Citation
L’HOMME QUI A FABRIQUE LE PRESIDENT
Karl Rove, le cerveau de George Bush
"The New York Review of Books", New York
George W. l’appelle Boy Genius. Grâce à lui, il a été élu gouverneur du Texas, puis président des Etats-Unis. Ce stratège politique n’a qu’un mot d’ordre : attaquer l’adversaire. Son cynisme n’a d’égal que son efficacité. Portrait d’un homme dangereux qui règne sur le “maître du monde”.
Jamais conseiller politique n’a eu autant de pouvoir à la Maison-Blanche que Karl Rove. Il fut l’éminence grise de Bush depuis le jour où ce dernier s’est présenté pour la première fois au poste de gouverneur du Texas. Selon les auteurs de "Bush’s Brain"* [Le cerveau de Bush], pendant les six années que Bush a passées à la tête du Texas, “rien d’important ne s’est produit sans l’approbation de Rove”. Pourtant, celui-ci oeuvre dans l’ombre et accorde rarement des interviews à la télévision. La plupart de ses activités sont entourées d’un grand secret, et les autres officiels de la Maison-Blanche sont très réticents à parler de ce qu’il fait. Il y avait longtemps que la Maison-Blanche n’avait pas été aussi repliée sur elle-même : Bush déteste les fuites, qui d’après lui ont compromis les chances de réélection de son père, et Rove est là pour veiller à ce qu’il n’y en ait pas.
Les deux biographies de Karl Rove publiées dernièrement portent principalement sur son rôle dans la politique texane et dans la montée au pouvoir de Bush, mais elles nous permettent aussi de mieux comprendre le gouvernement de l’actuel président des Etats-Unis. "Bush’s Brain", la plus récente, est l’oeuvre de deux journalistes texans chevronnés, James Moore et Wayne Slater, qui suivent le tandem depuis de nombreuses années. L’autre, "Boy Genius"** [Petit génie], comme Bush l’appelle, est également cosignée par deux journalistes texans, Lou Dubose et Jan Reid, mais aussi par Carl Cannon, de l’hebdomadaire conservateur "The Weekly Standard". Les deux ouvrages révèlent comment est née la relation entre les deux hommes, et comment elle s’est développée.
Karl Rove, né dans le Colorado en 1950, se décrit lui-même comme un “obsessionnel” qui n’aime rien tant que l’histoire politique et l’analyse des statistiques électorales. Son père était minéralogiste et sa famille a vécu dans différentes régions du pays. Les premières années de sa vie se sont écoulées pour la plus grande partie dans ce qu’il appelle “un Etat relativement conservateur”, l’Utah. Il a commencé ses études supérieures dans cet Etat, puis a suivi des cours à l’université du Texas et à l’université George Mason, sans jamais obtenir aucun diplôme. Il a énormément lu, en particulier sur l’histoire des Etats-Unis.
Notre homme a établi ses premiers contacts politiques importants à l’époque où il était membre des College Republicans, une association présente sur des centaines de campus universitaires et qui a produit plusieurs grands noms de la droite, dont certains avec lesquels Rove a travaillé par la suite. Parmi eux se trouvent Lee Atwater, décédé aujourd’hui, qui a été un véritable modèle pour Rove et a contribué à faire avancer sa carrière ; Terry Dolan, également décédé, fondateur de la première organisation de droite vraiment sophistiquée, le National Conservative Political Action Committee [qui a contribué à la progression des républicains au Sénat dans les années 80] ; Ralph Reed, ancien président de la Coalition chrétienne et aujourd’hui consultant politique prospère (il a pris une part active dans la campagne menée pour l’investiture de Bush, en particulier en utilisant ses fichiers téléphoniques pendant les primaires en Caroline du Sud) ; Grover Norquist, fondateur et président d’Americans for Tax Reform [Américains pour une baisse des impôts], et architecte d’une coalition rassemblant une centaine de groupes de droite dont l’objectif commun est de restreindre le rôle de l’Etat.
En 1973, avec l’aide de Lee Atwater, Rove était élu président national des College Republicans. Si l’on en croit l’un de ses associés actuels, il se rappelle encore avec exactitude qui l’a soutenu et qui a voté contre lui. Peu après, il participait à l’élaboration d’une campagne électorale en Caroline du Sud au côté de son mentor, qui lui fit connaître très vite les us et coutumes politiques de l’Etat. Atwater y était né, et était pour beaucoup dans la sauvagerie des campagnes politiques caractéristiques de cet Etat. Cette expérience devait se révéler d’une valeur inestimable, permettant à Rove de donner la victoire à Bush en Caroline du Sud en 2000. Atwater enseigna également à Rove comment utiliser des thèmes polémiques tels que le patriotisme et l’appartenance raciale pour gêner l’opposition. C’est ainsi que, après avoir été battu à plate couture par John McCain dans la primaire du New Hampshire, Bush fit une apparition calculée à l’université Bob Jones de Caroline du Sud - où les couples Noirs-Blancs sont interdits - afin d’attirer le vote fondamentaliste.
