Article très interressant
Commencé par
jasper
, 14 jun 2002 à 21:16
7 réponses dans ce topic
#1
Posté 14 juin 2002 à 21:16
#2
Posté 26 juillet 2002 à 12:32
C'est possible tout ça
J'espère qu'on va en entendre parler de nouveau.
De même que des vraies causes de la guerre en Afghanistan.
Ne me faites pas croire que la cia, capable de descendre son propre président, de modifier l'histoire d'un pays et de liquider financièrement n'importe qui n'aurait pas réussi à attrapper, liquider ou ruiner Bin Laden ?
c'était manifestement un simple prétexte ...
J'espère qu'on va en entendre parler de nouveau.
De même que des vraies causes de la guerre en Afghanistan.
Ne me faites pas croire que la cia, capable de descendre son propre président, de modifier l'histoire d'un pays et de liquider financièrement n'importe qui n'aurait pas réussi à attrapper, liquider ou ruiner Bin Laden ?
c'était manifestement un simple prétexte ...
#3 Juju
Posté 26 juillet 2002 à 15:12
Desole pour la longeur du texte qui va suivre, mais je ne retrouve pas le bon lien (recherche en cours)....bonne lecture...
c'est ce que j'ai trouve sur un site canadien, a propos des Talibans, du 11 septembre et tt le reste....ca repond a mon avis a la question sur les acauses de la guerre en Afganistan
c'est ce que j'ai trouve sur un site canadien, a propos des Talibans, du 11 septembre et tt le reste....ca repond a mon avis a la question sur les acauses de la guerre en Afganistan
Citation
LES TALIBANS
Les talibans, les États-Unis et les ressources de l'Asie centrale
L'agression militaire de l'Afghanistan par les États-Unis a maintenant pour cible le régime taliban. Toutefois, ce serait en vain que l'on chercherait dans l'imposante couverture de presse de la « guerre au terrorisme » une explication cohérente des origines de cette organisation intégriste islamique, ou de ses fondations sociales et idéologiques, ou encore de son arrivée au pouvoir. Cet oubli n'est pas un accident. Une étude sérieuse du régime des talibans montre quel fut le rôle de Washington dans la genèse du régime théocratique aujourd'hui au pouvoir à Kaboul.
L'administration Bush s'en prend aux talibans parce qu'ils hébergent l'intégriste islamiste Oussama Ben Laden et son organisation, Al Qaida. Mais tout au long des années 1980, les différentes administrations américaines ont financé à coups de milliards de dollars la guerre sainte islamique, aussi nommée djihad, menée par les moudjahidin contre le régime pro-soviétique en place à Kaboul dans le but de contré l'Union Soviétique. De plus, jusqu'à la fin des années 1990, les États-Unis ne se sont pas inquiétés de l'islamisme et des politiques sociales rétrogrades des talibans, qui bénéficiaient de l'appui politique et financier des deux plus proches alliés des États-Unis dans la région, l'Arabie Saoudite et le Pakistan.
Le principal facteur déterminant les changements de cap de Washington par rapport à l'Afghanistan n'est pas la menace du fondamentalisme islamique, mais plutôt la recherche de la meilleure façon de saisir les nouvelles possibilités qui s'ouvraient à lui en Asie centrale après l'effondrement de l'Union Soviétique en 1991. Tout au long de la dernière décennie, les États-Unis ont rivalisé avec la Russie, la Chine, les puissances européennes et le Japon pour l'influence politique dans cette région stratégique cruciale et pour avoir accès aux plus grandes réserves en pétrole pas encore exploitées qu'on trouve dans les nouvelles républiques d'Asie centrale, le Turkménistan, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan.
La clé des immenses profits potentiels en Asie centrale se trouve dans la distribution du pétrole et du gaz naturel de ces régions isolées, en retard économiquement et sans accès maritime vers les principaux marchés pour ces sources d'énergies. Les seuls pipelines qui existent présentement sont ceux du réseau de distribution de l'ancienne Union Soviétique passant par la Russie. Alors que la lutte pour les ressources de la région s'intensifie, le but des États-Unis est très clair. Ils cherchent à miner le monopole économique de la Russie tout en bloquant ses rivaux. Les pipelines doivent donc passer par des pays sur lesquels les États-Unis ont une importante influence économique, ce qui exclut la Chine et l'Iran.
Les républiques de l'Asie centrale faisaient autrefois partie de l'Union Soviétique et ont de longues frontières en commun avec la Chine et l'Iran. Aussi un pipeline qui ne passerait ni par la Russie, la Chine ou l'Iran ne laisse que deux alternatives. La première est le difficile parcours qui consiste à passer sous la Mer Caspienne pour continuer à travers le Caucase en passant l'Azerbaïdjan, la Géorgie et finalement la Turquie. La deuxième est de passer par l'Afghanistan et le Pakistan, un parcours beaucoup plus court, mais qui soulève immédiatement la question des difficultés politiques. Avec qui négocier en Afghanistan et comment s'assurer d'une stabilité politique suffisante pour construire et maintenir en état d'utilisation un réseau de pipelines ?
Depuis que le régime appuyé par les Soviétiques de Mohammed Najibullah est tombé en 1992, Kaboul est devenu un champ de bataille pour les milices moudjahidin concurrentes. Le professeur Burhanuddin Rabbani fut tout d'abord à la tête du gouvernement, présidant une coalition instable et changeante qui était assise surtout sur les Tadjiks et les Ouzbeks du nord de l'Afghanistan. Retranchée dans les banlieues de Kaboul, on trouvait aussi la milice rivale Hezb-e-Islami, qui recrutait surtout dans la majorité pachtoune du sud de l'Afghanistan. Sous la direction de Gulbuddin Hekmatyar, elles ont attaqué les positions gouvernementales dans la capitale au moyen d'une quantité immense de roquettes.
L'existence de nombreuses autres milices se rangeant derrière l'un ou l'autre des forces en présence, dont les luttes menaient à la destruction de Kaboul et provoquaient des vagues de réfugiés, est une manifestation des innombrables divisions sur des lignes ethniques et religieuses que l'on trouve en Afghanistan. Ces rivalités ne sont pas que l'expression des animosités au niveau local, mais aussi des intérêts de différents pays qui offre un appui financier, chacun cherchant à imposer son influence. Le Pakistan appuyait Hekmatyar, l'Iran se liguait derrière le Hazaras chiite, et l'Arabie Saoudite finançait plusieurs organisations, principalement celles se réclamant à sa vision de l'islam, le Wahabbisme. Les républiques de l'Asie centrale avaient des liens avec les groupes ethniques du nord de l'Afghanistan et, en arrière-plan, l'Inde, la Russie et les États-Unis étaient tous impliqués dans les affaires internes de l'Afghanistan.
La situation à Kaboul était une représentation à petite échelle du pays dans son ensemble. Le gouvernement de Rabbani n'y avait pas véritablement de pouvoir hormis les zones directement sous son contrôle militaire. Le pays était divisé entre les différentes milices rivales, l'économie était en ruine et le tissu social en lambeaux. Plus d'un million de personnes sont mortes dans la guerre contre le régime appuyé par les Soviétiques au cours des années 1980, et plus encore étaient des réfugiés. À la moitié des années 1990, l'espérance de vie ne dépassait pas les 44 ans, et le quart de tous les enfants n'atteignait pas l'âge de cinq ans. Pas plus de 29 pour cent de la population avait accès à des soins médicaux et un petit douze pour cent à de l'eau sûre.
Les régions pachtounes au sud du pays, desquelles les talibans se sont développés en 1994, étaient le siège du plus grand chaos. Kandahar, la deuxième ville en importance au pays, était divisée entre trois seigneurs de la guerre rivaux, et les régions avoisinantes étaient soumises à la loi arbitraire et souvent brutale d'une douzaine des commandants de milice. C'est cette région d'Afghanistan, une des plus en retard économiquement et des plus conservatrices socialement, d'où provient traditionnellement les rois du pays. Le ressentiment contre les nouveaux dirigeants tadjiks et ouzbeks était augmenté du désespoir qu'engendraient les intolérables conditions économiques et sociales.
Toutefois, les parcours de nombreux pipelines allant du Turkménistan au Pakistan passaient par le sud de l'Afghanistan. Une compagnie argentine, Bridas, fut la première à entrer dans la course. En 1992 et 1993, la compagnie a obtenu les droits d'exploration et d'exploitation pour le gaz naturel du Turkménistan, et en 1994, entreprenait des pourparlers avec les gouvernements turkmène et pakistanais pour la construction d'un pipeline pour le gaz naturel, qui fut conclu au début de 1995 par la signature d'un accord sur une étude de faisabilité. Bridas avait tout d'abord tenté de faire participer le géant américain, Unocal au projet. Unocal avait ces propres ambitions et plus tard la même année signa un accord séparé pour un pipeline, ce qui amorça une rivalité aiguë et des procédures judiciaires entre les deux compagnies.
Tous les plans pour la construction d'un pipeline faisaient l'hypothèse qu'il y aurait une solution politique aux conditions chaotiques que l'on trouvait sur le parcours proposé. Il y avait aussi d'autres intéressés, quoique de moindre envergure, à mettre un terme aux règnes des petits seigneurs de la guerre et aux milices. La route qui va de Quetta au Pakistan au Turkménistan en passant par Kandahar et Herat était la seule alternative à la route du nord de l'Asie centrale passant par une Kaboul en guerre. Les compagnies de transport routier et les propriétaires de camions impliqués dans la très payante affaire du commerce et de la contrebande en Asie centrale devaient payer d'imposants droits de passage aux commandants de milice chaque fois qu'ils passaient sur un des territoires que ceux-ci contrôlaient, une situation que les propriétaires auraient bien aimé voir disparaître.
Les origines des talibans
Dans le cadre de ces discussions, le mouvement taliban est apparu comme une solution possible. Ça ne veut pas dire que les talibans (étudiants ou talibs des écoles islamiques ou madrasas) étaient simplement une créature des gouvernements et des milieux d'affaires. L'émergence soudaine de ce nouveau mouvement en 1994 et la rapidité de sa croissance et de ses succès ont été le produit de deux facteurs, soient le bourbier social et politique qui fournissait une réserve abondante de recrues et l'aide extérieure venant du Pakistan, de l'Arabie saoudite et des États-Unis, sous la forme de financement, d'armes et de conseillers.
Bien que de nombreux dirigeants talibans avaient combattu dans le «djihad» parrainé par les États-Unis contre l'Union soviétique, le mouvement n'était pas issu ou formé d'autres factions moudjahidines. Il était essentiellement basé sur une nouvelle génération qui n'avait pas été directement impliquée dans les luttes des années 80. Ces gens étaient hostiles à ce qu'ils voyaient comme le pouvoir corrompu de petits despotes moudjahidines, qui n'avait amené que misère et souffrances aux Afghans ordinaires après la chute de Najibullah. Leurs propres vies avaient été ravagées par la guerre. Beaucoup d'entre eux avaient grandi dans les camps de réfugiés au sein du Pakistan et reçu une formation rudimentaire dans les madrasas dirigées par divers partis islamiques pakistanais extrémistes.
Un auteur a donné la description suivante : «Ces garçons vivaient dans un monde à part des moudjahidines que j'avais connus dans les années 80, des hommes qui pouvaient décliner leurs lignées tribales et de clan, qui se rappelaient avec nostalgie leurs fermes et vallées abandonnées et racontaient les légendes et les contes de l'histoire afghane. Ces garçons étaient d'une génération qui n'avait jamais vu leur pays en temps de paix, un Afghanistan n'étant pas en guerre contre des envahisseurs ou contre elle-même. Ils étaient littéralement les orphelins de la guerre, sans racines, sans emplois, pauvres et peu formés ».
«Leur croyance simple en l'islam messianique et puritain que leur martelaient de simples mullahs de villages était le seul point d'ancrage auquel ils pouvaient s'accrocher et qui donnait un sens à leurs vies. Formés à rien, même pas aux occupations traditionnelles de leurs ancêtres telles que l'agriculture, l'élevage ou l'artisanat, ils étaient ce que Karl Marx aurait appelé le lumpenprolétariat de l'Afghanistan» [Taliban : Islam, Oil and the New Great Game in Central Asia, Ahmed Rashid, I.B Tauris, 2000, p. 32].
L'idéologie des talibans était un pot-pourri d'idées qui avaient évolué pour plaire à ces couches sociales. Dès le début, le mouvement était profondément réactionnaire. Face aux questions sociales, il regardait en arrière dans un passé mythique où les préceptes du prophète Mahomet étaient strictement observés. Il était profondément imprégné de l'anti-communisme virulent qui avait été généré par la sauvagerie et la répression de régimes successifs pro-soviétiques à Kaboul, qui avaient gouverné sous la fausse bannière du « socialisme ».
Comme les Khmers rouges en Cambodge, les talibans exprimaient les craintes et l'hostilité de couches rurales opprimées envers la vie urbaine, l'enseignement, la culture et la technologie. Leurs dirigeants étaient des mullahs de village semi-formés, et non des intellectuels islamiques possédant à fond les écritures et les préceptes religieux. Ils étaient hostiles à d'autres sectes islamiques, les Shias en particulier, et aux groupes ethniques non-pachtounes. Le code social régressif des talibans reprenait autant les lois tribales pachtounes que la tradition islamique. Dans la mesure où son idéologie avait une base islamique c'était le déo-bandisme, influent mouvement de réforme sociale du 19e siècle, mais sous une forme dépourvue de tout contenu le moindrement progressiste.
Les talibans sont apparus dans un Afghanistan ravagé par la guerre comme une forme de fascisme clérical. Ils reflétaient la déroute et le désespoir de couches déracinées et déclassées de la petite-bourgeoisie rurale, fils de mullahs, de petits fonctionnaires, fermiers ou commerçants. Face aux misères sociales qui se multipliaient en Afghanistan, ces couches ne pouvaient voir aucune autre solution que l'imposition d'un régime islamique dictatorial.
Le compte-rendu que donnent les talibans eux-mêmes de leurs origines nous permet de mieux comprendre leur nature. En juillet 1994, le haut dirigeant des talibans, Mohammed Omar, alors un mullah de village, a reçu une demande d'aide pour libérer deux filles qui avaient été kidnappées par un commandant de la milice locale puis violées. Omar, qui avait combattu dans l'une des organisations moudjahidines, rassembla un groupe de partisans parmi les étudiants religieux des madrasas locales. Armé de quelques fusils, le groupe libéra les filles, captura le commandant et le pendit au canon de son tank.
Que cette histoire soit vraie ou non, les talibans se sont présentés comme des groupes religieux de vigilance, voués à combattre les misères faites aux gens ordinaires. Leurs dirigeants insistaient sur le fait que le mouvement, contrairement aux organisations moudjahidines, n'était pas un parti politique et ne visait pas la formation d'un gouvernement. Ils alléguaient que leur but était de frayer la voie à une administration véritablement islamique et exigeaient sur cette base de grands sacrifices à leurs recrues, qui ne recevaient aucune paye, rien que des armes et de la nourriture.
Aide du Pakistan
Il y avait cependant un grand fossé entre l'image et la réalité. Si les talibans devaient être plus qu'un groupe de fanatiques religieux armés engagés dans des actions de guérilla, le mouvement avait besoin de beaucoup d'argent, d'armes et de munitions, de même que d'une considérable expertise technique et militaire. Leurs recrues appauvries ne pouvaient leur apporter rien de tout cela.
Dès le début, le plus important parrain des talibans était le Pakistan. La puissante agence de renseignements du Pakitan, l'ISI, qui avait été le principal convoyeur de l'argent, des armes et de l'expertise américaines aux groupes moudjahidines durant toutes les années 80, était profondément mêlé à la politique afghane. En 1994, le gouvernement de Benazir Bhutto a ouvert des discussions avec la compagnie argentine Bridas, mais était encore loin d'avoir ouvert une route passant par le sud de l'Afghanistan. Le principal atout du Pakistan, Hekmatyar, était empêtré dans les combats à Kaboul et plutôt mal placé pour amener une solution.
Marchant à tâtons à la recherche d'une solution de rechange, le ministre de l'Intérieur de Bhutto, Naseerullah Babar, a sorti l'idée d'utiliser les talibans. En septembre 1994, il organisa une équipe d'arpenteurs et d'officiers de l'ISI pour étudier la route passant par Kandahar et Herat vers le Turkménistan. Le mois suivant, Bhutto se rendit au Turkménistan où elle s'assura le soutien de deux commandants militaires clés, Rashid Dostum, qui contrôlait des régions de l'Afghanistan situées près de la frontière turkmène, et Ismail Khan, qui gouvernait Herat. Dans un effort pour attirer un soutien financier international, le Pakistan amena également à Kandahar et Herat de nombreux diplomates étrangers basés à Islamabad.
Ayant obtenu un certain appui en faveur de son projet, le ministre de l'Intérieur Babar organisa un convoi d'essai de 30 camions militaires, conduits par d'anciens chauffeurs de l'armée sous le commandement d'un officier d'expérience de l'ISI et gardés par des combattants talibans. Le départ des camions eut lieu le 29 octobre 1994 et, quand la voie était bloquée, les talibans s'occupèrent des milices responsables. Quelques jours plus tard, soit le 5 novembre, les talibans avaient non seulement ouvert le passage mais aussi pris contrôle de Kandahar sans grands combats.
Au cours des trois prochains mois, les talibans prirent contrôle de 12 des 31 provinces de l'Afghanistan. Quelques-unes de ses « victoires » à tout le moins étaient dues à des largesses faites à des commandants de milice locale. Après avoir subi des échecs militaires au milieu de 1995, les talibans se réarmèrent et se réorganisèrent avec l'aide du Pakistan et en septembre 1995, ils faisaient leur entrée à Herat, ouvrant essentiellement la voie du Pakistan à l'Asie centrale. Le mois suivant, Unocal signait son entente de pipeline avec le Turkménistan.
Le Pakistan a toujours était très prudent lorsqu'il s'agissait d'admettre un soutien direct aux talibans, mais les liens sont assez évidents. Les talibans ont des contacts étroits avec le Jamiat-e-Ulema Islam (JUI), un parti extrémiste islamique basé au Pakistan, qui dirigeait ses propres madrasas dans les régions situées sur la frontière afghane. Le JUI a fourni aux talibans un grand nombre de recrues de ses écoles, ainsi qu'un canal de communication avec les cercles dirigeants de l'armée pakistanaise et de l'ISI.
Le signe le plus frappant d'une implication extérieure était le succès militaire du mouvement taliban. En à peine plus d'un an, il était passé d'une poignée d'étudiants à une milice bien organisée qui pouvait aligner 20.000 combattants, épaulés par des tanks, une artillerie, et une force aérienne, et qui contrôlait de larges portions du sud et de l'ouest de l'Afghanistan.
Comme l'a fait observer un auteur : « Il est également inconcevable qu'une force composée essentiellement d'anciens guérilleros et d'étudiants amateurs aurait pu agir avec le niveau d'expertise et d'organisation dont ont fait preuve les talibans dès le début de leurs opérations. Bien qu'il y avait sans doute parmi eux d'anciens membres des forces armées afghanes, la rapidité et la préparation sophistiquée de leurs offensives, la qualité d'éléments tels que leurs communications, leurs frappes aériennes et leurs tirs d'artillerie, menaient à la conclusion inéluctable qu'ils devaient beaucoup à une présence militaire pakistanaise, ou tout au moins à un soutien professionnel »
[Afghanistan : A New History, Martin Ewers, Curzon, 2001, pp 182-3].
