des Etats-Unis, aujourd?hui l?Irak, l?Iran, la Corée du Nord et la Syrie, n?a d?égal que le zèle qu?il déployait naguère contre les communistes et «l?empire du Mal». Dans son conseil figure Henry Kissinger, le gardien de la flamme républicaine. Lui, rouler pour la Chine? C?est un peu comme si l?on insinuait que Jean-Pierre Chevènement, grand pourfendeur de l?Amérique, recevait des pots-de-vin du complexe militaro-industriel US?
Pourtant les initiés hochent la tête: proche du secrétaire à la Défense, Richard Perle a travaillé naguère pour le groupe Hollinger International, familier des entreprises de haute technologie. Et il a lui-même de bien curieuses fréquentations?
En janvier 2003, raconte Seymour Hersh, spécialiste des problèmes de défense au «New Yorker», le Prince des ténèbres rencontrait à Marseille, non loin de la maison qu?il possède dans le Luberon, Adnan Kashoggi, célèbre courtier en armes et avions pour le compte de l?Arabie Saoudite.
Lors du déjeuner, Kashoggi a présenté le gourou du Pentagone, qui est aussi directeur général associé de Trireme, entreprise spécialisée dans les investissements dans les technologies de sécurité ? «un marché d?avenir avec la menace terroriste», précise la brochure de la société ?, à Harb Saleh al-Zuhair, autre intermédiaire saoudien.
Objectif, selon Hersh: convaincre des capitalistes de Riyad, dont les néocons critiquent violemment le gouvernement, de prendre des parts dans Trireme. Le tout sous couvert d?une discussion fumeuse sur une «alternative à l?invasion irakienne». Perle dément la finalité de la rencontre. Fait un procès à Hersh.
Mais cet épisode gênant donne la mesure des réseaux de cet «intellectuel organique» (Gramsci) de l?extrême-droite américaine, aussi sensible à l?idéologie qu?aux intérêts matériels.
Le clan des faucons n?a que mollement défendu ce haut dignitaire de la défense, pris avec Global Crossing en flagrant délit de confusion des genres. Hormis l?hommage symbolique de Donald Rumsfeld à son «ami Richard», ni fleurs ni couronnes pour le démissionnaire du Conseil de Défense.
Comme si son départ forcé venait à point nommé faire diversion à l?autre affaire, plus grave celle-là, qui concerne Dick Cheney, vice-président des Etats-Unis, ancien ministre de la Défense de Bush père et ex-patron d?Halliburton, le numéro un mondial des services pétroliers.
L?objet de ce scandale, qui a choqué même les médias les plus favorables à la guerre en Irak et au projet de pax americana?
Avant même le premier coup de canon, le Pentagone octroyait à une poignée d?entreprises américaines le monopole de la reconstruction.
Avec comme bénéficiaires d?une première adjudication de 1,5milliard de dollars dont le département de la Défense refuse de dévoiler les soumissionnaires, deux sociétés connues pour leur sympathie et leurs contributions au Parti républicain:
- Bechtel, leader mondial de l?ingénierie, naguère présidé par George Schultz, patron du Département d?Etat sous Reagan.
- Et Halliburton (via sa filiale Kellogg Brown), dont Cheney a tenu les rênes jusqu?en 2000, avant de devenir le colistier de «W» Bush.
Les néoconservateurs font valoir les états de service d?Halliburton au Koweït, après la première guerre contre l?Irak, puis en Bosnie. Mais comme l?entreprise a fait entre-temps, sous la houlette de Cheney, d?excellentes affaires en Libye et en Iran, et décroché, en 1998, un contrat de 73millions en Irak, l?opinion s?interroge sur les déclarations postérieures du même Cheney contre «l?axe du Mal» et ces trois «Etats voyous».
La Maison-Blanche, elle, a enfin mesuré les dégâts potentiels de ce passé imparfait. Alors que le «Guardian» révélait que Cheney continuait depuis son élection à être rémunéré par son ancienne firme (au titre de «compensations différées»!), elle a finalement décidé d?écarter Halliburton de la reconstruction de l?Irak?
«L?indifférence de Perle aux conflits d?intérêts illustre l?arrogance des nouveaux détenteurs du pouvoir qui se croient intouchables, explique un familier du Pentagone et de la CIA.
Mais ses mésaventures constituent aussi un excellent rideau de fumée: pendant que Perle jure ses grands dieux que les honoraires perçus pour service rendu à Global Crossing seront reversés aux victimes de la guerre, on ne regarde ni du côté de Cheney ni du côté de Bush?» Elucubrations d?opposant? Pas sûr.
Avec l?administration Bush sont réapparus les mauvais génies ? et les intérêts privés ? qui avaient mis Reagan en laisse, avant de l?instrumentaliser lors de la première «révolution libérale».