Sa fonction de président des College Republicans au milieu des années 70 a permis à Rove de fréquenter les bureaux du Republican National Committee (RNC). Cet organisme du Parti républicain, qui organise et finance les campagnes électorales, était alors dirigé par George Bush père, qui l’embaucha comme secrétaire particulier. (L’une des missions de Rove était de remettre les clés de la voiture de son employeur à son fils aîné lorsque celui-ci venait à Washington.) Un peu plus tard, Rove s’installa à Austin pour participer à la campagne présidentielle de Bush père. Il décela chez son fils George, alors copropriétaire de l’équipe de base-ball des Texas Rangers, les promesses d’un grand avenir politique, et vit en lui l’instrument idéal pour satisfaire sa propre ambition de pouvoir au plan national. Il poussa activement George W. à briguer le poste de gouverneur du Texas, puis la présidence du pays. Le consultant, comme le montrent clairement ses biographes, nourrissait plus d’ambitions pour son client que son client n’en avait pour lui-même. A la même époque, Rove créa un cabinet de conseil en stratégie politique qui devint bientôt une affaire lucrative. Il était particulièrement doué pour diriger les campagnes par mailing. Ce faisant, il ne tarda pas à réorganiser la scène politique texane de fond en comble, et offrit aux candidats républicains - dont la plupart étaient ses clients - presque toutes les charges électives dans cet Etat autrefois démocrate.
D’après les deux livres, la carrière de Rove en tant qu’acteur politique a toujours été marquée par des coups bas, que lui-même préfère appeler des “ruses”. Par exemple, il a appris avec Atwater qu’il pouvait être très rentable d’organiser une campagne de rumeurs en utilisant la radio, le téléphone et les “sondages orientés”, qui par des questions font courir un bruit. C’est ainsi qu’on a dit d’Ann Richards, qui gouvernait le Texas avant d’être battue par Bush, en 1994, qu’elle était homosexuelle, et du sénateur John McCain qu’il souffrait d’un déséquilibre mental et était père d’un enfant noir (en réalité, les McCain ont adopté un orphelin originaire du Bangladesh). Les clients de Rove, y compris George W. Bush, ont toujours réussi à se tenir à l’écart de ces campagnes de dénigrement, affirmant qu’ils n’avaient rien à voir avec elles. D’après Moore et Slater, “les candidats pris en main par Rove ont toujours pu dire sans mentir qu’ils menaient une campagne propre et fondée sur les enjeux politiques parce que Rove exécutait la sale besogne sans jamais impliquer ses clients. Il passait des coups de fil aux journalistes, fournissait des documents, produisait des témoignages accablants émanant de tiers. Cette tactique, qui constituait déjà un outil des campagnes électorales modernes, a été portée par Rove à un nouveau stade de raffinement.”
Après les élections de 2000, non content de devenir le conseiller politique de Bush à la Maison-Blanche, Rove prit également les rênes du RNC. Il se débarrassa du président qu’il avait choisi avec Bush dans un premier temps, l’ancien gouverneur de Virginie James Gilmore, qu’il ne trouvait pas assez docile, et nomma à sa place Mark Racicot, ancien gouverneur du Montana et ami de Bush, qui s’était montré très serviable pendant le nouveau décompte des voix en Floride, faisant d’innombrables apparitions à la télévision pour plaider en faveur du candidat républicain. En réalité, Rove dirige le RNC à travers son vice-président, Jack Oliver, un fidèle de longue date de la famille Bush. Environ un an avant l’élection de 2000, Rove s’était allié avec Grover Norquist, sans doute le personnage le plus important dans la machine de la droite américaine, sans qui Bush n’aurait pas pu devenir président et ne pourrait probablement pas être réélu en 2004. Non seulement Rove cultive la droite, la base du Parti républicain, mais à travers Norquist il essaie d’élargir sa clientèle électorale. Les deux hommes sont maîtres dans l’art de construire des alliances, et cherchent à former une coalition afin d’asseoir la suprématie républicaine dans la vie politique américaine. Ils s’y emploient de différentes manières : si les réductions d’impôt préconisées par Bush (ainsi que par Norquist) favorisent les très riches, Rove et Norquist se sont également efforcés de séduire les petites entreprises, un groupe de pression puissant qui veut depuis longtemps supprimer l’impôt sur la succession (que Norquist a surnommé l’“impôt de la mort”). Les deux hommes cherchent également à inciter davantage de groupes sociaux à voter républicain, non seulement les Hispaniques, mais aussi les musulmans et les immigrants indiens et pakistanais, qui sont souvent propriétaires de petites entreprises, comme l’observe Norquist. Rove suit de près les efforts réalisés par Norquist pour étendre l’influence de sa coalition de groupes de droite dans d’autres Etats. Lorsque les deux hommes se rencontrent, ce qui est assez fréquent, Norquist montre à Rove une carte indiquant les endroits où son organisation est représentée, et Rove le pousse à s’implanter en Virginie-Occidentale, dans le Missouri et en Caroline du Nord, des Etats importants pour la réélection de Bush. (Rove avait senti que Bush pouvait l’emporter en 2000 en Virginie-Occidentale, un Etat traditionnellement démocrate, et après un gros effort de campagne comprenant non seulement la diffusion de spots publicitaires à la télévision mais aussi trois visites du candidat dans l’Etat et deux de Dick Cheney - ainsi que des apparitions des parents du candidat et de Charlton Heston, accueilli comme un héros - Bush a gagné. D’après Moore et Slater, “aucune autre décision prise par Rove au cours des élections générales de 2000 n’illustre mieux son génie politique”.) Quatre fois par an, Rove assiste aux réunions du mercredi matin de Norquist avec ses alliés de Washington. Il a aussi organisé des collectes de fonds pour sa coalition.