Le Pakistan n'était pas la seule source d'aide. L'Arabie saoudite a également fourni une aide financière et matérielle substantielle. Peu après la prise de contrôle de Kandahar par les talibans, le chef de JUI Maulana Fazlur Rehman commença à organiser des « parties de chasse » pour des invités royaux d'Arabie saoudite et des États du golfe. Vers le milieu de 1996, l'Arabie saoudite envoyait des fonds, des véhicules et du mazout pour épauler la poussée des talibans sur Kaboul. Les raisons des Saoudiens étaient doubles. Au niveau politique, l'idéologie fondamentaliste des talibans était proche de leur propre idéologie Wahhabite. Elle était hostile à la secte chiite et donc à la principale rivale régionale de Riyad, à savoir l'Iran. À un niveau plus prosaïque, la compagnie de pétrole saoudienne, la Delta Oil, était partenaire dans le pipeline d'Unocal et misait sur une victoire des talibans pour démarrer le projet.
Tout comme le Pakistan et l'Arabie saoudite, les États-Unis ne cessent de répéter qu'ils n'ont jamais appuyé les talibans. Mais compte tenu de la profonde implication de la CIA au Pakistan et avec l'ISI au cours des années 1980, il est très peu plausible que Washington ignorait l'existence ou n'ait même donné un appui tacite aux plans échafaudés par le gouvernement Bhutto du Pakistan pour les talibans. Bien que le soutien de ce pays aux talibans était un secret de polichinelle, ce n'est qu'à la fin des années 1990 que les États-Unis commencèrent à exercer des pressions sur Islamabad du fait de ses rapports avec le régime.
Des preuves supplémentaires indirectes de l'existence de rapports États-Unis talibans apparurent suite aux efforts du congressiste américain Dana Rohrabacher, membre du Comité des relations avec l'étranger de la Chambre pour avoir accès aux documents officiels des États-Unis ayant trait à l'Afghanistan depuis la formation des talibans. Rohrabacher, un supporter du roi afghan, avait certainement des comptes à régler avec l'administration Clinton. Mais la réponse à ses demandes n'en est pas moins significative. Après deux ans de pressions, le département d'État lui remit près de mille documents couvrant la période après 1996, tout en refusant obstinément de rendre public la moindre entente remontant à la période cruciale précédente.
Bien que les détails exacts des premiers contacts des États-Unis avec les talibans ou leurs soutiens financiers pakistanais ne sont pas disponibles, l'attitude de Washington était claire. L'auteur Ahmed Rashid commente : «L'administration Clinton éprouvait clairement de la sympathie pour les talibans qui partageaient la politique anti-iranienne de Washington, donc importants pour assurer le succès de tout projet de pipeline vers le sud de l'Asie centrale qui contournerait l'Iran. Le congrès des États-Unis a autorisé un budget secret de 20 millions $ à la CIA pour déstabiliser l'Iran. Téhéran a accusé Washington de donner une partie de ces fonds aux talibans ? une allégation qui a toujours été niée par Washington ». [Taliban : Islam, Oil and the New Great Game in Central Asia, p. 46].
En fait, de 1994 à 1997 les États-Unis se sont engagés dans une multitude d'activités diplomatiques afin d'assurer un soutien au projet de pipeline d'Unocal. En mars 1996, un sénateur en vue des États-Unis, Hank Brown, supporter du projet d'Unocal, visita Kaboul et d'autres villes afghanes. Il rencontra les talibans et les invita à envoyer des délégués à une conférence sur l'Afghanistan financée par Unocal aux États-Unis. Le même mois, les États-Unis exercèrent également de la pression sur le gouvernement pakistanais pour mettre fin à son arrangement avec Bridas et appuyer l'entreprise américaine.
Le mois suivant, l'adjointe au secrétaire d'État des États-Unis pour l'Asie méridionale, Robin Raphel, visita le Pakistan, l'Afghanistan et l'Asie centrale. Elle exerça des pressions pour que les parties en arrivent à une solution politique au conflit qui continuait. « Nous sommes également préoccupés du fait que des occasions d'affaires pourraient être ratées ici si la stabilité politique ne peut être rétablie » déclara-t-elle aux médias. Raphel n'eut certes pas d'entretien avec les dirigeants talibans, pas plus qu'elle ne révéla le moindre indice de soutien officiel, mais les États-Unis s'abstinrent bien de condamner néanmoins les talibans en ce qui a trait aux droits des femmes, au trafic de la drogue et au terrorisme, ces mêmes condamnations qui, exprimées avec véhémence, allaient servir de base aux ultimatums adressés au régime à la fin des années 1990.
Pour tous ces sujets, les preuves évidentes ne manquaient pas, sauf pour ceux qui ne voulaient pas les voir.
(?) Déjà depuis la prise de Kandahar, il était évident que les talibans ne respectaient pas les droits démocratiques même les plus élémentaires. L'accès à l'éducation scolaire fut interdite aux filles et les femmes n'eurent plus le droit de travailler - des mesures qui créèrent d'énormes privations. Un code vestimentaire strict, pour ne pas dire absurde fut imposé aux hommes et aux femmes, et presque toutes les formes de loisirs, du vidéo à la télévision, en passant par les cerfs-volants, furent interdits. Une milice religieuse appliqua le code social en exerçant une justice arbitraire dans les rues contre les contrevenants. Des exécutions publiques furent effectuées pour une vaste gamme de crimes, dont l'adultère et l'homosexualité. Le but de ce système de répression est de terroriser la population pour qu'elle accepte la dictature théocratique des talibans sans laquelle personne ne peut rien dire sauf les mollahs talibans. Et même les décisions de ces derniers sont soumises au veto du Mollah Omar à Kandahar.
(?) Pour ce qui est de l'importante industrie de l'héroïne afghane, les États-Unis ont joué un rôle important dans son expansion. Dans les années 1980, les groupes de moujahidines et leur soutiens financiers pakistanais ont utilisé les pistes secrètes qui servaient à l'acheminement des armes en Afghanistan et aménagées avec l'aide de la CIA pour faire sortir d'importantes quantités d'opium hors du pays. La CIA ferma les yeux sur le trafic de la drogue pour ne pas nuire à la poursuite de la guerre contre l'armée soviétique. Au début des années 1990, l'Afghanistan disputait avec la Birmanie le titre de plus grand producteur mondial d'opium. Les États-Unis adoptèrent pratiquement la même attitude que les talibans qui au début voulaient interdire la culture de l'opium mais revinrent vite sur leur décision lorsqu'ils réalisèrent le peu de sources alternatives de revenus qui restaient dans l'économie afghane en ruine. Après la prise de Kandahar par les talibans, la production d'opium de la province environnante augmenta de 50 pour 100. Avec la progression de leurs forces vers le nord, l'ensemble de la production du pays passa à 2 800 tonnes en 1997 - soit une augmentation d'au moins 25 pour 100 depuis 1995. Ces faits n'entraînèrent aucune dénonciation publique de la part de Washington à l'époque.
(?) L'attitude des États-Unis à l'endroit de la menace de l'extrémisme islamiste est tout aussi hypocrite. Dans les années 1980, les États-Unis ont non seulement appuyé les moujahidines en général, mais ils ont de plus approuvé en 1986 un plan pakistanais spécifique pour recruter des combattants dans le monde entier afin de démontrer que le monde musulman au complet soutenait la guerre contre l'Union soviétique. Selon ce plan, environ 35 000 militants islamistes provenant du Moyen-Orient, de l'Asie centrale, de l'Afrique et des Philippines furent entraînés et armés pour lutter en Afghanistan. L'un des personnages importants parmi les « Afghans arabes » comme ils étaient surnommés était Oussama Ben Laden, le fils d'un richissime magnat de la construction yéménite qui construisait des routes et des entrepôts au Pakistan pour les moujahidines depuis 1980. Il travailla avec la CIA en 1986 pour construire le gigantesque complexe tunnelier de Khost devant servir de dépôt d'armes et d'installations pour les entraînement, puis il construisit son propre camp d'entraînement et en 1989, il établit le Al Qaida (signifiant « la base ») pour les Afghans arabes.
La chute de Kaboul
Au milieu des années 1990, l'attitude des États-Unis envers les talibans n'était pas déterminée par Ben Laden, la drogue ou les droits démocratiques. Si la représentante des États-Unis Robin Raphel montrait des signes d'ambivalence quant à un endossement officiel des talibans vers le milieu de 1996, c'était parce que Washington n'était plus certain que les combattants talibans étaient capables de battre leurs opposants et d'assurer un climat politique stable pour le projet Unocal.
Après la capture d'Hérat en 1995, les talibans orientèrent leur efforts vers Kaboul. Tous les intervenants armaient alors leurs protégés en Afghanistan en prévision de la bataille à venir. Le Pakistan et l'Arabie saoudite approvisionnaient les talibans, modernisaient l'aéroport de Kandahar et établissaient de nouveaux réseaux téléphonique et radio. La Russie et l'Iran envoyaient des armes, des munitions et du carburant au régime de Rabbani et ses alliés par avion à la base aérienne de Bagram, située juste au nord de Kaboul. L'Inde aidait également indirectement le régime de Rabbani en le finançant et en modernisant la compagnie aérienne nationale de l'Afghanistan.
Les tentatives de l'ONU, des États-Unis et des autres pays pour en arriver à un accord entre le régime de Rabbani et les talibans échouèrent. En août 1996, les troupes talibanes s'emparèrent de Jalalabad à la frontière du Pakistan et forcèrent finalement les forces de l'opposition à se retirer de Kaboul le mois suivant. L'un des premiers gestes des talibans fut de torturer et d'assassiner brutalement Najibullah et son frère qui depuis 1992 bénéficiaient de l'immunité diplomatique et vivaient dans un bâtiment de l'ONU dans la capitale. Leurs corps mutilés furent pendus dans la rue. Washington réagit ainsi :
Quelques heures seulement après la capture de Kaboul par les talibans, le département d'État des États-Unis annonça qu'il établirait des relations diplomatiques avec les talibans en dépêchant un haut-fonctionnaire à Kaboul - une annonce qui fut vite démentie. Glyn Davies, porte-parole du département d'État, déclara que les États-Unis « N'avaient aucune objection » à exprimer en ce qui a trait aux mesures prises par les talibans pour imposer la loi islamiste. Il décrivit les talibans comme hostiles à la modernité plutôt qu'à l'Occident. Les congressistes des États-Unis mirent tous leurs poids du côté des talibans. « Ce qu'il y a de bon dans ces événements, c'est qu'une faction semble enfin capable de former un gouvernement en Afghanistan, déclara le sénateur Hank Brown, un partisan du projet Unocal » [p.166].
La réaction d'Unocal fut presque identique. Le porte-parole de l'entreprise Chris Taggert, salua d'abord la victoire des talibans en expliquant qu'il serait dorénavant plus facile de terminer le projet de pipeline ? pour ensuite rapidement retirer cette déclaration. La signification était évidente. Les États-Unis voyaient d'abord les talibans comme leur meilleur moyen d?assurer la stabilité requise pour le projet d'Unocal, sans être prêts cependant à appuyer ouvertement le nouveau régime tant que la suprématie de celui-ci était contestée.
Lors d'une séance de l'ONU tenue à huis clos en novembre 1996, Raphel expliqua sans détour que « Les talibans contrôlent plus des deux tiers du pays, ils sont Afghans, ils sont de la place et ils ont démontré qu'ils pouvaient garder le pouvoir. La véritable source de leur succès est la volonté des nombreux Afghans, particulièrement des Pachtounes, de passer tacitement des combats et du chaos sans fin à la paix et à la sécurité, même au prix de sévères restrictions sociales. Il n'est pas dans notre intérêt ou celui de l'Afghanistan que les talibans restent isolés ».
Appuyée par Washington, Unocal continua de louanger activement les leaders talibans qui, dans un effort pour obtenir un accord plus lucratif, louvoyaient entre l'entreprise américaine et Bridas. Unocal donna près d'un million de dollars pour mettre sur pied le Centre des études sur l'Afghanistan à l'Université d'Omaha qui servit de façade pour un programme d'aide aux talibans occupant Kandahar. Le principal résultat de cette « aide » fournie par l'entreprise fut une école technique utilisée pour former des ajusteurs, des électriciens et des charpentiers en prévision de la construction des pipelines. En novembre 1997, une délégation talibane fut invitée par Unocal à Houston, au Texas, où une rencontre avec des représentants du département d'État fut organisée.
La réorientation de la politique de Washington
Mais le vent politique commençait déjà à tourner. Le facteur déterminant survint en mai 1997 lorsque les talibans capturèrent la principale ville du nord du pays, Mazar-e-Sharif, où ils tentèrent d'imposer leurs restrictions religieuses et sociales à une population hostile et suspicieuse formée d'Ouzbeks, de Tadjiks et d'Hazaras chiites.
Leurs actions provoquèrent une révolte au cours de laquelle quelques 600 soldats talibans furent tués lors d'intenses combats dans la ville. Au moins un millier de plus furent capturés alors qu'ils tentaient de fuir et furent vraisemblablement massacrés. Au cours des deux mois suivants, les talibans furent repoussés le long des fronts nord, dans ce qui allait devenir leur pire défaite militaire. En dix semaines de combat, ils subirent plus de 3 000 morts et blessés, en plus de voir 3 600 de leurs combattants devenir des prisonniers.
Mazar-e-Sharif ne fut pas qu'une défaite militaire. Les talibans se regroupèrent, saisirent la ville à nouveau en août 1998 et massacrèrent des milliers d'Hazaras chiites -hommes, femmes et enfants - provoquant presque une guerre avec l'Iran en massacrant un journaliste et onze fonctionnaires iraniens. Les événements de mai 1997 dévoilèrent la profonde animosité ressentie envers les talibans au seins des Afghans d'origines autres que pachtoune. Cela signifiait que la guerre civile serait inévitablement longue et que, même si les talibans réussissaient à s'emparer des places fortes de l'opposition dans le nord, les rebellions et l'instabilité politique n'étaient pas près de disparaître.
Immédiatement après la débâcle de Mazar-e-Sharif, plusieurs décisions cruciales furent prises à Washington. En juillet 1997, dans une brusque volte-face politique, l'administration Clinton cessa de s'opposer au projet du gazoduc Turkménistan-Turquie passant par l'Iran. Le mois suivant, un consortium d'entreprises européennes comprenant la Royal Dutch Shell annonça des plans similaires pour un tel projet. Un accord distinct fut également conclu avec BHP Petroleum d'Australie qui proposait également de construire un gazoduc de l'Iran au Pakistan qui éventuellement se rendrait jusqu'en Inde.
À la même époque, les États-Unis et la Turquie commanditèrent conjointement l'idée d'un « corridor de transport » avec un pipeline principal partant de Bakou en Azerbaïdjan et traversant la Géorgie pour aboutir au port turc de Ceyhan sur la Méditerranée. Washington commença à presser le Turkménistan et le Kazakhstan à participer à ce plan en construisant respectivement un gazoduc et un pipeline passant sous la mer Caspienne et empruntant ensuite le même corridor.
Le plan d'Unocal pour un gazoduc partant du Turkménistan a maintenant un compétiteur. De plus, les propositions de ses rivaux envisagent des routes qui, du moins à court terme, semblent plus stables politiquement. Tant Bridas qu'Unocal ont proposé des plans pour le sud de l'Afghanistan, mais leurs perspectives de réussite semblent de plus en plus distantes. À la fin de 1997, le vice-président Marty Millar d'Unocal commentait : « Nous ne savons pas quand ce projet commencera. Pour cela il faut que la paix règne en Afghanistan et qu'un gouvernement avec lequel nous pouvons travailler soit établi. Ce sera peut-être d'ici la fin de l'année, l'an prochain, ou dans trois ans. Ou encore tout peut tomber à l'eau si les combats se poursuivent ».
Un changement parallèle dans la rhétorique politique de Washington a également commencé à se faire entendre. En novembre 1997, la secrétaire d'État américaine Madeleine Albright adopta un nouveau ton lors d'une visite au Pakistan. Elle profita de cette occasion pour dénoncer les politiques des talibans à l'endroit des femmes comme étant « détestables », mettant en garde clairement le Pakistan qu'il courrait le risque de se retrouver isolé sur la scène internationale. Washington commença alors à exercer des pressions sur le Pakistan en évoquant l'implication des talibans dans le commerce de l'héroïne et les dangers du « terrorisme islamiste ».
La réorientation de la politique américaine devint finale avec les attentats à la bombe contre les ambassades des États-Unis au Kenya et en Tanzanie en août 1998 et suivies des lancements de missiles de croisière par l'administration Clinton contre les camps d'entraînement d'Oussama Ben Laden à Khost en Afghanistan. Ben Laden était retourné en Afghanistan en mai 1996 après six ans d'absence, au cours desquels il était devenu de plus en plus amer à propos du rôle des États-Unis dans le Golfe persique et au Moyen-Orient. Il commença à lancer des appels à la djihad contre les États-Unis à partir d'août 1996. Mais ce n'est qu'après les attaques en Afrique que Washington commença à exiger, sans apporter la moindre preuve de la culpabilité de Ben Laden, que les talibans le livrent.
Unocal a suspendu son projet de pipeline et licencié tous ses employés de Kandahar et d'Islamabad. Le dernier clou dans la tombe a été enfoncé à la fin de 1998, lorsque le prix du pétrole brut a chuté de moitié, passant de 25 $ à 13 $ le baril, rendant ainsi le projet de pipeline d'Unocal non viable économiquement, du moins à court terme. Parallèlement, les demandes de l'administration Clinton pour lui livrer Ben Laden, de même que pour l'adoption de mesures contre le trafic de la drogue et en matière des droits de l'homme, ont servis de base pour l'adoption de sanctions punitives de l'ONU contre les talibans en 1999, sanctions qui ont été renforcées depuis cette année.
Malgré l'intense pression exercée sur les talibans et sur le Pakistan, aucune des demandes des États-Unis n'ont été satisfaites. En 1998 et en 1999, les talibans ont lancé de nouvelles offensives militaires et étendu leur contrôle en repoussant leur opposants dans des poches de territoire au nord-est. Mais la guerre civile n'était toujours pas près de se terminer, avec la Russie et l'Iran continuant d'approvisionner en armes les opposants des talibans. Les sanctions de l'ONU eurent certes pour effet d'empêcher les rivaux de Washington d'occuper une position avantageuse en Afghanistan, mais elles ont également nuit aux États-Unis dans leur tentative d'établir un solide pied à terre dans la région.
L'administration américaine profite maintenant des attaques du 11 septembre perpétrées à New York et Washington pour avancer ses dessins longtemps mûris en Asie centrale. Sans fournir la moindre preuve, Bush a immédiatement tenu Ben Laden responsable de la dévastation aux États-Unis et lancé une série d'ultimatums au régime des talibans en exigeant que l'on livre Ben Laden, que l'on ferme les installations d'Al Qaida et que l'on donne accès aux États-Unis à tous les « camps d'entraînement des terroristes ». Lorsque les talibans rejetèrent ces demandes inflexibles, Bush donna le signal à ses généraux de lancer des milliers de bombes et de missiles de croisière sur l'Afghanistan, avec le but avoué de faire tomber le régime.
S'il faudrait croire l'administration Bush et les médias internationaux, l'unique intention de Washington en menant cette guerre longue et coûteuse contre l'un des pays les plus pauvres et arriérés économiquement de la planète serait de mettre la main sur Ben Laden et de détruire son réseau d'Al Qaida. Mais comme le démontre la présente revue historique, les objectifs de Washington en Afghanistan ne sont pas déterminés par la peur du terrorisme ou par des préoccupations en matière des droits de l'homme. Les États-Unis ont pour la première fois établis une présence militaire dans les républiques d'Asie centrale en déployant des troupes en Ouzbékistan. La présente campagne militaire leur permettra de dicter les termes de tout régime post-taliban en Afghanistan.
Même si Ben Laden était tué demain et son organisation détruite, Washington n'aurait pas l'intention de reculer, car il vient de faire ses premiers pas pour assurer sa domination sur cette région stratégique essentielle et ses vastes réserves énergétiques.