La nouvelle révolution conservatrice s?articule autour d?une galaxie de think tanks, dont l?American Entreprise Institute est le centre et le Project for the New American Century (Pnac) la force de projection.
On retrouve là, autour de la garde noire de Bush Jr., le top du business et la crème des intellectuels ultraconservateurs. Dick Cheney et Donald Rumsfeld y côtoient Paul Wolfowitz et Richard Perle, bien sûr, mais aussi Gary Bauer (suppôt de la Coalition chrétienne), Eliott Abraham (membre du Conseil de sécurité intérieure), les penseurs néocons Bill Kristol, Bob Kagan et Gary Schmit, éditeurs du «Weekly Standard», et encore Bruce Jackson.
Le CV de ce dernier mérite un gros plan: ancien vice-président du géant de l?aéronautique militaire Lockheed Martin, le lobbyiste Bruce Jackson est le président du Comité pour la Libération de l?Irak et l?instigateur de la lettre du «groupe de Vilnius», par laquelle dix anciens satellites de Moscou ont rallié George Bush et sa croisade contre l?Irak.
«Après avoir eu la peau de l?Union soviétique ? "l?empire du Mal" ?, ces activistes continuent une guerre totale par d?autres moyens. Forts de leur emprise sur les monarchies pétrolières, ils visent le contrôle des débouchés et des richesses énergétiques de l?Irak (deuxièmes réserves mondiales), de l?Iran et du pourtour de la Caspienne.
Adossés au complexe militaro-industriel, ils rêvent à la fois du pouvoir et de l?argent», commente le politologue William Hartung. Dans une étude sur le «military-industrial-think tank complex», Hartung démontre qu?idéologues unilatéralistes, anciens patrons et consultants des grands contractants de la Défense constituent bien «les forces motrices de la diplomatie et de la stratégie militaire de l?Amérique».
Exemples de ces personnages multicartes: Thomas Donnelly, vice-président du Pnac et théoricien d?une défense hypermusclée, travaille pour Lockheed Martin, qui fabrique les F-16 et F-117 de l?US Air Force.
Tandis que l?ex-général Jay Garner, pressenti pour superviser la reconstruction de l?Irak après la guerre, préside aux destinées de SY Coleman, un des principaux manufacturiers du système antimissile Patriot.
Le pouvoir et l?argent: ce couple indissociable se lit en filigrane de l?organigramme du nouveau complexe militaro-industriel.
A côté des idéologues ? Paul Wolfowitz ou Bob Kagan ?, il met en relief, au sommet, le vrai pouvoir du vice-président Dick Cheney, l?homme du pétrole. Il éclaire d?un jour cru les hommes de la propagande: un Bill Kristol, par exemple, dont le «Weekly Standard» est financé par Robert Murdoch, propriétaire de la très belliciste chaîne d?infos Fox News et du «New York Post», se voit accusé d?avoir bénéficié des largesses du géant failli Enron.
Et donne une silhouette inquiétante aux hommes d?influence du réseau: Donald Rumsfeld (ex-patron du labo pharmaceutique Searl) et Richard Perle, tous deux chargés d?assurer la liaison avec les milieux d?affaires.
Comme Reagan, George Bush est au c?ur de ces n?uds d?influence, où business, haute politique et idéologie font ménage à trois.
Tout a été dit, avant l?élection de «W», sur ses liens avec les pétroliers et l?habilité de l?un et des autres à utiliser au mieux cet «actif» immatériel inestimable qu?est le nom Bush.
Mieux qu?une marque déposée, un véritable sésame quand il s?agit d?obtenir un permis de forage au Moyen-Orient ou de faire construire, aux frais du contribuable, un stade valorisant une équipe de base-ball achetée à bas prix.
Depuis novembre 2000 et l?arrivée de Bush fils à la Maison-Blanche, ces liaisons dangereuses se sont renforcées. Condoleezza Rice, qui a passé neuf ans chez Chevron (pétrole), est à la fois directrice du Conseil national de Sécurité? et architecte de la nouvelle stratégie pétrolière américaine en Asie centrale.
Quant à Dick Cheney, ci-devant patron d?une entreprise pétrolière opérant dans le monde entier, c?est comme numéro deux des Etats-Unis qu?il s?emploie à remodeler son ancien champ d?activité: le Proche et le Moyen-Orient.
«Sur presque tous les aspects de la politique intérieure et extérieure, les intérêts du grand business dictent leur loi», explique l?économiste Paul Krugman, soulignant le poids de cette armée de hauts responsables recrutés par l?administration républicaine, qui règnent désormais sur les industries pour lesquelles ils travaillaient.
Comme disait ? presque ? Clausewitz, la guerre est la continuation du business par d?autres moyens.
Jean-Gabriel Fredet