La campagne de Bush pour la présidentielle est loin d’être la première campagne présidentielle fondée sur de fausses promesses - en 1932, Franklin Delano Roosevelt promettait un retour à l’équilibre budgétaire -, mais avec le recul le cynisme de Bush laisse sans voix. Après avoir obtenu l’investiture en tant que candidat à la présidence grâce au fort soutien de l’électorat conservateur, et conscient que les élections aux Etats-Unis se gagnent en attirant des électeurs qui ne sont ni franchement à gauche ni franchement conservateurs, Bush opéra un virage vers le centre, et ce surtout devant les caméras : plusieurs images l’ont ainsi montré en compagnie d’enfants noirs. Au cours de l’été 2000, lorsque j’ai fait remarquer à Norquist que Bush semblait “pencher vers le centre”, il m’a rapidement mis les points sur les i : Bush faisait exactement ce que la droite voulait qu’il fasse, en prenant fait et cause pour la baisse des impôts, la défense antimissile, la privatisation des retraites, la limitation des dommages et intérêts “punitifs” dans les procès contre les entreprises (ou tort reform), et en s’opposant à l’avortement et à toute réglementation de la détention des armes à feu. Bien entendu, il applique une politique de droite depuis qu’il a été élu. Rove défend depuis longtemps la tort reform, qu’il considère comme une arme politique efficace. Quand il a persuadé Bush de s’en faire le héraut, lors de sa première campagne pour le poste de gouverneur du Texas, l’un des clients de sa société de conseil était Philip Morris. “Je l’ai en quelque sorte entraîné là-dedans”, a confié Rove aux auteurs de "Boy Genius". Il a également compris que les avocats non seulement votent démocrate mais que, ayant empoché d’importants honoraires, proportionnels aux dommages et intérêts obtenus, ils versent de coquettes contributions à leurs candidats favoris. Toute diminution de ces honoraires ne pouvant qu’être bénéfique aux républicains, la tort reform est donc devenue aujourd’hui un de leurs chevaux de bataille. Comme le dit Norquist, “lorsqu’on est un parti qui représente les milieux d’affaires, on veut faire baisser les dommages et intérêts”.
Aucun conseiller de la Maison-Blanche n’a été plus actif que Rove pendant les élections législatives de novembre 2002, et la victoire des républicains est à porter pour une bonne part au crédit du génie machiavélique de Rove. Dans son discours devant le RNC en janvier 2002, il avait pressé les républicains de tirer parti de la guerre décrétée par Bush contre le terrorisme, rappelant qu’en ce qui concerne la défense nationale la population fait davantage confiance aux républicains. Il y a de bonnes raisons de penser que Rove et Bush ont délibérément programmé de signer la résolution sur la guerre contre l’Irak juste avant ces élections de mi-mandat. L’accusation d’antipatriotisme formulée à l’encontre du sénateur de Géorgie Max Cleland, qui a perdu ses deux jambes et un bras pendant la guerre du Vietnam, a contribué à sa défaite. Cette accusation était bien entendu tout à fait scandaleuse, mais il en faut davantage pour embarrasser Bush et Rove. On a beau dire de Bush qu’il a un caractère facile à vivre, il n’est pas moins impitoyable que son mentor. Dans le cas de Cleland, la campagne de dénigrement a pris la forme d’un spot télévisé associant des images de lui et des photographies de Ben Laden et de Saddam Hussein. Outré, le sénateur républicain du Nebraska Chuck Hagel, également vétéran du Vietnam, menaça de diffuser son propre spot en faveur de Cleland si le premier spot continuait à passer. On obtempéra, mais le mal était fait. Un procédé similaire a été utilisé contre le sénateur démocrate du Dakota du Sud, Tim Johnson, dont le fils servit en Afghanistan et en Irak. Johnson a été élu, mais de justesse. Le Dakota du Sud est un champ de bataille pour Bush et Rove depuis ce jour de 2001 où les démocrates sont devenus majoritaires au Sénat, avec à leur tête Tom Daschle, originaire de cet Etat. Là-bas, les élections de mi-mandat ont pris la forme d’un combat entre Bush et Daschle mené par alliés interposés. En novembre 2001, une publicité a été diffusée montrant Daschle, qui s’était retiré de la course, avec un portrait de Saddam Hussein. Voilà comment Bush tient sa promesse de “changer le ton” à Washington ! Les auteurs de "Boy Genius" démontrent de manière convaincante que Rove était parfaitement au courant de la diffusion de ces spots, et qu’il a pu contribuer à leur conception. Quoi qu’il en soit, les républicains reprirent le Sénat en novembre 2002.
"Bush’s Brain" dépeint Karl Rove comme un homme dur et impitoyable, qui voit les choses en blanc et noir. Dans un mémorandum destiné à un client texan, il a résumé sa stratégie de campagne en trois mots : “Attaquer. Attaquer. Attaquer.” D’après Moore et Slater, il considère tout politicien ou consultant rival comme un individu devant être puni et, si possible, détruit. Prenons un seul exemple, celui de John McCain [le sénateur républicain qui s’était présenté contre Bush à la présidentielle]. Il a vigoureusement soutenu le président concernant la guerre en Afghanistan et en Irak, ainsi que sur d’autres questions. Or il figure toujours sur la liste des ennemis. Les conseillers politiques et les représentants des groupes de pression qui ont soutenu McCain en 2000 ont dû se livrer à d’habiles manoeuvres pour accéder à l’entourage immédiat du président. Peu ont réussi. Plusieurs sympathisants de McCain, dont certains étaient très qualifiés, se sont vus exclus de l’administration Bush. La relation de travail entre Bush et Rove a ceci d’inquiétant que tous deux ont la rancune profonde et tenace. Maintenant que Karen Hughes - l’ancienne conseillère de Bush, qui était aussi proche de lui que Rove à présent - est rentrée au Texas et vient très peu à Washington, il semble qu’il n’y ait personne pour calmer la colère des deux hommes, une colère qu’ils alimentent mutuellement. Le ressentiment de Bush ne vise pas seulement ses adversaires politiques : il s’étend à des pays entiers tels que la France et l’Allemagne, mais aussi la Turquie.