L?ASSASSINAT DES TALIBANS
L'assassinat de jusqu'à 800 prisonniers talibans dimanche le 25 novembre 2001 à Mazar-i-Sharif, est un crime de guerre pour lequel l'armée et le gouvernement américains, y compris le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld et le président Bush, portent la responsabilité politique. Ce massacre montre la vraie nature de l'assaut américain sur l'Afghanistan. Les attaques terroristes du 11 septembre ne sont qu'un prétexte pour lancer une guerre de style colonial, comportant pillages et massacres.
L'opération sauvage et les mensonges qui ont servi à cacher le crime à la forteresse Qala-i-Janghi rappellent les atrocités de la guerre au Vietnam : le massacre à My Lai, le meurtre de 20.000 vietnamiens par le programme d'assassinats «Phoenix», les bombardements de saturation, la défoliation aérienne avec des poisons tels que «Agent Orange», la destruction de la ville de Ben Suc, où un officier américain a déclaré «Qu'il était nécessaire de détruire le village pour le sauver».
Selon la presse et le gouvernement américain, des forces spéciales américaines et du personnel de la CIA étaient présents à Mazar-i-Sharif, faisant venir des hélicoptères et des avions de chasse, et dirigeant les mouvements des soldats de l'Alliance du Nord tandis qu'ils tiraient sur des centaines de prisonniers. La télévision allemande a diffusé des images de soldats de l'Alliance du Nord qui tiraient des murs de la forteresse sur une masse de prisonniers sous eux.
La plupart des tués, cependant, ont été anéantis par les bombardements aériens américains. Des chasseurs ont lâché des bombes sur la forteresse et des hélicoptères AC-130, armés de canons qui tirent 1.800 balles par minutes, étaient dirigés par des troupes spéciales à l'intérieur de la forteresse. Des chars et 2.000 soldats de l'Alliance du Nord ont fini le travail de destruction. Tout au long de cette bataille inégale, selon Alex Perry, le journaliste de Time qui était sur place, environ 40 troupes spéciales américaines et membres de la SAS britannique «faisaient marcher l'affaire», dirigeant les opérations aériennes et celles sur terre.
Le caractère barbare de la répression était calculé, comme l'indiquent les commentaires des portes-paroles de l'Alliance du Nord lundi le 26 novembre. «Ils ont été tous tués, et très peu d'entre eux arrêtés» a dit Zaher Wahadat, qui a confirmé que jusqu'à 800 prisonniers étaient peut-être morts. Alim Razim, un conseiller du général Rashid Dostum, le chef militaire régional, a assuré que tout prisonnier qui restait en vie ne le resterait pas longtemps. «Ceux qui restent seront morts», a-t-il dit. «Aucun d'entre eux ne pourra y échapper».
Des portes-paroles de l'Alliance du Nord et du Pentagone ont dit que les prisonniers talibans avaient introduit des armes dans la forteresse sous leurs tuniques, et ensuite tiré sur des gardes et tenté de s'échapper. Mais les journalistes à l'intérieur de la prison ont dit que les prisonniers avaient commencé la rébellion en s'emparant des armes de plusieurs des gardes.
Il n'est même pas évident qu'il y ait eu de rébellion organisée. Comme le journal britannique Guardian l'a fait remarquer, «Tué en tentant de s'évader est, après tout, un des mensonges les plus connus». Les troupes de l'Alliance du Nord ont peut-être ouvert le feu sur les prisonniers, provoquant une révolte.
Ces groupes anti-talibans ont une longue histoire d'infractions aux droits humanitaires, surtout à Mazar-i-Sharif, la scène de massacres des deux côtés pendant la guerre civile de dix ans en Afghanistan. Le Comité International de la Croix-Rouge a rapporté la semaine dernière qu'il avait trouvé de 400 à 600 cadavres à Mazar-i-Sharif, apparemment des victimes d'exécutions sommaires après la prise de la ville le 9 novembre par l'Alliance du Nord.
Selon Alex Perry, la révolte a commencé quand des prisonniers, des fondamentalistes islamiques du Pakistan, de Tchéchénie, et de différents pays arabes, ont rencontré un journaliste qui a commencé à leur poser des questions. «En fait, c'était probablement le journaliste britannique,» a-t-il écrit sur le site web de Time. «C'était simplement le fait de voir une figure occidentale. Ils sont ici pour une jihad ; ils voient une figure occidentale ; ils supposent que c'est le genre de personne qu'ils sont venus combattre».
Les prisonniers avaient de bonnes raisons pour réagir à la présence de personnes occidentales dans la prison.
Des interrogateurs américains de la CIA étaient là pour faire le tri des prisonniers, séparant les talibans ordinaires des «leaders» al-Qaeda, qui devaient subir une interrogation plus intensive, c'est-à-dire la torture, suivie par l'exécution.
Les prisonniers talibans se sont rendus à l'improviste dimanche dans la ville assiégée de Kunduz. Ils se sont rendus au général Dostum, dont les forces ouzbèques approchaient Kunduz de l'ouest, plutôt qu'au général Khan Daoud, le chef d'une force largement tadjique qui attaquait de l'est, peut-être parce que Dostum leur avait donné des assurances qu'il les enverrait au Pakistan.
Il y a eu des reportages dans la presse le week-end que Dostum avait fait un accord semblable ; des leaders rivaux de l'Alliance du Nord l'ont dénoncé, car ils voulaient que les «talibans étrangers» soient traînés en justice dans des tribunaux islamiques ou tués sur place. Il est tout à fait probable que la présence américaine à Qala-i-Janghi était la première indication aux prisonniers talibans qu'ils avaient été trahis, et qu'ils ont réagi en se révoltant.
Un massacre sur les ordres de Rumsfeld
Si la séquence exacte des évènements qui ont préparé le massacre à Qala-i-Janghi est toujours à déterminer, la responsabilité morale et politique ne l'est pas. Dans les jours qui ont précédé le massacre, des fonctionnaires de l'ONU et des organisations humanitaires prédisaient la possibilité d'un massacre. Les portes-paroles américains, par contre, ont laissé comprendre qu'ils voulaient voir le nombre maximum de morts possible parmi les talibans étrangers. Chaque discours public était sans doute accompagné de recommandations secrètes même plus assoiffées de sang aux leaders de l'Alliance du Nord, qui avaient besoin de peu d'encouragements.
Les faits à la disposition du public justifient bien mieux des soupçons que le gouvernement américain a ordonné un massacre à Mazar-i-Sharif, que les soupçons que Osama ben Laden a ordonné les attaques terroristes sur New York et Washington. Voici la chronologie :
19 novembre : le général de l'Alliance du Nord Khan Daoud a suggéré qu'il laisserait les guerriers talibans étrangers quitter librement l'Afghanistan, s'ils rendaient Kunduz ; il négociait avec les talibans à ce sujet.
20 novembre : le secrétaire à la défense américain, Donald Rumsfeld, a opposé son veto au procédé, déclarant «Ce serait très dommage si les étrangers en Afghanistan les al-Qaeda et les Tchéchènes et les autres qui ont été là à travailler avec les talibans s'ils étaient relâchés et s'ils étaient en aucune manière laissés libres d'aller dans un autre pays commettre le même genre d'actions terroristes». On a fréquemment cité Rumsfeld comme ayant dit que tous les talibans étrangers devraient êtres tués ou emprisonnés.
20 novembre : Le porte-parole officiel des forces américaines et britanniques attaquant l'Afghanitan, Kenton Keith, qui a dit que les États-Unis s'opposaient à toute forme de conclusion négociée à Kunduz, déclara : «De notre point de vue, la seule possibilité est qu'ils se rendent». En une justification à peine voilée du massacre à venir, il a dit : «La coalition a fait de son mieux pour insister sur le contrôle de soi et le bon traitement des prisonniers de la part de commandants de l'Alliance du Nord mais, a-t-il ajouté, nous ne sommes pas en position de garantir quoi que ce soit».
21 novembre : Rumsfeld, dans un interview avec le programme «60 minutes» de la chaîne CBS, a dit qu'il préfèrerait voir Osama ben Laden tué que capturé vivant. «Vous pouvez y parier votre vie», a-t-il dit.
22 novembre : Le président pakistanais, Pervez Musharraf, a rencontré le secrétaire des affaires étrangères britannique Jack Straw à Islamabad, demandant une intervention de l'ONU pour empêcher un bain de sang. Straw et les fonctionnaires de l'ONU ont demandé aux deux côtés d'observer les «règles de la guerre», qui comprennent la prohibition de tuer des prisonniers.
23 novembre : Le New York Times a cité des commentaires par «un fonctionnaire haut placé au Pentagone» qui ne voulait pas que les talibans étrangers capturés soient remis en liberté. «Ce qui nous intéresse, c'est ce que al-Qaida et les Talibans ne soient plus capables de continuer à faire ce qu'ils ont fait», a-t-il dit.
23 novembre : Le Washington Post a remarqué des craintes très répandues dans la presse au Moyen-Orient que les commentaires de Rumsfeld étaient un « Feu vert des États-Unis pour tuer les arabes afghans». Un commentateur a écrit que l'Alliance du Nord se voyait «Encouragée et incitée par les américains» à prendre leur revanche sur les talibans capturés.
24 novembre : Le Times a cité des commentaires d'un «fonctionnaire américain», selon qui le quartier général américain voulait interroger des non-afghans faits prisonniers à Kunduz et ailleurs, pour amasser des renseignements sur al-Qaeda. «Il est juste de dire que le QG s'intéresse à beaucoup de questions, y compris ce que l'on ferait si des tas de prisonniers sortaient» a-t-il dit. «Mais nous cherchons un rôle aussi limité que possible, avec autant d'accès aux prisonniers que possible». Ce dernier commentaire indique que les officiers américains suivaient de près le traitement des prisonniers talibans. Les évènements à Mazar-i-Sharif ne les ont pas surpris.
Le rôle des médias
La réponse du gouvernement américain et des médias au massacre de dimanche en Afghanistan a consisté en des mensonges effrontés et de justifications des tueries d'une manière qui rappelle les pires crimes des nazis.
Le porte-parole militaire américain Kenton Keith a nié lundi que les troupes de l'Alliance ait commis un massacre, expliquant que le «statut» des prisonniers comme prisonniers de guerre protégés par les Accords de Genève avait changé une fois qu'ils «S'étaient engagés en une action offensive» (c'est-à-dire, une fois qu'ils aient résisté à leur exécution).
Tandis que la presse rapportait le massacre à Qala-i-Janghi et que l'on battait à mort les prisonniers talibans à Kunduz, Keith maintenait que les troupes de l'Alliance du Nord «Se comportent avec retenue. Nous n'avons aucune connaissances d'atrocités comme faisant partie d'un système généralisé».
Cette version des évènements est passée presque sans questions dans la presse américaine. A la dernière conférence de presse de Bush, lundi matin, il n'y a pas eu de question sur le massacre. A la conférence de presse de Rumsfeld plus tard le même jour, la question n'est survenue que par accident, et personne n'a poursuivi la question.
Une expression du cynisme de la presse américaine était la publication, quatre jours avant le massacre, d'un compte-rendu détaillé de la situation militaire. Le Post a comparé les actions américaines en Afghanistan au rôle américain dans la guerre civile au El Salvador dans les années 1980, quand les «conseillers des forces spéciales américaines travaillaient avec des troupes locales pour pourchasser et tuer les guérillas marxistes».
La comparaison entre l'Afghanistan et le El Salvador, faite avec une approbation évidente, est instructive peut-être sans vouloir l'être, confirmant que l'intervention américaine en Asie Centrale n'a rien d'une défense des «droits humanitaires» et très peu d'une guerre contre le terrorisme. La campagne anti-insurrectionnelle américaine en El Salvador est un des grands crimes du vingtième siècle. Au moins 50.000 personnes ont été assassinées par des troupes soutenues par les États-Unis. Parmi les victimes les plus connues de ces terroristes fascistes étaient l'archevêque catholique de San Salvador, Oscar Romero, et quatre nonnes américaines de Maryknoll.
Quant au New York Times, son propre rapport sur les tueries à Mazar-i-Sharif a non seulement suggéré que les prisonniers talibans étaient responsables de leurs propres morts, mais justifiait d'avance d'autres massacres. Le Times a écrit : «L'incident semble devoir confirmer les soupçons de l'Alliance du Nord tandis qu'elle se charge de centaines, et peut-être de milliers, de soldats talibans».
Les médias américains fonctionnent comme un instrument direct et un complice de la campagne gouvernementale d'agression militaire et de provocation politique. Les chaînes de télévision et les journaux acceptent de cacher ou de justifier tout crime commis par les forces américaines à travers le monde.
Qui sont les terroristes ?
A l'extérieur des États-Unis, même certains des principaux journaux des classes dirigeantes ont dû au moins mentionner le caractère de plus en plus sanglant de l'intervention américaine en Afghanistan. Le journal britannique Guardian a publié un article le 26 novembre par Brian Whitaker qui demandait si le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld était responsable de crimes militaires.
Whitaker a comparé le massacre des prisonniers afghans à une autre atrocité impérialiste, le massacre des réfugiés palestiniens aux camps Sabra et Shatila en septembre 1982, quand une milice fasciste libanaise est entrée dans les camps sous la protection des forces israéliennes et a assassiné plus de 1.000 hommes, femmes, et enfants.
Whitaker écrit : «Le lien entre Sabra/Shatila et beaucoup des tueries en Afghanistan est que les deux sont des exemples de guerre au "feu vert", où les principaux acteurs essaient d'échapper à la responsabilité en permettant à des substitués de faire les sales besognes impossibles à mentionner (et politiquement inacceptables), en donnant une aide et un soutien discrets».
Ariel Sharon, ministre à la défense israélien à l'époque de Sabra et Shatila, a fait l'objet d'une investigation parlementaire et a dû finalement démissionner. Plusieurs pays européens ont tenté de mener un procès pour crimes militaires contre Sharon, à présent Premier ministre israélien, à cause des évènements de 1982.
Whitaker écrit : «Il reste à voir si le secrétaire américain à la défense, Donald Rumsfeld, fera face à de telles investigations, mais ses commentaires récents ont donné le feu vert pour des tueries. Des soldats non-afghans en Afghanistans, il a dit : "J'espère qu'ils seront tués ou emprisonnés". Il ne semble pas avoir de préférence nette pour une solution ou pour l'autre».
Même s'ils utilisent les tribunaux manipulés de l'ONU pour traîner en justice certains ennemis comme l'ancien Premier ministre yougoslave Milosevic, le gouvernement américain s'oppose fermement à l'établissement d'une Cour Criminelle Internationale avec juridiction sur les crimes militaires commis par des fonctionnaires des gouvernements de toute nation. Ceci n'est pas simplement la défense de la souveraineté américaine comme doctrine abstraite. Les principaux chefs du gouvernement américain préparent, autorisent et mettent en action quotidiennement des actions qui, selon tout système de critères objectifs, les condamneraient comme criminels de guerre comme Hitler, Göring, et Goebbels.
Les attentats-suicides qui ont tué près de 4.000 personnes au World Trade Center et au Pentagone étaient un crime monstrueux, bien que le gouvernement américain n'a fourni aucune preuve sérieuse de la responsabilité directe d'Oussama ben Laden, sans parler du régime taliban. Les attentats du 11 septembre, cependant, ne justifient aucunement les crimes commis par l'impérialisme américain contre le peuple de l'Afghanistan, et les nouveaux crimes que préparent déjà le Pentagone et la CIA contre d'autres pays au Moyen Orient, en Asie Centrale, et ailleurs.
Après les évènements à Qala-i-Janghi, il est ridicule de maintenir que l'intervention américaine en Afghanistan a comme but la défense des droits de l'homme, ou de punir les terroristes. Le gouvernement américain, avec son immense arsenal militaire et sa détermination impitoyable d'imposer sa volonté par la force, est le plus grand terroriste au monde.
C'est la responsabilité des ouvriers, à travers le monde et à l'intérieur des États-Unis, de construire un mouvement politique indépendant de masse pour mettre fin à la machine de guerre impérialiste et au système de profit qu'elle défend.
LES ÉTATS-UNIS CONTRE L?AFGHANISTAN
Les États-Unis se préparaient à attaquer l'Afghanistan bien avant le 11 septembre
Des comptes-rendus internes publiés dans les médias britanniques, français et indiens ont révélé que des hauts-fonctionnaires des États-Unis avaient déjà menacé de guerre l'Afghanistan dès l'été 2001. Ces rapports comprenaient la prédiction dès juillet que « Si une action militaire est menée, elle devra avoir lieu avant que les premières neiges ne tombent sur l'Afghanistan, soit à la mi-octobre au plus tard ». L'administration Bush a commencé ses bombardements contre ce pays misérable et pauvre le 7 octobre et les attaques au sol menées par les forces spéciales des États-Unis ont commencé le 19 octobre.
Ce n'est pas un hasard si ces révélations ont été publiées à l'étranger plutôt qu'aux États-Unis. Les classes dirigeantes de ces pays ont en effet leurs propres intérêts économiques et politiques à défendre, des intérêts qui ne coïncident pas, et qui même s'opposent dans certains cas directement aux poussées de la classe dirigeante américaine pour s'emparer du contrôle de l'Asie Centrale riche en pétrole.
Les médias américains cachent systématiquement les véritables intérêts économiques et stratégiques sous-jacents de la guerre en Afghanistan en prétendant que cette guerre est survenue du jour au lendemain aussi puissamment uniquement en réaction aux attentats terroristes du 11 septembre.
Les experts des chaînes d'informations télévisées et des principaux quotidiens américains qualifient la rapide défaite militaire du régime taliban en 1998 de coup de chance inattendu. Ils détournent ainsi l'attention du public de la conclusion que n'importe quel observateur sérieux est contrait de tirer des événements des deux premières semaines de novembre : la victoire rapide des forces soutenues par les États-Unis démontre que la planification et les préparatifs minutieux effectués par les militaires américains a dû commencé bien avant les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone.
Selon le mythe américain officiel, « tout a changé » le jour où quatre avions de ligne ont été détournés et que près de 5 000 personnes ont été tuées. Ce faisant, l'intervention militaire des États-Unis en Afghanistan aurait été improvisée à la hâte en moins d'un mois. Dans une entrevue télévisée en date du 18 novembre, le sous-secrétaire à la Défense Paul Wolfowitz a d'ailleurs déclaré que trois semaines seulement furent nécessaires pour planifier cette boucherie militariste.
C'est là l'un des innombrables mensonges émanant du Pentagone et de la Maison Blanche relativement à la guerre en Afghanistan. La vérité est que l'intervention des États-Unis était planifiée en détail et minutieusement préparée bien avant que les attentats terroristes ne fournissent le prétexte recherché pour appliquer ce plan. Si les événements du 11 septembre n'étaient jamais arrivés, il est fort plausible que les États-Unis auraient attaqués l'Afghanistan de toutes façons, et selon le même échéancier.
L'Afghanistan et la lutte pour le pétrole
La classe dirigeante des États-Unis envisageait de mener la guerre en Asie centrale depuis au moins une décennie. Dès 1991, suivant la défaite de l'Iraq lors de la guerre du golfe Persique, le magazine Newsweek publiait un article intitulé « Opération bouclier de la steppe ? » dans lequel il rapportait que l'Armée américaine préparait une opération au Kazakhstan modelée sur le déploiement de l'Opération Bouclier du désert survenue en Arabie Saoudite, au Koweït et en Iraq.
Si la dissolution de l'Union Soviétique survenue en 1991 a donné l'occasion à la puissance américaine de se projeter en Asie centrale, la découverte de vastes réserves de pétrole et de gaz a fourni l'incitatif. Le littoral de la mer Caspienne en Azerbaïdjan (Bakou) est certes un centre de production pétrolière depuis un siècle, mais c'est seulement depuis dix ans que de vastes réserves inconnues jusqu'alors ont été découvertes au nord-ouest (Kazakhstan) et au sud-ouest (Turkménistan) de la mer.
Les pétrolières américaines ont acquis les droits pour plus de 75 p. 100 de la production de ces nouveaux champs pétroliers. Les hauts-fonctionnaires du gouvernement américain ont présenté la région de la mer Caspienne et l'Asie centrale comme une alternative possible à la dépendance pétrolière de cette région instable qu'est le golfe Persique. Les troupes américaines sont arrivées après la conclusion des contrats. Les forces spéciales des États-Unis ont commencé des opérations conjointes avec le Kazakhstan dès 1997, puis avec l'Ouzbékistan un an plus tard. Les exercices portaient sur des interventions principalement dans la région montagneuse au sud comprenant le Kyrgyzstan, le Tadjikistan et le nord de l'Afghanistan.
Le principal problème à surmonter pour exploiter les richesses énergétiques de l'Asie centrale est de faire parvenir le pétrole et le gaz de que l'on trouve dans cette région encaissée sur le marché mondial. Les hauts-fonctionnaires des États-Unis se sont opposés à l'utilisation du réseau d'oléoducs russe et à l'emprunt de la route terrestre la plus facilement accessible (par l'Iran) pour aboutir au golfe Persique. De concert avec les pétrolières américaines, ils ont préféré explorer depuis les dix dernières années toute une série d'autres tracés d'oléoducs - vers l'ouest au travers de l'Azerbaïdjan, de la Géorgie et de la Turquie jusqu'en Méditerranée; vers l'est en passant par le Kazakhstan et la Chine jusqu'au Pacifique, et, en ce qui a trait à la crise actuelle, vers le sud depuis le Turkménistan en passant par l'ouest de l'Afghanistan et du Pakistan jusqu'à l'océan Indien.
Ce projet d'oléoduc traversant l'Afghanistan est le favori d'Unocal, une pétrolière américaine qui s'était engagée dans des négociations intensives avec le régime taliban. Ces pourparlers se sont terminés en catastrophe en 1998, lorsque les relations des États-Unis avec l'Afghanistan se sont embrasés suite aux attentats contre les ambassades des États-Unis au Kenya et en Tanzanie et pour lesquels Oussama ben Laden est tenu responsable. En août 1998, l'administration Clinton a lancé des attaques avec des missiles de croisière contre les camps d'entraînement situés dans l'est de l'Afghanistan qui appartiendraient en principe à ben Laden. Le gouvernement américain a demandé depuis aux talibans de leur livrer ben Laden et imposé des sanctions économiques. Les pourparlers à propos des oléoducs ont ainsi piétiné.
Les talibans, les États-Unis et les ressources de l'Asie centrale
L'agression militaire de l'Afghanistan par les États-Unis a maintenant pour cible le régime taliban. Toutefois, ce serait en vain que l'on chercherait dans l'imposante couverture de presse de la « guerre au terrorisme » une explication cohérente des origines de cette organisation intégriste islamique, ou de ses fondations sociales et idéologiques, ou encore de son arrivée au pouvoir. Cet oubli n'est pas un accident. Une étude sérieuse du régime des talibans montre quel fut le rôle de Washington dans la genèse du régime théocratique aujourd'hui au pouvoir à Kaboul.
L'administration Bush s'en prend aux talibans parce qu'ils hébergent l'intégriste islamiste Oussama Ben Laden et son organisation, Al Qaida. Mais tout au long des années 1980, les différentes administrations américaines ont financé à coups de milliards de dollars la guerre sainte islamique, aussi nommée djihad, menée par les moudjahidin contre le régime pro-soviétique en place à Kaboul dans le but de contré l'Union Soviétique. De plus, jusqu'à la fin des années 1990, les États-Unis ne se sont pas inquiétés de l'islamisme et des politiques sociales rétrogrades des talibans, qui bénéficiaient de l'appui politique et financier des deux plus proches alliés des États-Unis dans la région, l'Arabie Saoudite et le Pakistan.
Le principal facteur déterminant les changements de cap de Washington par rapport à l'Afghanistan n'est pas la menace du fondamentalisme islamique, mais plutôt la recherche de la meilleure façon de saisir les nouvelles possibilités qui s'ouvraient à lui en Asie centrale après l'effondrement de l'Union Soviétique en 1991. Tout au long de la dernière décennie, les États-Unis ont rivalisé avec la Russie, la Chine, les puissances européennes et le Japon pour l'influence politique dans cette région stratégique cruciale et pour avoir accès aux plus grandes réserves en pétrole pas encore exploitées qu'on trouve dans les nouvelles républiques d'Asie centrale, le Turkménistan, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan.
La clé des immenses profits potentiels en Asie centrale se trouve dans la distribution du pétrole et du gaz naturel de ces régions isolées, en retard économiquement et sans accès maritime vers les principaux marchés pour ces sources d'énergies. Les seuls pipelines qui existent présentement sont ceux du réseau de distribution de l'ancienne Union Soviétique passant par la Russie. Alors que la lutte pour les ressources de la région s'intensifie, le but des États-Unis est très clair. Ils cherchent à miner le monopole économique de la Russie tout en bloquant ses rivaux. Les pipelines doivent donc passer par des pays sur lesquels les États-Unis ont une importante influence économique, ce qui exclut la Chine et l'Iran.
Les républiques de l'Asie centrale faisaient autrefois partie de l'Union Soviétique et ont de longues frontières en commun avec la Chine et l'Iran. Aussi un pipeline qui ne passerait ni par la Russie, la Chine ou l'Iran ne laisse que deux alternatives. La première est le difficile parcours qui consiste à passer sous la Mer Caspienne pour continuer à travers le Caucase en passant l'Azerbaïdjan, la Géorgie et finalement la Turquie. La deuxième est de passer par l'Afghanistan et le Pakistan, un parcours beaucoup plus court, mais qui soulève immédiatement la question des difficultés politiques. Avec qui négocier en Afghanistan et comment s'assurer d'une stabilité politique suffisante pour construire et maintenir en état d'utilisation un réseau de pipelines ?
Depuis que le régime appuyé par les Soviétiques de Mohammed Najibullah est tombé en 1992, Kaboul est devenu un champ de bataille pour les milices moudjahidin concurrentes. Le professeur Burhanuddin Rabbani fut tout d'abord à la tête du gouvernement, présidant une coalition instable et changeante qui était assise surtout sur les Tadjiks et les Ouzbeks du nord de l'Afghanistan. Retranchée dans les banlieues de Kaboul, on trouvait aussi la milice rivale Hezb-e-Islami, qui recrutait surtout dans la majorité pachtoune du sud de l'Afghanistan. Sous la direction de Gulbuddin Hekmatyar, elles ont attaqué les positions gouvernementales dans la capitale au moyen d'une quantité immense de roquettes.
L'existence de nombreuses autres milices se rangeant derrière l'un ou l'autre des forces en présence, dont les luttes menaient à la destruction de Kaboul et provoquaient des vagues de réfugiés, est une manifestation des innombrables divisions sur des lignes ethniques et religieuses que l'on trouve en Afghanistan. Ces rivalités ne sont pas que l'expression des animosités au niveau local, mais aussi des intérêts de différents pays qui offre un appui financier, chacun cherchant à imposer son influence. Le Pakistan appuyait Hekmatyar, l'Iran se liguait derrière le Hazaras chiite, et l'Arabie Saoudite finançait plusieurs organisations, principalement celles se réclamant à sa vision de l'islam, le Wahabbisme. Les républiques de l'Asie centrale avaient des liens avec les groupes ethniques du nord de l'Afghanistan et, en arrière-plan, l'Inde, la Russie et les États-Unis étaient tous impliqués dans les affaires internes de l'Afghanistan.
La situation à Kaboul était une représentation à petite échelle du pays dans son ensemble. Le gouvernement de Rabbani n'y avait pas véritablement de pouvoir hormis les zones directement sous son contrôle militaire. Le pays était divisé entre les différentes milices rivales, l'économie était en ruine et le tissu social en lambeaux. Plus d'un million de personnes sont mortes dans la guerre contre le régime appuyé par les Soviétiques au cours des années 1980, et plus encore étaient des réfugiés. À la moitié des années 1990, l'espérance de vie ne dépassait pas les 44 ans, et le quart de tous les enfants n'atteignait pas l'âge de cinq ans. Pas plus de 29 pour cent de la population avait accès à des soins médicaux et un petit douze pour cent à de l'eau sûre.
Les régions pachtounes au sud du pays, desquelles les talibans se sont développés en 1994, étaient le siège du plus grand chaos. Kandahar, la deuxième ville en importance au pays, était divisée entre trois seigneurs de la guerre rivaux, et les régions avoisinantes étaient soumises à la loi arbitraire et souvent brutale d'une douzaine des commandants de milice. C'est cette région d'Afghanistan, une des plus en retard économiquement et des plus conservatrices socialement, d'où provient traditionnellement les rois du pays. Le ressentiment contre les nouveaux dirigeants tadjiks et ouzbeks était augmenté du désespoir qu'engendraient les intolérables conditions économiques et sociales.
Toutefois, les parcours de nombreux pipelines allant du Turkménistan au Pakistan passaient par le sud de l'Afghanistan. Une compagnie argentine, Bridas, fut la première à entrer dans la course. En 1992 et 1993, la compagnie a obtenu les droits d'exploration et d'exploitation pour le gaz naturel du Turkménistan, et en 1994, entreprenait des pourparlers avec les gouvernements turkmène et pakistanais pour la construction d'un pipeline pour le gaz naturel, qui fut conclu au début de 1995 par la signature d'un accord sur une étude de faisabilité. Bridas avait tout d'abord tenté de faire participer le géant américain, Unocal au projet. Unocal avait ces propres ambitions et plus tard la même année signa un accord séparé pour un pipeline, ce qui amorça une rivalité aiguë et des procédures judiciaires entre les deux compagnies.
Tous les plans pour la construction d'un pipeline faisaient l'hypothèse qu'il y aurait une solution politique aux conditions chaotiques que l'on trouvait sur le parcours proposé. Il y avait aussi d'autres intéressés, quoique de moindre envergure, à mettre un terme aux règnes des petits seigneurs de la guerre et aux milices. La route qui va de Quetta au Pakistan au Turkménistan en passant par Kandahar et Herat était la seule alternative à la route du nord de l'Asie centrale passant par une Kaboul en guerre. Les compagnies de transport routier et les propriétaires de camions impliqués dans la très payante affaire du commerce et de la contrebande en Asie centrale devaient payer d'imposants droits de passage aux commandants de milice chaque fois qu'ils passaient sur un des territoires que ceux-ci contrôlaient, une situation que les propriétaires auraient bien aimé voir disparaître.
Les origines des talibans
Dans le cadre de ces discussions, le mouvement taliban est apparu comme une solution possible. Ça ne veut pas dire que les talibans (étudiants ou talibs des écoles islamiques ou madrasas) étaient simplement une créature des gouvernements et des milieux d'affaires. L'émergence soudaine de ce nouveau mouvement en 1994 et la rapidité de sa croissance et de ses succès ont été le produit de deux facteurs, soient le bourbier social et politique qui fournissait une réserve abondante de recrues et l'aide extérieure venant du Pakistan, de l'Arabie saoudite et des États-Unis, sous la forme de financement, d'armes et de conseillers.
Bien que de nombreux dirigeants talibans avaient combattu dans le «djihad» parrainé par les États-Unis contre l'Union soviétique, le mouvement n'était pas issu ou formé d'autres factions moudjahidines. Il était essentiellement basé sur une nouvelle génération qui n'avait pas été directement impliquée dans les luttes des années 80. Ces gens étaient hostiles à ce qu'ils voyaient comme le pouvoir corrompu de petits despotes moudjahidines, qui n'avait amené que misère et souffrances aux Afghans ordinaires après la chute de Najibullah. Leurs propres vies avaient été ravagées par la guerre. Beaucoup d'entre eux avaient grandi dans les camps de réfugiés au sein du Pakistan et reçu une formation rudimentaire dans les madrasas dirigées par divers partis islamiques pakistanais extrémistes.
Un auteur a donné la description suivante : «Ces garçons vivaient dans un monde à part des moudjahidines que j'avais connus dans les années 80, des hommes qui pouvaient décliner leurs lignées tribales et de clan, qui se rappelaient avec nostalgie leurs fermes et vallées abandonnées et racontaient les légendes et les contes de l'histoire afghane. Ces garçons étaient d'une génération qui n'avait jamais vu leur pays en temps de paix, un Afghanistan n'étant pas en guerre contre des envahisseurs ou contre elle-même. Ils étaient littéralement les orphelins de la guerre, sans racines, sans emplois, pauvres et peu formés ».
«Leur croyance simple en l'islam messianique et puritain que leur martelaient de simples mullahs de villages était le seul point d'ancrage auquel ils pouvaient s'accrocher et qui donnait un sens à leurs vies. Formés à rien, même pas aux occupations traditionnelles de leurs ancêtres telles que l'agriculture, l'élevage ou l'artisanat, ils étaient ce que Karl Marx aurait appelé le lumpenprolétariat de l'Afghanistan» [Taliban : Islam, Oil and the New Great Game in Central Asia, Ahmed Rashid, I.B Tauris, 2000, p. 32].
L'idéologie des talibans était un pot-pourri d'idées qui avaient évolué pour plaire à ces couches sociales. Dès le début, le mouvement était profondément réactionnaire. Face aux questions sociales, il regardait en arrière dans un passé mythique où les préceptes du prophète Mahomet étaient strictement observés. Il était profondément imprégné de l'anti-communisme virulent qui avait été généré par la sauvagerie et la répression de régimes successifs pro-soviétiques à Kaboul, qui avaient gouverné sous la fausse bannière du « socialisme ».
Comme les Khmers rouges en Cambodge, les talibans exprimaient les craintes et l'hostilité de couches rurales opprimées envers la vie urbaine, l'enseignement, la culture et la technologie. Leurs dirigeants étaient des mullahs de village semi-formés, et non des intellectuels islamiques possédant à fond les écritures et les préceptes religieux. Ils étaient hostiles à d'autres sectes islamiques, les Shias en particulier, et aux groupes ethniques non-pachtounes. Le code social régressif des talibans reprenait autant les lois tribales pachtounes que la tradition islamique. Dans la mesure où son idéologie avait une base islamique c'était le déo-bandisme, influent mouvement de réforme sociale du 19e siècle, mais sous une forme dépourvue de tout contenu le moindrement progressiste.
Les talibans sont apparus dans un Afghanistan ravagé par la guerre comme une forme de fascisme clérical. Ils reflétaient la déroute et le désespoir de couches déracinées et déclassées de la petite-bourgeoisie rurale, fils de mullahs, de petits fonctionnaires, fermiers ou commerçants. Face aux misères sociales qui se multipliaient en Afghanistan, ces couches ne pouvaient voir aucune autre solution que l'imposition d'un régime islamique dictatorial.
Le compte-rendu que donnent les talibans eux-mêmes de leurs origines nous permet de mieux comprendre leur nature. En juillet 1994, le haut dirigeant des talibans, Mohammed Omar, alors un mullah de village, a reçu une demande d'aide pour libérer deux filles qui avaient été kidnappées par un commandant de la milice locale puis violées. Omar, qui avait combattu dans l'une des organisations moudjahidines, rassembla un groupe de partisans parmi les étudiants religieux des madrasas locales. Armé de quelques fusils, le groupe libéra les filles, captura le commandant et le pendit au canon de son tank.
Que cette histoire soit vraie ou non, les talibans se sont présentés comme des groupes religieux de vigilance, voués à combattre les misères faites aux gens ordinaires. Leurs dirigeants insistaient sur le fait que le mouvement, contrairement aux organisations moudjahidines, n'était pas un parti politique et ne visait pas la formation d'un gouvernement. Ils alléguaient que leur but était de frayer la voie à une administration véritablement islamique et exigeaient sur cette base de grands sacrifices à leurs recrues, qui ne recevaient aucune paye, rien que des armes et de la nourriture.
Aide du Pakistan
Il y avait cependant un grand fossé entre l'image et la réalité. Si les talibans devaient être plus qu'un groupe de fanatiques religieux armés engagés dans des actions de guérilla, le mouvement avait besoin de beaucoup d'argent, d'armes et de munitions, de même que d'une considérable expertise technique et militaire. Leurs recrues appauvries ne pouvaient leur apporter rien de tout cela.
Dès le début, le plus important parrain des talibans était le Pakistan. La puissante agence de renseignements du Pakitan, l'ISI, qui avait été le principal convoyeur de l'argent, des armes et de l'expertise américaines aux groupes moudjahidines durant toutes les années 80, était profondément mêlé à la politique afghane. En 1994, le gouvernement de Benazir Bhutto a ouvert des discussions avec la compagnie argentine Bridas, mais était encore loin d'avoir ouvert une route passant par le sud de l'Afghanistan. Le principal atout du Pakistan, Hekmatyar, était empêtré dans les combats à Kaboul et plutôt mal placé pour amener une solution.
Marchant à tâtons à la recherche d'une solution de rechange, le ministre de l'Intérieur de Bhutto, Naseerullah Babar, a sorti l'idée d'utiliser les talibans. En septembre 1994, il organisa une équipe d'arpenteurs et d'officiers de l'ISI pour étudier la route passant par Kandahar et Herat vers le Turkménistan. Le mois suivant, Bhutto se rendit au Turkménistan où elle s'assura le soutien de deux commandants militaires clés, Rashid Dostum, qui contrôlait des régions de l'Afghanistan situées près de la frontière turkmène, et Ismail Khan, qui gouvernait Herat. Dans un effort pour attirer un soutien financier international, le Pakistan amena également à Kandahar et Herat de nombreux diplomates étrangers basés à Islamabad.
Ayant obtenu un certain appui en faveur de son projet, le ministre de l'Intérieur Babar organisa un convoi d'essai de 30 camions militaires, conduits par d'anciens chauffeurs de l'armée sous le commandement d'un officier d'expérience de l'ISI et gardés par des combattants talibans. Le départ des camions eut lieu le 29 octobre 1994 et, quand la voie était bloquée, les talibans s'occupèrent des milices responsables. Quelques jours plus tard, soit le 5 novembre, les talibans avaient non seulement ouvert le passage mais aussi pris contrôle de Kandahar sans grands combats.
Au cours des trois prochains mois, les talibans prirent contrôle de 12 des 31 provinces de l'Afghanistan. Quelques-unes de ses « victoires » à tout le moins étaient dues à des largesses faites à des commandants de milice locale. Après avoir subi des échecs militaires au milieu de 1995, les talibans se réarmèrent et se réorganisèrent avec l'aide du Pakistan et en septembre 1995, ils faisaient leur entrée à Herat, ouvrant essentiellement la voie du Pakistan à l'Asie centrale. Le mois suivant, Unocal signait son entente de pipeline avec le Turkménistan.
Le Pakistan a toujours était très prudent lorsqu'il s'agissait d'admettre un soutien direct aux talibans, mais les liens sont assez évidents. Les talibans ont des contacts étroits avec le Jamiat-e-Ulema Islam (JUI), un parti extrémiste islamique basé au Pakistan, qui dirigeait ses propres madrasas dans les régions situées sur la frontière afghane. Le JUI a fourni aux talibans un grand nombre de recrues de ses écoles, ainsi qu'un canal de communication avec les cercles dirigeants de l'armée pakistanaise et de l'ISI.
Le signe le plus frappant d'une implication extérieure était le succès militaire du mouvement taliban. En à peine plus d'un an, il était passé d'une poignée d'étudiants à une milice bien organisée qui pouvait aligner 20.000 combattants, épaulés par des tanks, une artillerie, et une force aérienne, et qui contrôlait de larges portions du sud et de l'ouest de l'Afghanistan.