On l’a souvent dit : Bush et Rove ont fait preuve d’audace pendant les élections de 2002, et leurs efforts ont porté leurs fruits. Les républicains ont remporté deux sièges au Sénat, dont ils ont ainsi repris le contrôle, et six sièges à la Chambre des représentants, où ils détenaient déjà la majorité. Depuis la guerre de Sécession, ce n’est que la troisième fois que le parti au pouvoir gagne des sièges à la Chambre lors d’élections de mi-mandat. Avec un Congrès désormais sous contrôle républicain, Bush règne sur Washington, Karl Rove à ses côtés. Celui-ci certifie aux observateurs qu’il ne s’occupe pas de politique étrangère, sachant que cela paraîtrait déplacé pour un consultant politique. En réalité, il intervient dans les décisions prises dans ce domaine sans perdre de vue un seul instant, comme d’habitude, les intérêts électoraux du président. Parmi ses nombreuses activités, celle-ci est sans aucun doute la plus confidentielle. Certains articles de presse ont déjà démontré qu’il avait incité Bush à faire pencher sa politique au Moyen-Orient davantage du côté d’Ariel Sharon, dans le but de consolider le soutien apporté à l’actuel président par la droite chrétienne, très favorable à un grand Israël, et d’attirer un plus grand nombre d’électeurs juifs pour l’élection de 2004. Bien entendu, Rove n’est pas seul à vouloir aller dans ce sens : les conservateurs et néoconservateurs (dont Dick Cheney, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz), qui voient en Israël le seul allié véritablement fiable des Etats-Unis au Moyen-Orient, partagent son point de vue. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il a également été envoyé en mission de paix au Soudan par le président Bush, et qu’il a incité les négociateurs à trouver une solution favorisant plutôt les forces chrétiennes du Sud - soutenues par la droite - que leurs adversaires musulmans, qui gouvernent dans le Nord. Selon Moore et Slater, Rove aurait une grande responsabilité dans la stratégie appliquée par Bush en Irak, ce qui est tout à fait possible, mais ces auteurs s’aventurent là sur un terrain moins solide. A la différence de leurs autres démonstrations, ils se fondent essentiellement sur des suppositions, et négligent de plus la forte influence de Cheney, de Rumsfeld et de Wolfowitz. On ne peut pourtant pas nier que la manière dont Bush a traité la question a certains accents roviens. Colin Powell, qui ne voulait pas invoquer de liens entre l’Irak et Al Qaida dans son exposé du 6 février devant le Conseil de sécurité des Nations unies, a dû s’y résoudre devant l’insistance de la Maison-Blanche. Cette partie a été la plus faible de son argumentation. Certes, rien ne prouve que Rove ait eu quelque chose à voir dans les décisions relatives au discours de Powell, mais on peut parier sans prendre de risques qu’il a senti qu’une déclaration de guerre contre l’Irak serait plus populaire si le public était persuadé que le pays était impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001, ce qui n’allait pas manquer de se produire si des officiels le répétaient assez souvent. En fait, un sondage publié peu après le début de la guerre a montré que 42 % des Américains croyaient que l’Irak était mêlé aux attentats.
Pour Moore et Slater, Rove est un homme dangereux. Cependant, leur livre, qui se fonde sur des informations solides (sauf lorsqu’ils abordent le sujet de l’Irak), reste objectif et sans intention de nuire. Les deux auteurs s’inquiètent de voir un individu faire preuve d’un tel acharnement à obtenir le succès politique de son employeur, les instruments du pouvoir à portée de main. Cette situation est presque sans précédent, si ce n’est à l’époque de Richard Nixon, lorsque la Maison-Blanche avait sa “liste d’ennemis”, lesquels étaient persécutés à coups de contrôles fiscaux et d’autres actions de représailles. Dans "Bush’s Brain", un consultant de Washington qui travaille pour les deux partis qualifie Rove de “nixonien”. Comme Nixon, Rove se croit entouré d’ennemis. Comme lui, il est porté à la vengeance. Il n’hésite pas à avoir recours à des méthodes laissant peu de place aux scrupules ou à exploiter les sentiments patriotiques. Son pouvoir presque illimité est préoccupant. Mais plus inquiétant encore est le fait que ce brillant visionnaire qui a remanié la politique du Texas avec une énergie frénétique est en train d’utiliser sa méthode à l’échelle du pays tout entier.
Elizabeth Drew
* "Bush’s Brain : How Karl Rove Made George W. Bush Presidential" (Le cerveau de Bush : comment Karl Rove a fait de George W. Bush un présidentiable), de James Moore et Wayne Slater, éditions Wiley.
** "Boy Genius : Karl Rove, the Brains Behind the Remarkable Political Triumph of George W. Bush" (Petit génie : Karl Rove, le cerveau qui se cache derrière le remarquable triomphe politique de George W. Bush), Lou Dubose, Jan Reid et Carl M. Cannon, éditions PublicAffairs.