Comme l'a fait observer un auteur : « Il est également inconcevable qu'une force composée essentiellement d'anciens guérilleros et d'étudiants amateurs aurait pu agir avec le niveau d'expertise et d'organisation dont ont fait preuve les talibans dès le début de leurs opérations. Bien qu'il y avait sans doute parmi eux d'anciens membres des forces armées afghanes, la rapidité et la préparation sophistiquée de leurs offensives, la qualité d'éléments tels que leurs communications, leurs frappes aériennes et leurs tirs d'artillerie, menaient à la conclusion inéluctable qu'ils devaient beaucoup à une présence militaire pakistanaise, ou tout au moins à un soutien professionnel »
[Afghanistan : A New History, Martin Ewers, Curzon, 2001, pp 182-3].
Le Pakistan n'était pas la seule source d'aide. L'Arabie saoudite a également fourni une aide financière et matérielle substantielle. Peu après la prise de contrôle de Kandahar par les talibans, le chef de JUI Maulana Fazlur Rehman commença à organiser des « parties de chasse » pour des invités royaux d'Arabie saoudite et des États du golfe. Vers le milieu de 1996, l'Arabie saoudite envoyait des fonds, des véhicules et du mazout pour épauler la poussée des talibans sur Kaboul. Les raisons des Saoudiens étaient doubles. Au niveau politique, l'idéologie fondamentaliste des talibans était proche de leur propre idéologie Wahhabite. Elle était hostile à la secte chiite et donc à la principale rivale régionale de Riyad, à savoir l'Iran. À un niveau plus prosaïque, la compagnie de pétrole saoudienne, la Delta Oil, était partenaire dans le pipeline d'Unocal et misait sur une victoire des talibans pour démarrer le projet.
Tout comme le Pakistan et l'Arabie saoudite, les États-Unis ne cessent de répéter qu'ils n'ont jamais appuyé les talibans. Mais compte tenu de la profonde implication de la CIA au Pakistan et avec l'ISI au cours des années 1980, il est très peu plausible que Washington ignorait l'existence ou n'ait même donné un appui tacite aux plans échafaudés par le gouvernement Bhutto du Pakistan pour les talibans. Bien que le soutien de ce pays aux talibans était un secret de polichinelle, ce n'est qu'à la fin des années 1990 que les États-Unis commencèrent à exercer des pressions sur Islamabad du fait de ses rapports avec le régime.
Des preuves supplémentaires indirectes de l'existence de rapports États-Unis talibans apparurent suite aux efforts du congressiste américain Dana Rohrabacher, membre du Comité des relations avec l'étranger de la Chambre pour avoir accès aux documents officiels des États-Unis ayant trait à l'Afghanistan depuis la formation des talibans. Rohrabacher, un supporter du roi afghan, avait certainement des comptes à régler avec l'administration Clinton. Mais la réponse à ses demandes n'en est pas moins significative. Après deux ans de pressions, le département d'État lui remit près de mille documents couvrant la période après 1996, tout en refusant obstinément de rendre public la moindre entente remontant à la période cruciale précédente.
Bien que les détails exacts des premiers contacts des États-Unis avec les talibans ou leurs soutiens financiers pakistanais ne sont pas disponibles, l'attitude de Washington était claire. L'auteur Ahmed Rashid commente : «L'administration Clinton éprouvait clairement de la sympathie pour les talibans qui partageaient la politique anti-iranienne de Washington, donc importants pour assurer le succès de tout projet de pipeline vers le sud de l'Asie centrale qui contournerait l'Iran. Le congrès des États-Unis a autorisé un budget secret de 20 millions $ à la CIA pour déstabiliser l'Iran. Téhéran a accusé Washington de donner une partie de ces fonds aux talibans ? une allégation qui a toujours été niée par Washington ». [Taliban : Islam, Oil and the New Great Game in Central Asia, p. 46].
En fait, de 1994 à 1997 les États-Unis se sont engagés dans une multitude d'activités diplomatiques afin d'assurer un soutien au projet de pipeline d'Unocal. En mars 1996, un sénateur en vue des États-Unis, Hank Brown, supporter du projet d'Unocal, visita Kaboul et d'autres villes afghanes. Il rencontra les talibans et les invita à envoyer des délégués à une conférence sur l'Afghanistan financée par Unocal aux États-Unis. Le même mois, les États-Unis exercèrent également de la pression sur le gouvernement pakistanais pour mettre fin à son arrangement avec Bridas et appuyer l'entreprise américaine.
Le mois suivant, l'adjointe au secrétaire d'État des États-Unis pour l'Asie méridionale, Robin Raphel, visita le Pakistan, l'Afghanistan et l'Asie centrale. Elle exerça des pressions pour que les parties en arrivent à une solution politique au conflit qui continuait. « Nous sommes également préoccupés du fait que des occasions d'affaires pourraient être ratées ici si la stabilité politique ne peut être rétablie » déclara-t-elle aux médias. Raphel n'eut certes pas d'entretien avec les dirigeants talibans, pas plus qu'elle ne révéla le moindre indice de soutien officiel, mais les États-Unis s'abstinrent bien de condamner néanmoins les talibans en ce qui a trait aux droits des femmes, au trafic de la drogue et au terrorisme, ces mêmes condamnations qui, exprimées avec véhémence, allaient servir de base aux ultimatums adressés au régime à la fin des années 1990.
Pour tous ces sujets, les preuves évidentes ne manquaient pas, sauf pour ceux qui ne voulaient pas les voir.
(?) Déjà depuis la prise de Kandahar, il était évident que les talibans ne respectaient pas les droits démocratiques même les plus élémentaires. L'accès à l'éducation scolaire fut interdite aux filles et les femmes n'eurent plus le droit de travailler - des mesures qui créèrent d'énormes privations. Un code vestimentaire strict, pour ne pas dire absurde fut imposé aux hommes et aux femmes, et presque toutes les formes de loisirs, du vidéo à la télévision, en passant par les cerfs-volants, furent interdits. Une milice religieuse appliqua le code social en exerçant une justice arbitraire dans les rues contre les contrevenants. Des exécutions publiques furent effectuées pour une vaste gamme de crimes, dont l'adultère et l'homosexualité. Le but de ce système de répression est de terroriser la population pour qu'elle accepte la dictature théocratique des talibans sans laquelle personne ne peut rien dire sauf les mollahs talibans. Et même les décisions de ces derniers sont soumises au veto du Mollah Omar à Kandahar.
(?) Pour ce qui est de l'importante industrie de l'héroïne afghane, les États-Unis ont joué un rôle important dans son expansion. Dans les années 1980, les groupes de moujahidines et leur soutiens financiers pakistanais ont utilisé les pistes secrètes qui servaient à l'acheminement des armes en Afghanistan et aménagées avec l'aide de la CIA pour faire sortir d'importantes quantités d'opium hors du pays. La CIA ferma les yeux sur le trafic de la drogue pour ne pas nuire à la poursuite de la guerre contre l'armée soviétique. Au début des années 1990, l'Afghanistan disputait avec la Birmanie le titre de plus grand producteur mondial d'opium. Les États-Unis adoptèrent pratiquement la même attitude que les talibans qui au début voulaient interdire la culture de l'opium mais revinrent vite sur leur décision lorsqu'ils réalisèrent le peu de sources alternatives de revenus qui restaient dans l'économie afghane en ruine. Après la prise de Kandahar par les talibans, la production d'opium de la province environnante augmenta de 50 pour 100. Avec la progression de leurs forces vers le nord, l'ensemble de la production du pays passa à 2 800 tonnes en 1997 - soit une augmentation d'au moins 25 pour 100 depuis 1995. Ces faits n'entraînèrent aucune dénonciation publique de la part de Washington à l'époque.
(?) L'attitude des États-Unis à l'endroit de la menace de l'extrémisme islamiste est tout aussi hypocrite. Dans les années 1980, les États-Unis ont non seulement appuyé les moujahidines en général, mais ils ont de plus approuvé en 1986 un plan pakistanais spécifique pour recruter des combattants dans le monde entier afin de démontrer que le monde musulman au complet soutenait la guerre contre l'Union soviétique. Selon ce plan, environ 35 000 militants islamistes provenant du Moyen-Orient, de l'Asie centrale, de l'Afrique et des Philippines furent entraînés et armés pour lutter en Afghanistan. L'un des personnages importants parmi les « Afghans arabes » comme ils étaient surnommés était Oussama Ben Laden, le fils d'un richissime magnat de la construction yéménite qui construisait des routes et des entrepôts au Pakistan pour les moujahidines depuis 1980. Il travailla avec la CIA en 1986 pour construire le gigantesque complexe tunnelier de Khost devant servir de dépôt d'armes et d'installations pour les entraînement, puis il construisit son propre camp d'entraînement et en 1989, il établit le Al Qaida (signifiant « la base ») pour les Afghans arabes.
La chute de Kaboul
Au milieu des années 1990, l'attitude des États-Unis envers les talibans n'était pas déterminée par Ben Laden, la drogue ou les droits démocratiques. Si la représentante des États-Unis Robin Raphel montrait des signes d'ambivalence quant à un endossement officiel des talibans vers le milieu de 1996, c'était parce que Washington n'était plus certain que les combattants talibans étaient capables de battre leurs opposants et d'assurer un climat politique stable pour le projet Unocal.
Après la capture d'Hérat en 1995, les talibans orientèrent leur efforts vers Kaboul. Tous les intervenants armaient alors leurs protégés en Afghanistan en prévision de la bataille à venir. Le Pakistan et l'Arabie saoudite approvisionnaient les talibans, modernisaient l'aéroport de Kandahar et établissaient de nouveaux réseaux téléphonique et radio. La Russie et l'Iran envoyaient des armes, des munitions et du carburant au régime de Rabbani et ses alliés par avion à la base aérienne de Bagram, située juste au nord de Kaboul. L'Inde aidait également indirectement le régime de Rabbani en le finançant et en modernisant la compagnie aérienne nationale de l'Afghanistan.
Les tentatives de l'ONU, des États-Unis et des autres pays pour en arriver à un accord entre le régime de Rabbani et les talibans échouèrent. En août 1996, les troupes talibanes s'emparèrent de Jalalabad à la frontière du Pakistan et forcèrent finalement les forces de l'opposition à se retirer de Kaboul le mois suivant. L'un des premiers gestes des talibans fut de torturer et d'assassiner brutalement Najibullah et son frère qui depuis 1992 bénéficiaient de l'immunité diplomatique et vivaient dans un bâtiment de l'ONU dans la capitale. Leurs corps mutilés furent pendus dans la rue. Washington réagit ainsi :
Quelques heures seulement après la capture de Kaboul par les talibans, le département d'État des États-Unis annonça qu'il établirait des relations diplomatiques avec les talibans en dépêchant un haut-fonctionnaire à Kaboul - une annonce qui fut vite démentie. Glyn Davies, porte-parole du département d'État, déclara que les États-Unis « N'avaient aucune objection » à exprimer en ce qui a trait aux mesures prises par les talibans pour imposer la loi islamiste. Il décrivit les talibans comme hostiles à la modernité plutôt qu'à l'Occident. Les congressistes des États-Unis mirent tous leurs poids du côté des talibans. « Ce qu'il y a de bon dans ces événements, c'est qu'une faction semble enfin capable de former un gouvernement en Afghanistan, déclara le sénateur Hank Brown, un partisan du projet Unocal » [p.166].
La réaction d'Unocal fut presque identique. Le porte-parole de l'entreprise Chris Taggert, salua d'abord la victoire des talibans en expliquant qu'il serait dorénavant plus facile de terminer le projet de pipeline ? pour ensuite rapidement retirer cette déclaration. La signification était évidente. Les États-Unis voyaient d'abord les talibans comme leur meilleur moyen d?assurer la stabilité requise pour le projet d'Unocal, sans être prêts cependant à appuyer ouvertement le nouveau régime tant que la suprématie de celui-ci était contestée.
Lors d'une séance de l'ONU tenue à huis clos en novembre 1996, Raphel expliqua sans détour que « Les talibans contrôlent plus des deux tiers du pays, ils sont Afghans, ils sont de la place et ils ont démontré qu'ils pouvaient garder le pouvoir. La véritable source de leur succès est la volonté des nombreux Afghans, particulièrement des Pachtounes, de passer tacitement des combats et du chaos sans fin à la paix et à la sécurité, même au prix de sévères restrictions sociales. Il n'est pas dans notre intérêt ou celui de l'Afghanistan que les talibans restent isolés ».
Appuyée par Washington, Unocal continua de louanger activement les leaders talibans qui, dans un effort pour obtenir un accord plus lucratif, louvoyaient entre l'entreprise américaine et Bridas. Unocal donna près d'un million de dollars pour mettre sur pied le Centre des études sur l'Afghanistan à l'Université d'Omaha qui servit de façade pour un programme d'aide aux talibans occupant Kandahar. Le principal résultat de cette « aide » fournie par l'entreprise fut une école technique utilisée pour former des ajusteurs, des électriciens et des charpentiers en prévision de la construction des pipelines. En novembre 1997, une délégation talibane fut invitée par Unocal à Houston, au Texas, où une rencontre avec des représentants du département d'État fut organisée.
La réorientation de la politique de Washington
Mais le vent politique commençait déjà à tourner. Le facteur déterminant survint en mai 1997 lorsque les talibans capturèrent la principale ville du nord du pays, Mazar-e-Sharif, où ils tentèrent d'imposer leurs restrictions religieuses et sociales à une population hostile et suspicieuse formée d'Ouzbeks, de Tadjiks et d'Hazaras chiites.
Leurs actions provoquèrent une révolte au cours de laquelle quelques 600 soldats talibans furent tués lors d'intenses combats dans la ville. Au moins un millier de plus furent capturés alors qu'ils tentaient de fuir et furent vraisemblablement massacrés. Au cours des deux mois suivants, les talibans furent repoussés le long des fronts nord, dans ce qui allait devenir leur pire défaite militaire. En dix semaines de combat, ils subirent plus de 3 000 morts et blessés, en plus de voir 3 600 de leurs combattants devenir des prisonniers.
Mazar-e-Sharif ne fut pas qu'une défaite militaire. Les talibans se regroupèrent, saisirent la ville à nouveau en août 1998 et massacrèrent des milliers d'Hazaras chiites -hommes, femmes et enfants - provoquant presque une guerre avec l'Iran en massacrant un journaliste et onze fonctionnaires iraniens. Les événements de mai 1997 dévoilèrent la profonde animosité ressentie envers les talibans au seins des Afghans d'origines autres que pachtoune. Cela signifiait que la guerre civile serait inévitablement longue et que, même si les talibans réussissaient à s'emparer des places fortes de l'opposition dans le nord, les rebellions et l'instabilité politique n'étaient pas près de disparaître.
Immédiatement après la débâcle de Mazar-e-Sharif, plusieurs décisions cruciales furent prises à Washington. En juillet 1997, dans une brusque volte-face politique, l'administration Clinton cessa de s'opposer au projet du gazoduc Turkménistan-Turquie passant par l'Iran. Le mois suivant, un consortium d'entreprises européennes comprenant la Royal Dutch Shell annonça des plans similaires pour un tel projet. Un accord distinct fut également conclu avec BHP Petroleum d'Australie qui proposait également de construire un gazoduc de l'Iran au Pakistan qui éventuellement se rendrait jusqu'en Inde.
À la même époque, les États-Unis et la Turquie commanditèrent conjointement l'idée d'un « corridor de transport » avec un pipeline principal partant de Bakou en Azerbaïdjan et traversant la Géorgie pour aboutir au port turc de Ceyhan sur la Méditerranée. Washington commença à presser le Turkménistan et le Kazakhstan à participer à ce plan en construisant respectivement un gazoduc et un pipeline passant sous la mer Caspienne et empruntant ensuite le même corridor.
Le plan d'Unocal pour un gazoduc partant du Turkménistan a maintenant un compétiteur. De plus, les propositions de ses rivaux envisagent des routes qui, du moins à court terme, semblent plus stables politiquement. Tant Bridas qu'Unocal ont proposé des plans pour le sud de l'Afghanistan, mais leurs perspectives de réussite semblent de plus en plus distantes. À la fin de 1997, le vice-président Marty Millar d'Unocal commentait : « Nous ne savons pas quand ce projet commencera. Pour cela il faut que la paix règne en Afghanistan et qu'un gouvernement avec lequel nous pouvons travailler soit établi. Ce sera peut-être d'ici la fin de l'année, l'an prochain, ou dans trois ans. Ou encore tout peut tomber à l'eau si les combats se poursuivent ».
Un changement parallèle dans la rhétorique politique de Washington a également commencé à se faire entendre. En novembre 1997, la secrétaire d'État américaine Madeleine Albright adopta un nouveau ton lors d'une visite au Pakistan. Elle profita de cette occasion pour dénoncer les politiques des talibans à l'endroit des femmes comme étant « détestables », mettant en garde clairement le Pakistan qu'il courrait le risque de se retrouver isolé sur la scène internationale. Washington commença alors à exercer des pressions sur le Pakistan en évoquant l'implication des talibans dans le commerce de l'héroïne et les dangers du « terrorisme islamiste ».
La réorientation de la politique américaine devint finale avec les attentats à la bombe contre les ambassades des États-Unis au Kenya et en Tanzanie en août 1998 et suivies des lancements de missiles de croisière par l'administration Clinton contre les camps d'entraînement d'Oussama Ben Laden à Khost en Afghanistan. Ben Laden était retourné en Afghanistan en mai 1996 après six ans d'absence, au cours desquels il était devenu de plus en plus amer à propos du rôle des États-Unis dans le Golfe persique et au Moyen-Orient. Il commença à lancer des appels à la djihad contre les États-Unis à partir d'août 1996. Mais ce n'est qu'après les attaques en Afrique que Washington commença à exiger, sans apporter la moindre preuve de la culpabilité de Ben Laden, que les talibans le livrent.
Unocal a suspendu son projet de pipeline et licencié tous ses employés de Kandahar et d'Islamabad. Le dernier clou dans la tombe a été enfoncé à la fin de 1998, lorsque le prix du pétrole brut a chuté de moitié, passant de 25 $ à 13 $ le baril, rendant ainsi le projet de pipeline d'Unocal non viable économiquement, du moins à court terme. Parallèlement, les demandes de l'administration Clinton pour lui livrer Ben Laden, de même que pour l'adoption de mesures contre le trafic de la drogue et en matière des droits de l'homme, ont servis de base pour l'adoption de sanctions punitives de l'ONU contre les talibans en 1999, sanctions qui ont été renforcées depuis cette année.
Malgré l'intense pression exercée sur les talibans et sur le Pakistan, aucune des demandes des États-Unis n'ont été satisfaites. En 1998 et en 1999, les talibans ont lancé de nouvelles offensives militaires et étendu leur contrôle en repoussant leur opposants dans des poches de territoire au nord-est. Mais la guerre civile n'était toujours pas près de se terminer, avec la Russie et l'Iran continuant d'approvisionner en armes les opposants des talibans. Les sanctions de l'ONU eurent certes pour effet d'empêcher les rivaux de Washington d'occuper une position avantageuse en Afghanistan, mais elles ont également nuit aux États-Unis dans leur tentative d'établir un solide pied à terre dans la région.
L'administration américaine profite maintenant des attaques du 11 septembre perpétrées à New York et Washington pour avancer ses dessins longtemps mûris en Asie centrale. Sans fournir la moindre preuve, Bush a immédiatement tenu Ben Laden responsable de la dévastation aux États-Unis et lancé une série d'ultimatums au régime des talibans en exigeant que l'on livre Ben Laden, que l'on ferme les installations d'Al Qaida et que l'on donne accès aux États-Unis à tous les « camps d'entraînement des terroristes ». Lorsque les talibans rejetèrent ces demandes inflexibles, Bush donna le signal à ses généraux de lancer des milliers de bombes et de missiles de croisière sur l'Afghanistan, avec le but avoué de faire tomber le régime.