Karl Rove, le cerveau de George Bush
"The New York Review of Books", New York
George W. l’appelle Boy Genius. Grâce à lui, il a été élu gouverneur du Texas, puis président des Etats-Unis. Ce stratège politique n’a qu’un mot d’ordre : attaquer l’adversaire. Son cynisme n’a d’égal que son efficacité. Portrait d’un homme dangereux qui règne sur le “maître du monde”.
Jamais conseiller politique n’a eu autant de pouvoir à la Maison-Blanche que Karl Rove. Il fut l’éminence grise de Bush depuis le jour où ce dernier s’est présenté pour la première fois au poste de gouverneur du Texas. Selon les auteurs de "Bush’s Brain"* [Le cerveau de Bush], pendant les six années que Bush a passées à la tête du Texas, “rien d’important ne s’est produit sans l’approbation de Rove”. Pourtant, celui-ci oeuvre dans l’ombre et accorde rarement des interviews à la télévision. La plupart de ses activités sont entourées d’un grand secret, et les autres officiels de la Maison-Blanche sont très réticents à parler de ce qu’il fait. Il y avait longtemps que la Maison-Blanche n’avait pas été aussi repliée sur elle-même : Bush déteste les fuites, qui d’après lui ont compromis les chances de réélection de son père, et Rove est là pour veiller à ce qu’il n’y en ait pas.
Les deux biographies de Karl Rove publiées dernièrement portent principalement sur son rôle dans la politique texane et dans la montée au pouvoir de Bush, mais elles nous permettent aussi de mieux comprendre le gouvernement de l’actuel président des Etats-Unis. "Bush’s Brain", la plus récente, est l’oeuvre de deux journalistes texans chevronnés, James Moore et Wayne Slater, qui suivent le tandem depuis de nombreuses années. L’autre, "Boy Genius"** [Petit génie], comme Bush l’appelle, est également cosignée par deux journalistes texans, Lou Dubose et Jan Reid, mais aussi par Carl Cannon, de l’hebdomadaire conservateur "The Weekly Standard". Les deux ouvrages révèlent comment est née la relation entre les deux hommes, et comment elle s’est développée.
Karl Rove, né dans le Colorado en 1950, se décrit lui-même comme un “obsessionnel” qui n’aime rien tant que l’histoire politique et l’analyse des statistiques électorales. Son père était minéralogiste et sa famille a vécu dans différentes régions du pays. Les premières années de sa vie se sont écoulées pour la plus grande partie dans ce qu’il appelle “un Etat relativement conservateur”, l’Utah. Il a commencé ses études supérieures dans cet Etat, puis a suivi des cours à l’université du Texas et à l’université George Mason, sans jamais obtenir aucun diplôme. Il a énormément lu, en particulier sur l’histoire des Etats-Unis.
Notre homme a établi ses premiers contacts politiques importants à l’époque où il était membre des College Republicans, une association présente sur des centaines de campus universitaires et qui a produit plusieurs grands noms de la droite, dont certains avec lesquels Rove a travaillé par la suite. Parmi eux se trouvent Lee Atwater, décédé aujourd’hui, qui a été un véritable modèle pour Rove et a contribué à faire avancer sa carrière ; Terry Dolan, également décédé, fondateur de la première organisation de droite vraiment sophistiquée, le National Conservative Political Action Committee [qui a contribué à la progression des républicains au Sénat dans les années 80] ; Ralph Reed, ancien président de la Coalition chrétienne et aujourd’hui consultant politique prospère (il a pris une part active dans la campagne menée pour l’investiture de Bush, en particulier en utilisant ses fichiers téléphoniques pendant les primaires en Caroline du Sud) ; Grover Norquist, fondateur et président d’Americans for Tax Reform [Américains pour une baisse des impôts], et architecte d’une coalition rassemblant une centaine de groupes de droite dont l’objectif commun est de restreindre le rôle de l’Etat.
En 1973, avec l’aide de Lee Atwater, Rove était élu président national des College Republicans. Si l’on en croit l’un de ses associés actuels, il se rappelle encore avec exactitude qui l’a soutenu et qui a voté contre lui. Peu après, il participait à l’élaboration d’une campagne électorale en Caroline du Sud au côté de son mentor, qui lui fit connaître très vite les us et coutumes politiques de l’Etat. Atwater y était né, et était pour beaucoup dans la sauvagerie des campagnes politiques caractéristiques de cet Etat. Cette expérience devait se révéler d’une valeur inestimable, permettant à Rove de donner la victoire à Bush en Caroline du Sud en 2000. Atwater enseigna également à Rove comment utiliser des thèmes polémiques tels que le patriotisme et l’appartenance raciale pour gêner l’opposition. C’est ainsi que, après avoir été battu à plate couture par John McCain dans la primaire du New Hampshire, Bush fit une apparition calculée à l’université Bob Jones de Caroline du Sud - où les couples Noirs-Blancs sont interdits - afin d’attirer le vote fondamentaliste.
Sa fonction de président des College Republicans au milieu des années 70 a permis à Rove de fréquenter les bureaux du Republican National Committee (RNC). Cet organisme du Parti républicain, qui organise et finance les campagnes électorales, était alors dirigé par George Bush père, qui l’embaucha comme secrétaire particulier. (L’une des missions de Rove était de remettre les clés de la voiture de son employeur à son fils aîné lorsque celui-ci venait à Washington.) Un peu plus tard, Rove s’installa à Austin pour participer à la campagne présidentielle de Bush père. Il décela chez son fils George, alors copropriétaire de l’équipe de base-ball des Texas Rangers, les promesses d’un grand avenir politique, et vit en lui l’instrument idéal pour satisfaire sa propre ambition de pouvoir au plan national. Il poussa activement George W. à briguer le poste de gouverneur du Texas, puis la présidence du pays. Le consultant, comme le montrent clairement ses biographes, nourrissait plus d’ambitions pour son client que son client n’en avait pour lui-même. A la même époque, Rove créa un cabinet de conseil en stratégie politique qui devint bientôt une affaire lucrative. Il était particulièrement doué pour diriger les campagnes par mailing. Ce faisant, il ne tarda pas à réorganiser la scène politique texane de fond en comble, et offrit aux candidats républicains - dont la plupart étaient ses clients - presque toutes les charges électives dans cet Etat autrefois démocrate.
D’après les deux livres, la carrière de Rove en tant qu’acteur politique a toujours été marquée par des coups bas, que lui-même préfère appeler des “ruses”. Par exemple, il a appris avec Atwater qu’il pouvait être très rentable d’organiser une campagne de rumeurs en utilisant la radio, le téléphone et les “sondages orientés”, qui par des questions font courir un bruit. C’est ainsi qu’on a dit d’Ann Richards, qui gouvernait le Texas avant d’être battue par Bush, en 1994, qu’elle était homosexuelle, et du sénateur John McCain qu’il souffrait d’un déséquilibre mental et était père d’un enfant noir (en réalité, les McCain ont adopté un orphelin originaire du Bangladesh). Les clients de Rove, y compris George W. Bush, ont toujours réussi à se tenir à l’écart de ces campagnes de dénigrement, affirmant qu’ils n’avaient rien à voir avec elles. D’après Moore et Slater, “les candidats pris en main par Rove ont toujours pu dire sans mentir qu’ils menaient une campagne propre et fondée sur les enjeux politiques parce que Rove exécutait la sale besogne sans jamais impliquer ses clients. Il passait des coups de fil aux journalistes, fournissait des documents, produisait des témoignages accablants émanant de tiers. Cette tactique, qui constituait déjà un outil des campagnes électorales modernes, a été portée par Rove à un nouveau stade de raffinement.”
Après les élections de 2000, non content de devenir le conseiller politique de Bush à la Maison-Blanche, Rove prit également les rênes du RNC. Il se débarrassa du président qu’il avait choisi avec Bush dans un premier temps, l’ancien gouverneur de Virginie James Gilmore, qu’il ne trouvait pas assez docile, et nomma à sa place Mark Racicot, ancien gouverneur du Montana et ami de Bush, qui s’était montré très serviable pendant le nouveau décompte des voix en Floride, faisant d’innombrables apparitions à la télévision pour plaider en faveur du candidat républicain. En réalité, Rove dirige le RNC à travers son vice-président, Jack Oliver, un fidèle de longue date de la famille Bush. Environ un an avant l’élection de 2000, Rove s’était allié avec Grover Norquist, sans doute le personnage le plus important dans la machine de la droite américaine, sans qui Bush n’aurait pas pu devenir président et ne pourrait probablement pas être réélu en 2004. Non seulement Rove cultive la droite, la base du Parti républicain, mais à travers Norquist il essaie d’élargir sa clientèle électorale. Les deux hommes sont maîtres dans l’art de construire des alliances, et cherchent à former une coalition afin d’asseoir la suprématie républicaine dans la vie politique américaine. Ils s’y emploient de différentes manières : si les réductions d’impôt préconisées par Bush (ainsi que par Norquist) favorisent les très riches, Rove et Norquist se sont également efforcés de séduire les petites entreprises, un groupe de pression puissant qui veut depuis longtemps supprimer l’impôt sur la succession (que Norquist a surnommé l’“impôt de la mort”). Les deux hommes cherchent également à inciter davantage de groupes sociaux à voter républicain, non seulement les Hispaniques, mais aussi les musulmans et les immigrants indiens et pakistanais, qui sont souvent propriétaires de petites entreprises, comme l’observe Norquist. Rove suit de près les efforts réalisés par Norquist pour étendre l’influence de sa coalition de groupes de droite dans d’autres Etats. Lorsque les deux hommes se rencontrent, ce qui est assez fréquent, Norquist montre à Rove une carte indiquant les endroits où son organisation est représentée, et Rove le pousse à s’implanter en Virginie-Occidentale, dans le Missouri et en Caroline du Nord, des Etats importants pour la réélection de Bush. (Rove avait senti que Bush pouvait l’emporter en 2000 en Virginie-Occidentale, un Etat traditionnellement démocrate, et après un gros effort de campagne comprenant non seulement la diffusion de spots publicitaires à la télévision mais aussi trois visites du candidat dans l’Etat et deux de Dick Cheney - ainsi que des apparitions des parents du candidat et de Charlton Heston, accueilli comme un héros - Bush a gagné. D’après Moore et Slater, “aucune autre décision prise par Rove au cours des élections générales de 2000 n’illustre mieux son génie politique”.) Quatre fois par an, Rove assiste aux réunions du mercredi matin de Norquist avec ses alliés de Washington. Il a aussi organisé des collectes de fonds pour sa coalition.