S'il faudrait croire l'administration Bush et les médias internationaux, l'unique intention de Washington en menant cette guerre longue et coûteuse contre l'un des pays les plus pauvres et arriérés économiquement de la planète serait de mettre la main sur Ben Laden et de détruire son réseau d'Al Qaida. Mais comme le démontre la présente revue historique, les objectifs de Washington en Afghanistan ne sont pas déterminés par la peur du terrorisme ou par des préoccupations en matière des droits de l'homme. Les États-Unis ont pour la première fois établis une présence militaire dans les républiques d'Asie centrale en déployant des troupes en Ouzbékistan. La présente campagne militaire leur permettra de dicter les termes de tout régime post-taliban en Afghanistan.
Même si Ben Laden était tué demain et son organisation détruite, Washington n'aurait pas l'intention de reculer, car il vient de faire ses premiers pas pour assurer sa domination sur cette région stratégique essentielle et ses vastes réserves énergétiques.
L?ASSASSINAT DES TALIBANS
L'assassinat de jusqu'à 800 prisonniers talibans dimanche le 25 novembre 2001 à Mazar-i-Sharif, est un crime de guerre pour lequel l'armée et le gouvernement américains, y compris le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld et le président Bush, portent la responsabilité politique. Ce massacre montre la vraie nature de l'assaut américain sur l'Afghanistan. Les attaques terroristes du 11 septembre ne sont qu'un prétexte pour lancer une guerre de style colonial, comportant pillages et massacres.
L'opération sauvage et les mensonges qui ont servi à cacher le crime à la forteresse Qala-i-Janghi rappellent les atrocités de la guerre au Vietnam : le massacre à My Lai, le meurtre de 20.000 vietnamiens par le programme d'assassinats «Phoenix», les bombardements de saturation, la défoliation aérienne avec des poisons tels que «Agent Orange», la destruction de la ville de Ben Suc, où un officier américain a déclaré «Qu'il était nécessaire de détruire le village pour le sauver».
Selon la presse et le gouvernement américain, des forces spéciales américaines et du personnel de la CIA étaient présents à Mazar-i-Sharif, faisant venir des hélicoptères et des avions de chasse, et dirigeant les mouvements des soldats de l'Alliance du Nord tandis qu'ils tiraient sur des centaines de prisonniers. La télévision allemande a diffusé des images de soldats de l'Alliance du Nord qui tiraient des murs de la forteresse sur une masse de prisonniers sous eux.
La plupart des tués, cependant, ont été anéantis par les bombardements aériens américains. Des chasseurs ont lâché des bombes sur la forteresse et des hélicoptères AC-130, armés de canons qui tirent 1.800 balles par minutes, étaient dirigés par des troupes spéciales à l'intérieur de la forteresse. Des chars et 2.000 soldats de l'Alliance du Nord ont fini le travail de destruction. Tout au long de cette bataille inégale, selon Alex Perry, le journaliste de Time qui était sur place, environ 40 troupes spéciales américaines et membres de la SAS britannique «faisaient marcher l'affaire», dirigeant les opérations aériennes et celles sur terre.
Le caractère barbare de la répression était calculé, comme l'indiquent les commentaires des portes-paroles de l'Alliance du Nord lundi le 26 novembre. «Ils ont été tous tués, et très peu d'entre eux arrêtés» a dit Zaher Wahadat, qui a confirmé que jusqu'à 800 prisonniers étaient peut-être morts. Alim Razim, un conseiller du général Rashid Dostum, le chef militaire régional, a assuré que tout prisonnier qui restait en vie ne le resterait pas longtemps. «Ceux qui restent seront morts», a-t-il dit. «Aucun d'entre eux ne pourra y échapper».
Des portes-paroles de l'Alliance du Nord et du Pentagone ont dit que les prisonniers talibans avaient introduit des armes dans la forteresse sous leurs tuniques, et ensuite tiré sur des gardes et tenté de s'échapper. Mais les journalistes à l'intérieur de la prison ont dit que les prisonniers avaient commencé la rébellion en s'emparant des armes de plusieurs des gardes.
Il n'est même pas évident qu'il y ait eu de rébellion organisée. Comme le journal britannique Guardian l'a fait remarquer, «Tué en tentant de s'évader est, après tout, un des mensonges les plus connus». Les troupes de l'Alliance du Nord ont peut-être ouvert le feu sur les prisonniers, provoquant une révolte.
Ces groupes anti-talibans ont une longue histoire d'infractions aux droits humanitaires, surtout à Mazar-i-Sharif, la scène de massacres des deux côtés pendant la guerre civile de dix ans en Afghanistan. Le Comité International de la Croix-Rouge a rapporté la semaine dernière qu'il avait trouvé de 400 à 600 cadavres à Mazar-i-Sharif, apparemment des victimes d'exécutions sommaires après la prise de la ville le 9 novembre par l'Alliance du Nord.
Selon Alex Perry, la révolte a commencé quand des prisonniers, des fondamentalistes islamiques du Pakistan, de Tchéchénie, et de différents pays arabes, ont rencontré un journaliste qui a commencé à leur poser des questions. «En fait, c'était probablement le journaliste britannique,» a-t-il écrit sur le site web de Time. «C'était simplement le fait de voir une figure occidentale. Ils sont ici pour une jihad ; ils voient une figure occidentale ; ils supposent que c'est le genre de personne qu'ils sont venus combattre».
Les prisonniers avaient de bonnes raisons pour réagir à la présence de personnes occidentales dans la prison.
Des interrogateurs américains de la CIA étaient là pour faire le tri des prisonniers, séparant les talibans ordinaires des «leaders» al-Qaeda, qui devaient subir une interrogation plus intensive, c'est-à-dire la torture, suivie par l'exécution.
Les prisonniers talibans se sont rendus à l'improviste dimanche dans la ville assiégée de Kunduz. Ils se sont rendus au général Dostum, dont les forces ouzbèques approchaient Kunduz de l'ouest, plutôt qu'au général Khan Daoud, le chef d'une force largement tadjique qui attaquait de l'est, peut-être parce que Dostum leur avait donné des assurances qu'il les enverrait au Pakistan.
Il y a eu des reportages dans la presse le week-end que Dostum avait fait un accord semblable ; des leaders rivaux de l'Alliance du Nord l'ont dénoncé, car ils voulaient que les «talibans étrangers» soient traînés en justice dans des tribunaux islamiques ou tués sur place. Il est tout à fait probable que la présence américaine à Qala-i-Janghi était la première indication aux prisonniers talibans qu'ils avaient été trahis, et qu'ils ont réagi en se révoltant.
Un massacre sur les ordres de Rumsfeld
Si la séquence exacte des évènements qui ont préparé le massacre à Qala-i-Janghi est toujours à déterminer, la responsabilité morale et politique ne l'est pas. Dans les jours qui ont précédé le massacre, des fonctionnaires de l'ONU et des organisations humanitaires prédisaient la possibilité d'un massacre. Les portes-paroles américains, par contre, ont laissé comprendre qu'ils voulaient voir le nombre maximum de morts possible parmi les talibans étrangers. Chaque discours public était sans doute accompagné de recommandations secrètes même plus assoiffées de sang aux leaders de l'Alliance du Nord, qui avaient besoin de peu d'encouragements.
Les faits à la disposition du public justifient bien mieux des soupçons que le gouvernement américain a ordonné un massacre à Mazar-i-Sharif, que les soupçons que Osama ben Laden a ordonné les attaques terroristes sur New York et Washington. Voici la chronologie :
19 novembre : le général de l'Alliance du Nord Khan Daoud a suggéré qu'il laisserait les guerriers talibans étrangers quitter librement l'Afghanistan, s'ils rendaient Kunduz ; il négociait avec les talibans à ce sujet.
20 novembre : le secrétaire à la défense américain, Donald Rumsfeld, a opposé son veto au procédé, déclarant «Ce serait très dommage si les étrangers en Afghanistan les al-Qaeda et les Tchéchènes et les autres qui ont été là à travailler avec les talibans s'ils étaient relâchés et s'ils étaient en aucune manière laissés libres d'aller dans un autre pays commettre le même genre d'actions terroristes». On a fréquemment cité Rumsfeld comme ayant dit que tous les talibans étrangers devraient êtres tués ou emprisonnés.
20 novembre : Le porte-parole officiel des forces américaines et britanniques attaquant l'Afghanitan, Kenton Keith, qui a dit que les États-Unis s'opposaient à toute forme de conclusion négociée à Kunduz, déclara : «De notre point de vue, la seule possibilité est qu'ils se rendent». En une justification à peine voilée du massacre à venir, il a dit : «La coalition a fait de son mieux pour insister sur le contrôle de soi et le bon traitement des prisonniers de la part de commandants de l'Alliance du Nord mais, a-t-il ajouté, nous ne sommes pas en position de garantir quoi que ce soit».
21 novembre : Rumsfeld, dans un interview avec le programme «60 minutes» de la chaîne CBS, a dit qu'il préfèrerait voir Osama ben Laden tué que capturé vivant. «Vous pouvez y parier votre vie», a-t-il dit.
22 novembre : Le président pakistanais, Pervez Musharraf, a rencontré le secrétaire des affaires étrangères britannique Jack Straw à Islamabad, demandant une intervention de l'ONU pour empêcher un bain de sang. Straw et les fonctionnaires de l'ONU ont demandé aux deux côtés d'observer les «règles de la guerre», qui comprennent la prohibition de tuer des prisonniers.
23 novembre : Le New York Times a cité des commentaires par «un fonctionnaire haut placé au Pentagone» qui ne voulait pas que les talibans étrangers capturés soient remis en liberté. «Ce qui nous intéresse, c'est ce que al-Qaida et les Talibans ne soient plus capables de continuer à faire ce qu'ils ont fait», a-t-il dit.
23 novembre : Le Washington Post a remarqué des craintes très répandues dans la presse au Moyen-Orient que les commentaires de Rumsfeld étaient un « Feu vert des États-Unis pour tuer les arabes afghans». Un commentateur a écrit que l'Alliance du Nord se voyait «Encouragée et incitée par les américains» à prendre leur revanche sur les talibans capturés.
24 novembre : Le Times a cité des commentaires d'un «fonctionnaire américain», selon qui le quartier général américain voulait interroger des non-afghans faits prisonniers à Kunduz et ailleurs, pour amasser des renseignements sur al-Qaeda. «Il est juste de dire que le QG s'intéresse à beaucoup de questions, y compris ce que l'on ferait si des tas de prisonniers sortaient» a-t-il dit. «Mais nous cherchons un rôle aussi limité que possible, avec autant d'accès aux prisonniers que possible». Ce dernier commentaire indique que les officiers américains suivaient de près le traitement des prisonniers talibans. Les évènements à Mazar-i-Sharif ne les ont pas surpris.
Le rôle des médias
La réponse du gouvernement américain et des médias au massacre de dimanche en Afghanistan a consisté en des mensonges effrontés et de justifications des tueries d'une manière qui rappelle les pires crimes des nazis.
Le porte-parole militaire américain Kenton Keith a nié lundi que les troupes de l'Alliance ait commis un massacre, expliquant que le «statut» des prisonniers comme prisonniers de guerre protégés par les Accords de Genève avait changé une fois qu'ils «S'étaient engagés en une action offensive» (c'est-à-dire, une fois qu'ils aient résisté à leur exécution).
Tandis que la presse rapportait le massacre à Qala-i-Janghi et que l'on battait à mort les prisonniers talibans à Kunduz, Keith maintenait que les troupes de l'Alliance du Nord «Se comportent avec retenue. Nous n'avons aucune connaissances d'atrocités comme faisant partie d'un système généralisé».
Cette version des évènements est passée presque sans questions dans la presse américaine. A la dernière conférence de presse de Bush, lundi matin, il n'y a pas eu de question sur le massacre. A la conférence de presse de Rumsfeld plus tard le même jour, la question n'est survenue que par accident, et personne n'a poursuivi la question.
Une expression du cynisme de la presse américaine était la publication, quatre jours avant le massacre, d'un compte-rendu détaillé de la situation militaire. Le Post a comparé les actions américaines en Afghanistan au rôle américain dans la guerre civile au El Salvador dans les années 1980, quand les «conseillers des forces spéciales américaines travaillaient avec des troupes locales pour pourchasser et tuer les guérillas marxistes».
La comparaison entre l'Afghanistan et le El Salvador, faite avec une approbation évidente, est instructive peut-être sans vouloir l'être, confirmant que l'intervention américaine en Asie Centrale n'a rien d'une défense des «droits humanitaires» et très peu d'une guerre contre le terrorisme. La campagne anti-insurrectionnelle américaine en El Salvador est un des grands crimes du vingtième siècle. Au moins 50.000 personnes ont été assassinées par des troupes soutenues par les États-Unis. Parmi les victimes les plus connues de ces terroristes fascistes étaient l'archevêque catholique de San Salvador, Oscar Romero, et quatre nonnes américaines de Maryknoll.
Quant au New York Times, son propre rapport sur les tueries à Mazar-i-Sharif a non seulement suggéré que les prisonniers talibans étaient responsables de leurs propres morts, mais justifiait d'avance d'autres massacres. Le Times a écrit : «L'incident semble devoir confirmer les soupçons de l'Alliance du Nord tandis qu'elle se charge de centaines, et peut-être de milliers, de soldats talibans».
Les médias américains fonctionnent comme un instrument direct et un complice de la campagne gouvernementale d'agression militaire et de provocation politique. Les chaînes de télévision et les journaux acceptent de cacher ou de justifier tout crime commis par les forces américaines à travers le monde.
Qui sont les terroristes ?
A l'extérieur des États-Unis, même certains des principaux journaux des classes dirigeantes ont dû au moins mentionner le caractère de plus en plus sanglant de l'intervention américaine en Afghanistan. Le journal britannique Guardian a publié un article le 26 novembre par Brian Whitaker qui demandait si le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld était responsable de crimes militaires.
Whitaker a comparé le massacre des prisonniers afghans à une autre atrocité impérialiste, le massacre des réfugiés palestiniens aux camps Sabra et Shatila en septembre 1982, quand une milice fasciste libanaise est entrée dans les camps sous la protection des forces israéliennes et a assassiné plus de 1.000 hommes, femmes, et enfants.
Whitaker écrit : «Le lien entre Sabra/Shatila et beaucoup des tueries en Afghanistan est que les deux sont des exemples de guerre au "feu vert", où les principaux acteurs essaient d'échapper à la responsabilité en permettant à des substitués de faire les sales besognes impossibles à mentionner (et politiquement inacceptables), en donnant une aide et un soutien discrets».
Ariel Sharon, ministre à la défense israélien à l'époque de Sabra et Shatila, a fait l'objet d'une investigation parlementaire et a dû finalement démissionner. Plusieurs pays européens ont tenté de mener un procès pour crimes militaires contre Sharon, à présent Premier ministre israélien, à cause des évènements de 1982.
Whitaker écrit : «Il reste à voir si le secrétaire américain à la défense, Donald Rumsfeld, fera face à de telles investigations, mais ses commentaires récents ont donné le feu vert pour des tueries. Des soldats non-afghans en Afghanistans, il a dit : "J'espère qu'ils seront tués ou emprisonnés". Il ne semble pas avoir de préférence nette pour une solution ou pour l'autre».
Même s'ils utilisent les tribunaux manipulés de l'ONU pour traîner en justice certains ennemis comme l'ancien Premier ministre yougoslave Milosevic, le gouvernement américain s'oppose fermement à l'établissement d'une Cour Criminelle Internationale avec juridiction sur les crimes militaires commis par des fonctionnaires des gouvernements de toute nation. Ceci n'est pas simplement la défense de la souveraineté américaine comme doctrine abstraite. Les principaux chefs du gouvernement américain préparent, autorisent et mettent en action quotidiennement des actions qui, selon tout système de critères objectifs, les condamneraient comme criminels de guerre comme Hitler, Göring, et Goebbels.
Les attentats-suicides qui ont tué près de 4.000 personnes au World Trade Center et au Pentagone étaient un crime monstrueux, bien que le gouvernement américain n'a fourni aucune preuve sérieuse de la responsabilité directe d'Oussama ben Laden, sans parler du régime taliban. Les attentats du 11 septembre, cependant, ne justifient aucunement les crimes commis par l'impérialisme américain contre le peuple de l'Afghanistan, et les nouveaux crimes que préparent déjà le Pentagone et la CIA contre d'autres pays au Moyen Orient, en Asie Centrale, et ailleurs.
Après les évènements à Qala-i-Janghi, il est ridicule de maintenir que l'intervention américaine en Afghanistan a comme but la défense des droits de l'homme, ou de punir les terroristes. Le gouvernement américain, avec son immense arsenal militaire et sa détermination impitoyable d'imposer sa volonté par la force, est le plus grand terroriste au monde.
C'est la responsabilité des ouvriers, à travers le monde et à l'intérieur des États-Unis, de construire un mouvement politique indépendant de masse pour mettre fin à la machine de guerre impérialiste et au système de profit qu'elle défend.
LES ÉTATS-UNIS CONTRE L?AFGHANISTAN
Les États-Unis se préparaient à attaquer l'Afghanistan bien avant le 11 septembre
Des comptes-rendus internes publiés dans les médias britanniques, français et indiens ont révélé que des hauts-fonctionnaires des États-Unis avaient déjà menacé de guerre l'Afghanistan dès l'été 2001. Ces rapports comprenaient la prédiction dès juillet que « Si une action militaire est menée, elle devra avoir lieu avant que les premières neiges ne tombent sur l'Afghanistan, soit à la mi-octobre au plus tard ». L'administration Bush a commencé ses bombardements contre ce pays misérable et pauvre le 7 octobre et les attaques au sol menées par les forces spéciales des États-Unis ont commencé le 19 octobre.
Ce n'est pas un hasard si ces révélations ont été publiées à l'étranger plutôt qu'aux États-Unis. Les classes dirigeantes de ces pays ont en effet leurs propres intérêts économiques et politiques à défendre, des intérêts qui ne coïncident pas, et qui même s'opposent dans certains cas directement aux poussées de la classe dirigeante américaine pour s'emparer du contrôle de l'Asie Centrale riche en pétrole.
Les médias américains cachent systématiquement les véritables intérêts économiques et stratégiques sous-jacents de la guerre en Afghanistan en prétendant que cette guerre est survenue du jour au lendemain aussi puissamment uniquement en réaction aux attentats terroristes du 11 septembre.
Les experts des chaînes d'informations télévisées et des principaux quotidiens américains qualifient la rapide défaite militaire du régime taliban en 1998 de coup de chance inattendu. Ils détournent ainsi l'attention du public de la conclusion que n'importe quel observateur sérieux est contrait de tirer des événements des deux premières semaines de novembre : la victoire rapide des forces soutenues par les États-Unis démontre que la planification et les préparatifs minutieux effectués par les militaires américains a dû commencé bien avant les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone.
Selon le mythe américain officiel, « tout a changé » le jour où quatre avions de ligne ont été détournés et que près de 5 000 personnes ont été tuées. Ce faisant, l'intervention militaire des États-Unis en Afghanistan aurait été improvisée à la hâte en moins d'un mois. Dans une entrevue télévisée en date du 18 novembre, le sous-secrétaire à la Défense Paul Wolfowitz a d'ailleurs déclaré que trois semaines seulement furent nécessaires pour planifier cette boucherie militariste.
C'est là l'un des innombrables mensonges émanant du Pentagone et de la Maison Blanche relativement à la guerre en Afghanistan. La vérité est que l'intervention des États-Unis était planifiée en détail et minutieusement préparée bien avant que les attentats terroristes ne fournissent le prétexte recherché pour appliquer ce plan. Si les événements du 11 septembre n'étaient jamais arrivés, il est fort plausible que les États-Unis auraient attaqués l'Afghanistan de toutes façons, et selon le même échéancier.
L'Afghanistan et la lutte pour le pétrole
La classe dirigeante des États-Unis envisageait de mener la guerre en Asie centrale depuis au moins une décennie. Dès 1991, suivant la défaite de l'Iraq lors de la guerre du golfe Persique, le magazine Newsweek publiait un article intitulé « Opération bouclier de la steppe ? » dans lequel il rapportait que l'Armée américaine préparait une opération au Kazakhstan modelée sur le déploiement de l'Opération Bouclier du désert survenue en Arabie Saoudite, au Koweït et en Iraq.
Si la dissolution de l'Union Soviétique survenue en 1991 a donné l'occasion à la puissance américaine de se projeter en Asie centrale, la découverte de vastes réserves de pétrole et de gaz a fourni l'incitatif. Le littoral de la mer Caspienne en Azerbaïdjan (Bakou) est certes un centre de production pétrolière depuis un siècle, mais c'est seulement depuis dix ans que de vastes réserves inconnues jusqu'alors ont été découvertes au nord-ouest (Kazakhstan) et au sud-ouest (Turkménistan) de la mer.
Les pétrolières américaines ont acquis les droits pour plus de 75 p. 100 de la production de ces nouveaux champs pétroliers. Les hauts-fonctionnaires du gouvernement américain ont présenté la région de la mer Caspienne et l'Asie centrale comme une alternative possible à la dépendance pétrolière de cette région instable qu'est le golfe Persique. Les troupes américaines sont arrivées après la conclusion des contrats. Les forces spéciales des États-Unis ont commencé des opérations conjointes avec le Kazakhstan dès 1997, puis avec l'Ouzbékistan un an plus tard. Les exercices portaient sur des interventions principalement dans la région montagneuse au sud comprenant le Kyrgyzstan, le Tadjikistan et le nord de l'Afghanistan.
Le principal problème à surmonter pour exploiter les richesses énergétiques de l'Asie centrale est de faire parvenir le pétrole et le gaz de que l'on trouve dans cette région encaissée sur le marché mondial. Les hauts-fonctionnaires des États-Unis se sont opposés à l'utilisation du réseau d'oléoducs russe et à l'emprunt de la route terrestre la plus facilement accessible (par l'Iran) pour aboutir au golfe Persique. De concert avec les pétrolières américaines, ils ont préféré explorer depuis les dix dernières années toute une série d'autres tracés d'oléoducs - vers l'ouest au travers de l'Azerbaïdjan, de la Géorgie et de la Turquie jusqu'en Méditerranée; vers l'est en passant par le Kazakhstan et la Chine jusqu'au Pacifique, et, en ce qui a trait à la crise actuelle, vers le sud depuis le Turkménistan en passant par l'ouest de l'Afghanistan et du Pakistan jusqu'à l'océan Indien.
Ce projet d'oléoduc traversant l'Afghanistan est le favori d'Unocal, une pétrolière américaine qui s'était engagée dans des négociations intensives avec le régime taliban. Ces pourparlers se sont terminés en catastrophe en 1998, lorsque les relations des États-Unis avec l'Afghanistan se sont embrasés suite aux attentats contre les ambassades des États-Unis au Kenya et en Tanzanie et pour lesquels Oussama ben Laden est tenu responsable. En août 1998, l'administration Clinton a lancé des attaques avec des missiles de croisière contre les camps d'entraînement situés dans l'est de l'Afghanistan qui appartiendraient en principe à ben Laden. Le gouvernement américain a demandé depuis aux talibans de leur livrer ben Laden et imposé des sanctions économiques. Les pourparlers à propos des oléoducs ont ainsi piétiné.
#4 Juju
Posté 26 juillet 2002 à 15:22
La suite de l'article :
Citation
Le renversement des talibans
Tout au long de 1999, les pressions des États-Unis contre l'Afghanistan augmentèrent. Le 3 février, Karl E. Inderfurth, assistant du secrétaire d'État, et Michael Sheehan, chef des opérations anti-terroristes au secrétariat d'État, se sont envolés pour Islamabad, au Pakistan, afin de rencontrer le sous-ministre des Affaires étrangères taliban, Abdul Jalil. Lors de cette rencontre, ils l'informèrent que les États-Unis tiendraient pour responsable le gouvernement de l'Afghanistan pour tout acte terroriste posé par ben Laden.
Selon un article du Washington Post (édition du 3 octobre 2001), l'administration Clinton et le Premier ministre du Pakistan d'alors, Nawaz Sharif, s'entendirent pour mener une opération secrète conjointe pour assassiner Oussama ben Laden en 1999. Les États-Unis assureraient la collecte de renseignements par satellite, le soutien aérien et le financement de l'opération, alors que le Pakistan fournirait des agents parlant pashtoune qui pénétreraient au sud de l'Afghanistan et se chargeraient de l'assassinat.
Toujours selon le Post, le commando pakistanais avait été formé et était prêt à frapper en octobre 1999. Le quotidien rapporte les propos d'un ancien fonctionnaire : « L'entreprise était en cours ». Les aides de Clinton étaient ravis à l'idée de réussir leur assassinat, l'un d'entre eux allant même jusqu'à déclarer « On se serait crû à Noël ».
L'attaque fut avortée le 12 octobre 1999 lorsque Sharif fut renversé lors du coup militaire mené par le général Pervez Musharraf, qui stoppa l'opération clandestine proposée. L'administration Clinton dut se contenter de présenter une résolution au Conseil de sécurité des Nations-Unies demandant que les talibans livrent ben Laden « aux autorités appropriées », sans mentionner spécifiquement les États-Unis.
McFarlane et Abdul Haq
La subversion des États-Unis contre les talibans continua en 2000, selon le compte-rendu écrit par nul autre que Robert McFarlane, l'ancien conseiller en matière de sécurité de l'administration Reagan, et publié le 2 novembre par le Wall Street Journal. Les services de McFarlane furent retenus par deux riches spéculateurs immobiliers de Chicago, Joseph et James Ritchie, pour les aider à recruter et à organiser un mouvement de guérilla anti-taliban parmi les réfugiés afghans du Pakistan. Leur principal contact afghan était Abdul Haq, l'ancien leader moujahidines qui a été exécuté par les talibans le mois dernier suite à une tentative infructueuse de déclencher une révolte dans sa province natale.
McFarlane rencontra Abdul Haq et d'autres anciens moujahidines à l'automne et à l'hiver 2000. Après l'arrivée au pouvoir de l'administration Bush, McFarlane profita de ses contacts républicains en une série de rencontres avec les hauts-fonctionnaires du Département d'État, du Pentagone et même de la Maison Blanche. Tous encouragèrent la préparation d'une campagne militaire contre les talibans.
À l'été, bien avant que les États-Unis ne lancent leurs frappes aériennes contre les talibans, James Ritchie alla au Tadjikistan avec Abdul Haq et Peter Tomsen, ancien envoyé spécial des États-Unis auprès de l'opposition afghane à l'époque de la première administration Bush. Là ils rencontrèrent Ahmed Shah Massoud, le leader de l'Alliance du nord, avec pour objectif de coordonner les attaques lancées du Pakistan avec la seule force militaire pouvant encore résister aux talibans.
Selon McFarlane, Abdul Haq « Décida à la mi-août d'aller de l'avant et de lancer les opérations en Afghanistan. Il retourna à Peshawar, au Pakistan, pour mettre la main aux derniers préparatifs ». Autrement dit, cette phase de la guerre contre les talibans était déjà engagée bien avant le 11 septembre.
Les médias américains ont présenté les Ritchie comme des individus agissant seuls, motivés par les liens émotifs qu'ils entretiennent à l'égard de l'Afghanistan, un pays dans lequel ils ont vécu brièvement lorsque leur père y travaillait à titre d'ingénieur civil dans les années 1950. Mais au moins un article fait un lien avec les discussions relatives aux oléoducs et les talibans. En 1998, James Ritchie visita l'Afghanistan pour discuter en effet avec les talibans d'un plan pour commanditer des petites entreprises dans le pays. Il était accompagné par un représentant de Delta Oil d'Arabie saoudite, qui, en partenariat avec une entreprise argentine, voulait construire un gazoduc qui aurait traversé l'Afghanistan.
La guerre secrète de la CIA
Les révélations de McFarlane surviennent en même temps que fait rage une diatribe acerbe contre la CIA accusée d'avoir « trahi » Abdul Haq en n'appuyant plus ses opérations en Afghanistan et en l'abandonnant à sa mort aux mains des talibans. La CIA considérait évidemment McFarlane et Abdul Haq comme peu fiables. Elle poursuit sa propre guerre secrète dans la même région, la partie sud de l'Afghanistan, où la population parle principalement pashtoune.
Selon un article publié en première page du Washington Post du 18 novembre, la CIA effectuerait des opérations paramilitaires dans le sud de l'Afghanistan depuis 1997. L'article est signé par Bob Woodward, le célèbre journaliste du Post qui doit sa notoriété à l'affaire du Watergate. Woodward sert fréquemment de relais pour les fuites des hauts-responsables militaires et du renseignement.
Woodward donne des détails sur le rôle de la CIA dans le conflit actuel, notamment sur le déploiement d'une unité secrète paramilitaire appelée la Special Activities Division. Cette force a participé aux combats dès le 27 septembre en se déployant au sol et en utilisant des drônes de surveillance Predator munis de missiles pouvant être lancés à distance.
Selon Woodward, la Special Activities Division est formée « D'équipes comptant environ une demi-douzaine d'hommes qui ne portent pas d'uniformes militaires. L'organisme compte environ 150 combattants, pilotes et spécialistes, principalement des vétérans aguerris qui ont quitté les forces armées américaines ».
« Au cours des 18 derniers mois, la CIA a travaillé avec les tribus et les seigneurs de la guerre au sud de l'Afghanistan, et des unités de la Special Activities Division ont contribué à créer un vaste nouveau réseau dans le bastion des talibans ».
Cela signifie que l'agence d'espionnage des États-Unis est engagée dans des attaques contre le régime afghan, ce qui dans d'autres circonstances serait qualifié de terrorisme par le gouvernement américain, depuis le printemps 2000, soit depuis plus d'un an avant les détournements suicidaires qui ont détruit le World Trade Center et endommagé le Pentagone.
Les plans de guerre prennent forme
Avec l'arrivée de George Bush à la Maison Blanche, le point central de la politique américaine en Afghanistan est passé des incursions limitées pour tuer ou capturer ben Laden aux préparatifs d'une intervention militaire beaucoup plus robuste contre l'ensemble du régime taliban.
Le magazine britannique Jane's International Security rapportait le 15 mars 2001 que la nouvelle administration américaine travaillait avec l'Inde, l'Iran et la Russie « dans un front concerté contre le régime taliban en Afghanistan » L'Inde fournissait du matériel militaire, des conseillers et des techniciens pour les hélicoptères de l'Alliance du nord, en plus d'utiliser conjointement avec la Russie des bases au Tadjikistan et en Ouzbékistan pour mener des opérations.
Le magazine poursuit : « Plusieurs réunions récentes entre les groupes de travail indo-américain et indo-russe sur le terrorisme nouvellement institués ont mené à cet effort pour contrer tactiquement et logistiquement les talibans. Les sources de renseignement à Delhi ont déclaré que pendant que l'Inde, la Russie et l'Iran mènent la campagne anti-taliban au sol, Washington fournit le soutien logistique et les renseignements à l'Alliance du nord ».
Le 23 mai, la Maison Blanche annonçait la nomination de Zalmay Khalilzad au poste d'assistant spécial du président et directeur en chef pour les questions du Golfe, de l'Asie du sud-est et régionales au Conseil de sécurité national. Khalilzad est un ancien responsable sous les administrations Reagan et Bush père. Après avoir quitté le gouvernement, il est allé travailler pour Unocal.
Le 26 juin dernier, le magazine IndiaReacts rapportait plus en détails les efforts conjoints des États-Unis, de l'Inde, de la Russie et de l'Iran contre le régime taliban : « L?Inde et l'Iran vont "faciliter" les plans des États-Unis et de la Russie pour une "action militaire limitée" contre les talibans si les nouvelles sanctions économiques sévères envisagées ne font pas céder le régime fondamentaliste de l'Afghanistan ».
À cette étape des préparatifs militaires, les États-Unis et la Russie devaient fournir une assistance militaire directe à l'Alliance du nord, depuis l'Ouzbékistan et le Tadjikistan, afin de repousser les lignes des talibans vers la ville de Mazar-e-Sharif -un scénario ressemblant étrangement aux événements des deux dernières semaines. Un troisième pays non nommé a approvisionné l'Alliance du nord avec des lance-roquettes antichar qui ont déjà été employés contre les talibans au début de juin 2001.
Toujours selon le magazine, « Les diplomates soutiennent que l'alliance contre les talibans a été créée suite à la rencontre entre le secrétaire d'État des États-Unis Colin Powell et le ministre des Affaires étrangères russe Igor Ivanov, suivie de celle de Powell avec le ministre des Affaires étrangères indien Jaswant Singh à Washington. La Russie, l'Iran et l'Inde ont également mené une série de discussions et d'autres activités diplomatiques sont à prévoir ».
Contrairement à la campagne actuelle, le plan d'origine impliquait l'utilisation de forces militaires de l'Ouzbékistan et du Tadjikistan, ainsi que de la Russie. IndiaReacts soutient qu'au début de juin 2001 le président russe Vladimir Poutine a déclaré lors d'une rencontre de la Communauté des États Indépendants, organisme réunissant plusieurs des anciennes républiques soviétiques, que des actions militaires contre les talibans étaient en vue. L'une des conséquences du 11 septembre a été de créer les conditions permettant aux États-Unis d'intervenir directement, sans participation directe des forces militaires des États ayant succédé à l'Union Soviétique, et ainsi de s'arroger d'un droit indiscutable de dicter la forme que prendra toute entente en Afghanistan.
Les menaces de guerre des États-Unis avant le 11 septembre
Immédiatement suite aux attaques terroristes contre le World Trade Center et le Pentagone, deux mentions étaient faites dans les médias britanniques démontrant que le gouvernement américain avait menacé d'entreprendre des sanctions militaires contre l'Afghanistan plusieurs mois avant le 11 septembre.
Le correspondant de la BBC George Arney rapporta en effet le 18 septembre que des hauts-fonctionnaires américains avaient fait part, dès la mi-juillet, à l'ancien secrétaire aux Affaires étrangères du Pakistan, Niaz Naik, de plans pour mener des actions militaires contre le régime taliban :
« M. Naik a déclaré que de hauts-fonctionnaires des États-Unis lui ont fait part d'un plan lors de la rencontre d'un groupe de discussion international commandité par l'ONU sur l'Afghanistan qui s'est tenue à Berlin ».
« M. Naik a déclaré à la BBC que lors de cette rencontre, les représentants américains lui ont dit que si Ben Laden n'était pas livré rapidement aux États-Unis, ces derniers entreprendraient des actions militaires pour le tuer ou le capturer, de même que le leader taliban, le mollah Omar ».
« L'objectif plus vaste, selon M. Naik, était de renverser le régime taliban et d'installer un gouvernement de transition constitué d'Afghans modérés à la place -possiblement dirigé par l'ancien roi afghan Zahir Shah ».
« M. Naik a appris que Washington lancerait son opération depuis des bases au Tadjikistan, ou des conseillers militaires américains étaient déjà en poste ».
« Il a également été informé que l'Ouzbékistan participerait également aux opérations, et que 17 000 soldats russes seraient gardés en réserve ».
« M. Naik s'est fait également révélé que si l'action militaire était entreprise, elle se déroulerait avant les premières neiges en Afghanistan, soit à la mi-octobre au plus tard».
Quatre jours plus tard, le 22 septembre, le Guardian confirmait ces propos. Les avertissements adressés à l'Afghanistan le furent lors d'une rencontre de quatre jours réunissant de hauts-responsables des États-Unis, de la Russie, de l'Iran et du Pakistan dans un hôtel de Berlin à la mi-juillet, la troisième d'une série de conférences baptisées « remue-méninges sur l'Afghanistan ».
Parmi les participants il y avait Naik, ainsi que trois généraux pakistanais, l'ancien ambassadeur iranien aux Nations-Unies Saeed Rajai Khorassani, Abdullah Abdullah, le ministre des Affaires étrangères de l'Alliance du nord, Nikolai Kozyrev, l'ancien envoyé spécial russe en Afghanistan et divers autres hauts-fonctionnaires russes, ainsi que trois Américains : Tom Simons, l'ancien ambassadeur des États-Unis au Pakistan, Karl Inderfurth, l'ancien assistant au secrétaire d'État pour les affaires sud-asiatiques, et Lee Coldren, l'ex-directeur du bureau des affaires du Pakistan, de l'Afghanistan et du Bangladesh du Département d'État jusqu'en 1997.
La réunion fut organisée par Francesc Vendrell, alors et toujours représentant adjoint de l'ONU pour l'Afghanistan. Le but de la conférence à l'origine était de discuter de la conclusion possible d'un accord politique en Afghanistan, mais les talibans refusèrent d'y participer. Les représentants américains annoncèrent alors le changement de la politique des États-Unis à l'endroit de l'Afghanistan qui, avec le départ de Clinton et l'arrivée de Bush, suggérait fortement qu'une action militaire était envisageable.
Bien que les trois anciens hauts-fonctionnaires américains ont nié avoir fait des menaces spécifiques, Coldren a néanmoins déclaré au Guardian « Qu'il y a eu des discussions à propos du fait que les États-Unis étaient tellement dégoûtés des talibans qu'ils étaient prêts à envisager de mener des actions militaires contre eux ». Naik a également affirmé que l'un des Américains présents aurait déclaré qu'une action contre Ben Laden était imminente : « Ce coup-ci, ils étaient très certains de leur coup. Ils disposaient de tous les renseignements voulus et disaient qu'ils ne le rateraient pas à nouveau. Il s'agirait d'une frappe aérienne, possiblement effectuée avec des hélicoptères d'attaque, directement en Afghanistan et à proximité immédiate ».
Le Guardian concluait : « Selon de hautes sources diplomatiques, le régime des talibans s'est vu informé hier par l'entremise du gouvernement pakistanais que s'il ne livrait pas Oussama ben Laden, des opérations militaires seraient lancées en Afghanistan. Les talibans refusèrent de s'incliner mais la gravité des menaces soulève la possibilité que ben Laden, loin d'avoir lancé les attaques contre le World Trade Center à New York et le Pentagone sans raison apparente il y a 10 jours, aurait lancé une frappe préventive en réponse à ce qu'il considérait comme des menaces des États-Unis ».
Bush, le pétrole et les talibans
D'autres révélations relatives aux contacts secrets entretenus entre l'administration Bush et le régime taliban sont révélées dans un livre publié le 15 novembre 2001 en France et intitulé Ben Laden la vérité interdite. L'ouvrage a été écrit par Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié. Brisard est un ancien agent des services secrets français, auteur d'un rapport sur Ben Laden et le réseau Al-Qaïda, et ancien directeur stratégique pour l'entreprise française Vivendi, alors que Dasquié est un journaliste d'investigation.
Selon les deux auteurs français, l'administration Bush était prête à accepter le régime des talibans, malgré leurs accusations selon lesquelles ces derniers commanditaient le terrorisme, en autant qu'ils coopéraient avec les plans pour développer les ressources pétrolières de l'Asie centrale.
Jusqu'en août, écrivent les auteurs, le gouvernement américain voyait dans les talibans « une source de stabilité en Asie centrale qui permettrait la construction d'un oléoduc à travers l'Asie centrale ». Ce n'est que lorsque les talibans ont refusé d'accepter les conditions des États-Unis que « le raisonnement de la sécurité énergétique s'est transformé en sécurité militaire ».
Corroborant cela, il faut noter le fait curieux que tant, les administrations Clinton que Bush, n'ont jamais mis l'Afghanistan sur la liste officielle du Département d'État des États accusés de commanditer le terrorisme, malgré la présence connue d'Oussama ben Laden dans le pays en tant qu'invité du régime taliban. Une telle désignation aurait en effet rendu impossible toute signature d'un accord pour les entreprises pétrolières ou de construction américaines avec Kaboul pour un réseau d'oléoducs permettant de transporter le pétrole et le gaz de l'Asie centrale.