La campagne de Bush pour la présidentielle est loin d’être la première campagne présidentielle fondée sur de fausses promesses - en 1932, Franklin Delano Roosevelt promettait un retour à l’équilibre budgétaire -, mais avec le recul le cynisme de Bush laisse sans voix. Après avoir obtenu l’investiture en tant que candidat à la présidence grâce au fort soutien de l’électorat conservateur, et conscient que les élections aux Etats-Unis se gagnent en attirant des électeurs qui ne sont ni franchement à gauche ni franchement conservateurs, Bush opéra un virage vers le centre, et ce surtout devant les caméras : plusieurs images l’ont ainsi montré en compagnie d’enfants noirs. Au cours de l’été 2000, lorsque j’ai fait remarquer à Norquist que Bush semblait “pencher vers le centre”, il m’a rapidement mis les points sur les i : Bush faisait exactement ce que la droite voulait qu’il fasse, en prenant fait et cause pour la baisse des impôts, la défense antimissile, la privatisation des retraites, la limitation des dommages et intérêts “punitifs” dans les procès contre les entreprises (ou tort reform), et en s’opposant à l’avortement et à toute réglementation de la détention des armes à feu. Bien entendu, il applique une politique de droite depuis qu’il a été élu. Rove défend depuis longtemps la tort reform, qu’il considère comme une arme politique efficace. Quand il a persuadé Bush de s’en faire le héraut, lors de sa première campagne pour le poste de gouverneur du Texas, l’un des clients de sa société de conseil était Philip Morris. “Je l’ai en quelque sorte entraîné là-dedans”, a confié Rove aux auteurs de "Boy Genius". Il a également compris que les avocats non seulement votent démocrate mais que, ayant empoché d’importants honoraires, proportionnels aux dommages et intérêts obtenus, ils versent de coquettes contributions à leurs candidats favoris. Toute diminution de ces honoraires ne pouvant qu’être bénéfique aux républicains, la tort reform est donc devenue aujourd’hui un de leurs chevaux de bataille. Comme le dit Norquist, “lorsqu’on est un parti qui représente les milieux d’affaires, on veut faire baisser les dommages et intérêts”.
Aucun conseiller de la Maison-Blanche n’a été plus actif que Rove pendant les élections législatives de novembre 2002, et la victoire des républicains est à porter pour une bonne part au crédit du génie machiavélique de Rove. Dans son discours devant le RNC en janvier 2002, il avait pressé les républicains de tirer parti de la guerre décrétée par Bush contre le terrorisme, rappelant qu’en ce qui concerne la défense nationale la population fait davantage confiance aux républicains. Il y a de bonnes raisons de penser que Rove et Bush ont délibérément programmé de signer la résolution sur la guerre contre l’Irak juste avant ces élections de mi-mandat. L’accusation d’antipatriotisme formulée à l’encontre du sénateur de Géorgie Max Cleland, qui a perdu ses deux jambes et un bras pendant la guerre du Vietnam, a contribué à sa défaite. Cette accusation était bien entendu tout à fait scandaleuse, mais il en faut davantage pour embarrasser Bush et Rove. On a beau dire de Bush qu’il a un caractère facile à vivre, il n’est pas moins impitoyable que son mentor. Dans le cas de Cleland, la campagne de dénigrement a pris la forme d’un spot télévisé associant des images de lui et des photographies de Ben Laden et de Saddam Hussein. Outré, le sénateur républicain du Nebraska Chuck Hagel, également vétéran du Vietnam, menaça de diffuser son propre spot en faveur de Cleland si le premier spot continuait à passer. On obtempéra, mais le mal était fait. Un procédé similaire a été utilisé contre le sénateur démocrate du Dakota du Sud, Tim Johnson, dont le fils servit en Afghanistan et en Irak. Johnson a été élu, mais de justesse. Le Dakota du Sud est un champ de bataille pour Bush et Rove depuis ce jour de 2001 où les démocrates sont devenus majoritaires au Sénat, avec à leur tête Tom Daschle, originaire de cet Etat. Là-bas, les élections de mi-mandat ont pris la forme d’un combat entre Bush et Daschle mené par alliés interposés. En novembre 2001, une publicité a été diffusée montrant Daschle, qui s’était retiré de la course, avec un portrait de Saddam Hussein. Voilà comment Bush tient sa promesse de “changer le ton” à Washington ! Les auteurs de "Boy Genius" démontrent de manière convaincante que Rove était parfaitement au courant de la diffusion de ces spots, et qu’il a pu contribuer à leur conception. Quoi qu’il en soit, les républicains reprirent le Sénat en novembre 2002.
"Bush’s Brain" dépeint Karl Rove comme un homme dur et impitoyable, qui voit les choses en blanc et noir. Dans un mémorandum destiné à un client texan, il a résumé sa stratégie de campagne en trois mots : “Attaquer. Attaquer. Attaquer.” D’après Moore et Slater, il considère tout politicien ou consultant rival comme un individu devant être puni et, si possible, détruit. Prenons un seul exemple, celui de John McCain [le sénateur républicain qui s’était présenté contre Bush à la présidentielle]. Il a vigoureusement soutenu le président concernant la guerre en Afghanistan et en Irak, ainsi que sur d’autres questions. Or il figure toujours sur la liste des ennemis. Les conseillers politiques et les représentants des groupes de pression qui ont soutenu McCain en 2000 ont dû se livrer à d’habiles manoeuvres pour accéder à l’entourage immédiat du président. Peu ont réussi. Plusieurs sympathisants de McCain, dont certains étaient très qualifiés, se sont vus exclus de l’administration Bush. La relation de travail entre Bush et Rove a ceci d’inquiétant que tous deux ont la rancune profonde et tenace. Maintenant que Karen Hughes - l’ancienne conseillère de Bush, qui était aussi proche de lui que Rove à présent - est rentrée au Texas et vient très peu à Washington, il semble qu’il n’y ait personne pour calmer la colère des deux hommes, une colère qu’ils alimentent mutuellement. Le ressentiment de Bush ne vise pas seulement ses adversaires politiques : il s’étend à des pays entiers tels que la France et l’Allemagne, mais aussi la Turquie.
On l’a souvent dit : Bush et Rove ont fait preuve d’audace pendant les élections de 2002, et leurs efforts ont porté leurs fruits. Les républicains ont remporté deux sièges au Sénat, dont ils ont ainsi repris le contrôle, et six sièges à la Chambre des représentants, où ils détenaient déjà la majorité. Depuis la guerre de Sécession, ce n’est que la troisième fois que le parti au pouvoir gagne des sièges à la Chambre lors d’élections de mi-mandat. Avec un Congrès désormais sous contrôle républicain, Bush règne sur Washington, Karl Rove à ses côtés. Celui-ci certifie aux observateurs qu’il ne s’occupe pas de politique étrangère, sachant que cela paraîtrait déplacé pour un consultant politique. En réalité, il intervient dans les décisions prises dans ce domaine sans perdre de vue un seul instant, comme d’habitude, les intérêts électoraux du président. Parmi ses nombreuses activités, celle-ci est sans aucun doute la plus confidentielle. Certains articles de presse ont déjà démontré qu’il avait incité Bush à faire pencher sa politique au Moyen-Orient davantage du côté d’Ariel Sharon, dans le but de consolider le soutien apporté à l’actuel président par la droite chrétienne, très favorable à un grand Israël, et d’attirer un plus grand nombre d’électeurs juifs pour l’élection de 2004. Bien entendu, Rove n’est pas seul à vouloir aller dans ce sens : les conservateurs et néoconservateurs (dont Dick Cheney, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz), qui voient en Israël le seul allié véritablement fiable des Etats-Unis au Moyen-Orient, partagent son point de vue. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il a également été envoyé en mission de paix au Soudan par le président Bush, et qu’il a incité les négociateurs à trouver une solution favorisant plutôt les forces chrétiennes du Sud - soutenues par la droite - que leurs adversaires musulmans, qui gouvernent dans le Nord. Selon Moore et Slater, Rove aurait une grande responsabilité dans la stratégie appliquée par Bush en Irak, ce qui est tout à fait possible, mais ces auteurs s’aventurent là sur un terrain moins solide. A la différence de leurs autres démonstrations, ils se fondent essentiellement sur des suppositions, et négligent de plus la forte influence de Cheney, de Rumsfeld et de Wolfowitz. On ne peut pourtant pas nier que la manière dont Bush a traité la question a certains accents roviens. Colin Powell, qui ne voulait pas invoquer de liens entre l’Irak et Al Qaida dans son exposé du 6 février devant le Conseil de sécurité des Nations unies, a dû s’y résoudre devant l’insistance de la Maison-Blanche. Cette partie a été la plus faible de son argumentation. Certes, rien ne prouve que Rove ait eu quelque chose à voir dans les décisions relatives au discours de Powell, mais on peut parier sans prendre de risques qu’il a senti qu’une déclaration de guerre contre l’Irak serait plus populaire si le public était persuadé que le pays était impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001, ce qui n’allait pas manquer de se produire si des officiels le répétaient assez souvent. En fait, un sondage publié peu après le début de la guerre a montré que 42 % des Américains croyaient que l’Irak était mêlé aux attentats.
Pour Moore et Slater, Rove est un homme dangereux. Cependant, leur livre, qui se fonde sur des informations solides (sauf lorsqu’ils abordent le sujet de l’Irak), reste objectif et sans intention de nuire. Les deux auteurs s’inquiètent de voir un individu faire preuve d’un tel acharnement à obtenir le succès politique de son employeur, les instruments du pouvoir à portée de main. Cette situation est presque sans précédent, si ce n’est à l’époque de Richard Nixon, lorsque la Maison-Blanche avait sa “liste d’ennemis”, lesquels étaient persécutés à coups de contrôles fiscaux et d’autres actions de représailles. Dans "Bush’s Brain", un consultant de Washington qui travaille pour les deux partis qualifie Rove de “nixonien”. Comme Nixon, Rove se croit entouré d’ennemis. Comme lui, il est porté à la vengeance. Il n’hésite pas à avoir recours à des méthodes laissant peu de place aux scrupules ou à exploiter les sentiments patriotiques. Son pouvoir presque illimité est préoccupant. Mais plus inquiétant encore est le fait que ce brillant visionnaire qui a remanié la politique du Texas avec une énergie frénétique est en train d’utiliser sa méthode à l’échelle du pays tout entier.
Elizabeth Drew
* "Bush’s Brain : How Karl Rove Made George W. Bush Presidential" (Le cerveau de Bush : comment Karl Rove a fait de George W. Bush un présidentiable), de James Moore et Wayne Slater, éditions Wiley.
** "Boy Genius : Karl Rove, the Brains Behind the Remarkable Political Triumph of George W. Bush" (Petit génie : Karl Rove, le cerveau qui se cache derrière le remarquable triomphe politique de George W. Bush), Lou Dubose, Jan Reid et Carl M. Cannon, éditions PublicAffairs.
http://www.courrieri...ag657/ERsoc.htm
no comment … mais moi ça me fait peur un gars comme ça à la tête d'une puissance comme ça...
bien a vous,
Etoile
Ce message a été modifié par Etoiledelune - 30 juillet 2003 à 18:36.