Les pourparlers entre l'administration Bush et les talibans ont commencé en février 2001, peu de temps après l'inauguration de Bush. Un émissaire taliban arriva à Washington en mars chargé de présents pour le nouveau chef exécutif, dont un coûteux tapis afghan. Mais les pourparlers furent loin d'être cordiaux. Brisard déclara « À un moment donné, pendant les négociations, les représentants des États-Unis ont déclaré au représentant taliban : où bien vous acceptez notre offre d'un tapis d'or, ou bien nous vous enterrerons sous un tapis de bombes ».
Aussi longtemps que la possibilité d'un accord pour la construction d'un oléoduc semblait possible, la Maison Blanche laissa traîner les enquêtes sur les activités d'Oussama ben Laden, écrivent Brisard et Dasquié. Ils rapportent également que John O'Neill, sous-directeur du FBI, a démissionné en juillet pour protester contre cette obstruction. O'Neill a déclaré lors d'une entrevue avec les auteurs que « Les principaux obstacles à surmonter pour enquêter sur le terrorisme islamiste étaient les intérêts des entreprises pétrolières des États-Unis et le rôle qu'y occupe l'Arabie saoudite ». Par une étrange coïncidence, O'Neill accepta le poste de chef de la sécurité au World Trade Center après avoir quitté le FBI et y trouva la mort le 11 septembre.
Confirmant le compte rendu de Naiz Naik à propos de la réunion secrète de Berlin, les deux auteurs français ajoutent qu'il y eut une discussion ouverte sur la nécessité pour les talibans de faciliter la construction d'un oléoduc partant du Kazakhstan pour assurer la reconnaissance de leur pouvoir par les États-Unis et le monde. Les pourparlers de plus en plus acrimonieux entre les États-Unis et les talibans cessèrent dans la discorde le 2 août, après une dernière rencontre entre l'envoyée des États-Unis Christina Rocca et un représentant taliban à Islamabad. Deux mois plus tard, les États-Unis bombardaient Kaboul.
Politiques de provocation
Ce compte-rendu des préparatifs de guerre contre l'Afghanistan nous amène au 11 septembre même. Les attaques terroristes qui ont détruit le World Trade Center et endommagé le Pentagone sont certes des liens importants dans la chaîne des événements qui ont entraîné les États-Unis à attaquer l'Afghanistan. Mais le gouvernement américain a planifié la guerre bien à l'avance. Le choc du 11 septembre n'a que contribué à la rendre politiquement faisable en stupéfiant l'opinion publique au pays et en donnant à Washington un coup de main essentiel pour convaincre ses alliés réticents à l'étranger.
Tant le public américain que les gouvernements étrangers ont été pressés d'appuyer les actions militaires contre l'Afghanistan au nom de la lutte contre le terrorisme. L'administration Bush a frappé Kaboul sans même présenter la moindre preuve que ben Laden ou le régime taliban étaient responsables des atrocités survenues au World Trade Center. Elle a vu dans les événements du 11 septembre l'occasion de mettre de l'avant ses ambitions depuis longtemps nourries de renforcer la présence américaine en Asie centrale.
Il n'y a pas de raison de penser que le 11 septembre ne fut rien de plus qu'une coïncidence fortuite. Tous les détails de la guerre contre l'Afghanistan avaient en effet été préparés avec soins. Il est peu vraisemblable que le gouvernement américain allait laisser passer l'occasion de s'embarrasser de fournir un prétexte viable pour ses actions militaires.
Immédiatement après le 11 septembre, des rapports de presse apparurent encore une fois surtout en dehors des États-Unis- selon lesquels les agences de renseignement américaines avaient reçues des avertissements spécifiques à propos d'attaques terroristes de grande envergure, comprenant notamment l'utilisation d'avions détournés. Il est bien possible que la décision a été prise aux plus hauts niveaux de l'État américain de laisser survenir une attaque, possiblement sans imaginer clairement l'ampleur des dommages qu'elle causerait, afin de fournir l'étincelle nécessaire pour déclencher la guerre en Afghanistan.
Comment autrement expliquer des faits aussi bien établis que la décision des hauts-dirigeants du FBI de bloquer l'enquête menée contre Zaccarias Massaoui, l'immigrant franco-marocain soupçonné après qu'il ait supposément cherché à suivre des cours de pilotage dans une école de pilotage aux États-Unis pour piloter un avion de ligne commercial mais sans prendre de cours pour apprendre à décoller et atterrir ?
La succursale du FBI à Minneapolis a procédé à l'arrestation de Massaoui au début d'août et a demandé au quartier-général du FBI l'autorisation de mener une enquête en profondeur et de vérifier notamment le contenu du disque dur de son ordinateur. Les hauts responsables du FBI ont refusé en affirmant qu'il y avait pas assez de preuves d'intentions criminelles de la part de Massaoui - une décision étonnante pour une agence qui est loin d'être connue pour sa délicatesse en ce qui a trait au respect des libertés civiles.
Tout cela ne veut pas dire que le gouvernement américain a planifié délibérément tous les détails des attaques terroristes ou anticipé que près de 5 000 personnes seraient tuées mais un doute persiste. Mais l'explication la moins plausible du 11 septembre est bien la version officielle : que des douzaines de fondamentalistes islamistes, dont plusieurs avec des liens connus avec Oussama ben Laden, ont pu mener une vaste conspiration sur trois continents ciblant les symboles les plus proéminents de la puissance américaine, sans même que les agences de renseignement des États-Unis aient eu la moindre idée de ce qui se préparait.
LE DOSSIER DE TONY BLAIR
Le dossier sur Ben Laden, un prétexte plutôt qu'une preuve.
[Cet article a paru initialement en anglais à la veille de la campagne de bombardements de l'Afghanistan par les États-Unis. Mais il garde toute sa pertinence aujourd'hui. Le fait qu'ils n'aient réussi à rendre publique la moindre preuve sérieuse pour établir la culpabilité de ceux qui ont été désignés comme boucs émissaires a une énorme signification. Cela montre que ces gouvernements ont saisi la tragédie du 11 septembre comme prétexte pour appliquer un programme international qui depuis longtemps se trouvait en gestation.]
Le document présenté au Parlement britannique le 4 octobre par le premier ministre Tony Blair a été salué par les médias comme la preuve qu'Oussama Ben Laden et son réseau Al-Quaida ont préparé et exécuté les détournements d'avions et les attaques de New-York et Washington. En fait, le dossier de Blair est un tissu maladroit d'affirmations n'apportant aucune preuve réelle susceptible d'établir la culpabilité de Ben Laden ou la complicité de ses protecteurs talibans.
Un examen du document montre bien qu'il s'agit d'une tentative pour étouffer l'exigence de preuves quant à la culpabilité de Ben Laden, sans pour autant en apporter et, de ce fait, faciliter aux États-Unis et à la Grande-Bretagne le déclenchement d'une guerre contre l'Afghanistan.
Dans la semaine du 8 octobre, l'administration Bush manqua à sa promesse de rendre publiques les preuves sur la culpabilité de Ben Laden qu'elle affirmait détenir. Si tout s'était passé comme prévu, il n'y a pas le moindre doute que cette situation aurait perduré et que les bombes auraient déferlé sur l'Afghanistan sans même prétendre avoir fourni les preuves contre Ben Laden et les talibans.
Cependant Bush se vit confronté à l'opposition du Pakistan et des régimes arabes qui craignaient une réaction explosive au cas où les États-Unis commenceraient à bombarder un pays musulman sans apporter la moindre preuve concrète justifiant une telle action. Le document présenté par Blair était partie intégrante d'un effort international en vue d'apaiser les alliés indécis des États-Unis et leur procurer quelque chose à présenter à leur propre population.
Le dossier commence par l'avertissement suivant: «Ce document ne prétend pas fournir de quoi engager des poursuites judiciaires contre Oussama Ben Laden». Cette reconnaissance est justifiée sur la base que «Souvent on ne peut utiliser les services de renseignement pour fournir des preuves, d'une part, du fait des règles strictes de recevabilité et, d'autre part, de la nécessité de protéger la sécurité des sources».
Cette déclaration appelle trois commentaires.
Premièrement, le principe selon lequel une preuve d'un niveau inférieur suffit à justifier une guerre quand elle ne suffirait pas à établir l'innocence ou la culpabilité de quelqu'un dans un tribunal est, pour le moins, douteux. Les conséquences incalculables d'une attaque militaire appellent à fournir des preuves d'un niveau qui ne soit pas inférieur à celui requis dans un procès. Au tribunal, c'est le destin des accusés en tant qu'individus qui est en jeu, tandis que les États-Unis et la Grande-Bretagne sont sur le point de lancer une campagne militaire dans laquelle la vie d'on ne sait combien de civils innocents est menacée.
Deuxièmement, déclarer que des considérations ayant trait aux services de renseignement interdisent à ceux qui sont sur le point de faire la guerre de présenter les preuves justifiant une telle décision revient à couvrir n'importe quelle action militaire. Même si l'on accepte qu'il est légitime de taire certaines preuves, il n'est pas
crédible d'affirmer que par mesure de sécurité aucune preuve concrète ne sera rendue publique. Une telle position équivaut à affirmer le droit d'être à la fois juge, juré et bourreau.
Troisièmement, le document de Blair n'est pas une présentation sérieuse de preuves en ce qu'elle n'a pas le niveau de rigueur d'un acte d'accusation juridique. Il ne comprend pas un seul fait vérifiable de source indépendante qui établisse la culpabilité de Ben Laden, d'Al-Qaida ou des talibans quant aux attaques terroristes du 11 septembre.
La plupart des éléments avancés dans ce document avaient été auparavant annoncés dans la presse. Aucune de ces allégations n'est prouvée. Le lecteur est censé accepter ses affirmations les yeux fermés.
Le document est divisé en trois rubriques principales: la rubrique la plus importante prétend traiter du rôle d'Al-Qaida dans les attaques terroristes du 11 septembre. Elle représente simplement neuf points sur les soixante-dix qui sont soulevés dans le dossier de 15 pages.
Dans une tentative manifeste de masquer le caractère peu solide de cette rubrique essentielle, les auteurs ont rempli la plus grosse partie de ce document avec des pages censées mettre en évidence les implications antérieures d'Al-Qaida dans les attaques terroristes contre les États-Unis, en même temps qu'une présentation des origines historiques du réseau Al-Qaida de Ben Laden et du régime taliban.
Dans la section qui traite du 11 septembre, il n'est établi qu'un seul lien apparemment concret entre Al-Qaida et les attaques, l'assertion «Qu'au moins trois des dix-neuf pirates de l'air qui avaient été identifiés ont été clairement reconnus comme associés d'Al-Qaida. Un d'entre eux a été identifié comme ayant joué un rôle majeur dans deux attaques: celle contre les ambassades en Afrique Orientale et celle contre le torpilleur américain USS Cole».
Mais cette affirmation soulève plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Si l'on connaît l'identité de ces trois personnes, pourquoi ne pas les nommer? Quel dommage cela pourrait-il causer?
Deuxièmement, la description des trois comme «complices d'Al-Qaida» est tellement imprécise et tellement vague qu'elle en perd tout sens. Le document admet qu'Al-Qaida est une organisation peu structurée et qu'elle est constituée de nombreux réseaux différents. Même si les trois pirates de l'air étaient d'une certaine façon reconnus comme ayant des liens avec Al-Qaida, ceci ne prouverait pas en soi qu'Al-Qaida ou que Ben Laden personnellement aurait planifié ou ordonné les attentats du 11 septembre. Enfin, le document affirme seulement qu'il existe des preuves de liens entre les trois pirates et Al-Qaida sans vraiment en avancer de preuve concrète.
L'administration Bush, en particulier, avance en terrain miné quand elle parle de façon inconsidérée de «liens» entre Ben Laden, les associés de Ben Laden et diverses autres personnes. C'est le Wall Street Journal qui a rapporté dans un article du 27 septembre, qu'il existait des liens prouvés entre des figures de proue du Parti Républicain comme, par exemple, l'ancien président et père de George W Bush et la famille Ben Laden.
Le Journal écrivait: «Parmi ses vastes intérêts financiers, le richissime clan saoudien - qui prétend être brouillé avec Oussama - investit dans un fonds mis en place par le Carlyle Group, une banque d'affaires de Washington bien implantée, et qui se spécialise dans le rachat de sociétés d'armements et de l'aérospatiale. De par ces investissements et ses liens avec la famille royale saoudienne, la famille Ben Laden a pu faire la connaissance de certains des plus grandes figures du Parti Républicain. Au cours des dernières années, l'ancien Président Bush, l'ancien Secrétaire d'Etat, James Baker et l'ancien Ministre de la défense Frank Carlucci, ont fait un pélerinage au quartier général de la famille Ben Laden, à Djeddah, en Arabie Saoudite.»
En ce qui concerne les événements du 11 septembre, le document reproduit d'autres affirmations selon lesquelles Ben Laden en personne a déclaré peu avant le 11 septembre qu'il préparait une attaque importante contre l'Amérique et qu'il demandait à des associés proches de rejoindre l'Afghanistan pour le 10 septembre et, en avançant que «Depuis le 11 septembre, nous savons qu'un des associés les plus proches et les plus anciens de Ben Laden était responsable de la préparation détaillée des attentats.»
Une fois de plus le nom d'un homme considéré comme étant au sommet de l'organisation de Ben Laden n'est pas livré et à propos duquel on avance qu'il est directement responsable de l'attaque terroriste. Pourquoi ?
Vient ensuite une affirmation révélatrice: «Il existe des preuves mettant clairement en évidence la culpabilité de Ben Laden et de ses associés mais celles-ci étant beaucoup trop sensibles pour être révélées.»
Que les auteurs de ce document en soient conscients ou non, cette phrase revient à admettre tacitement que les auteurs n'ont rien pu produire de «concret» qui puisse prouver le rapport entre Ben Laden et les attentats du 11 septembre.
Les preuves concernant les attentats terroristes précédents sont à peine plus concluantes. Des noms et des incidents sont cités à propos d'un certain nombre d'attentats très importants, mais ceux-ci ont été recueillis à l'occasion de témoignages lors des procès de certains accusés produits sous une pression extrême.
Afin de combler les vides évidents, l'affirmation suivante est avancée dans un long préambule traitant de l'histoire d'Al-Qaida: «Oussama Ben Laden a revendiqué les attentats contre les soldats américains en Somalie en octobre 1993, qui ont tué 18 personnes, les attentats d'août 1998 contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie qui ont tué 224 personnes et en blessant près de 5 000, et qui furent mis en relation [sic] avec l'attentat contre le torpilleur USS Cole, le 17 Octobre 2000, au cours duquel 17 membres d'équipage ont trouvé la mort et 40 autres ont été blessés.»
Rien de la sorte n'a jamais été admis et le document ne s'y réfère pas. Au lieu de cela, l'attention du lecteur est dirigée vers différentes déclarations anti-américaines et certains commentaires de Ben Laden soutenant des attentats terroristes.
« Il est tout à fait déplacé d'y inclure l'attaque contre les soldats américains en Somalie. On ne peut considérer cet événement comme une attaque terroriste, vu que les Somaliens qui y avaient pris part s'opposaient à des soldats américains et pas à des civils, et leur résistance faisait partie d'une lutte contre l'occupation de leur pays par l'armée américaine. En outre, les troupes américaines avaient participé à une action agressive pour emprisonner les officiels somaliens qui s'étaient trop écartés des plans américains. »
Les éléments concrets qui sont présentés dans le document ne plaident pas pour l'affirmation que Ben Laden a revendiqué les attentats terroristes évoqués. Quand Ben Laden a été interviewé par le magazine Time sur les attaques à la bombe des ambassades américaines à Nairobi, Kenya et à Dar es-Salam, en Tanzanie, il n'a ni confirmé ni infirmé son implication. La réponse citée n'est autre chose que la répétition de sa fatwa, suivie par la déclaration: «Notre travail consiste à appeler à l'action et, par la grâce de Dieu, nous avons fait cela et certaines personnes ont répondu à cet appel.» Quand on lui a demandé s'il connaissait les terroristes, Ben Laden les a simplement appelés «De vrais hommes». Même si ces affirmations sont regrettables, elles ne constituent pas un quelconque aveu de responsabilité.
Au point 51, le rapport note l'existence de documents dans lesquels un groupe sans rapport avec Ben Laden, l'Armée islamique pour la libération des Lieux Saints, revendique la responsabilité des attentats contre les ambassades en Afrique orientale. Le rapport Blair écarte simplement cette information inopportune en prétendant que l'organisation est «imaginaire».
Dans ce rapport, une assertion rend douteuse sa référence aux besoins sécuritaires pour justifier l'omission de preuves concrètes. Au point 14, le rapport avance que le gouvernement américain a livré aux talibans bien avant le 11 septembre 2001, des preuves de la culpabilité d'Al-Qaida pour avoir orchestré les attentats contre les ambassades en Afrique orientale.
Si le gouvernement américain considérait qu'il pouvait fournir des renseignements confidentiels aux talibans, qu'ils accusent maintenant de financer une internationale de l'assassinat, comment peut-il invoquer aujourd'hui la nécessité de secret et de protections des sources pour justifier la dissimulation de preuves capitales à son propre peuple et au reste du monde ?
Du point de vue politique, la partie la plus significative du rapport de Blair est la section qui se propose d'exposer les origines historiques d'Al-Qaida et du régime des talibans. Ce court résumé de l'histoire, en passant certains points sous silence, met en évidence des faits délicats que les États-Unis et la Grande-Bretagne sont bien décidés à éclipser, parce qu'ils révèlent la responsabilité politique des gouvernements qui se sont succédés à Washington et à Londres de la montée de Ben Laden et des talibans, et de la propagation du mélange réactionnaire de nationalisme et d'obscurantisme religieux incarnés par ceux-ci dans toute l'Asie Centrale et dans tout le Moyen-Orient.
Le document prend comme point de départ l'année 1989 où, est-il prétendu, Ben Laden et d'autres personnes ont fondé Al-Qaida. Les auteurs d'une manière commode passent sous silence toute référence à la précédente décennie, pendant laquelle la CIA américaine avec l'aide du SAS (Special Air Service) britannique, ont fondé, entraîné et armé les moudjahidins, comme élément du conflit de la Guerre froide contre l'Union Soviétique qui avait envahi l'Afghanistan en 1979 et qui s'en était retirée dix ans plus tard. Parmi les personnes avec lesquelles les Américains ont collaboré pour ébranler l'influence soviétique, figurait Oussama Ben Laden.
C'est l'histoire vraie, sans la connaissance de laquelle il est impossible de comprendre la destruction des forces politiques laïques en Afghanistan et la montée soudaine au premier plan des talibans, dont les racines idéologiques et politiques se trouvent dans les groupes de moudjahidins qui ont été alimentés et soutenus par les États-Unis. (Les liens entre les États-Unis et les talibans ont été démontrés par le support tacite et initial de Washington pour le régime taliban quand ceux-ci ont pris le pouvoir en 1996).
Si, après trois semaines et demie, tout ce que l'on peut présenter au public est ce ramassis d'affirmations non prouvées et de falsifications de l'histoire, seules deux explications possibles peuvent en résulter.
Soit le gouvernement américain ne dispose d'aucune preuve de lien direct entre Oussama Ben Laden, les talibans et les attentats du 11 septembre, soit il ne peut en révéler la preuve car l'information impliquerait d'une façon ou d'une autre des personnes ou des organisations ayant un lien avec les services de renseignement des États-Unis ou ceux d'un état allié.
En exposant le caractère frauduleux de ce document, nous ne sommes en aucun cas motivé par la volonté de protéger Ben Laden ou les talibans, ou d'affirmer leur innocence en ce qui concerne les attentats du mois de septembre. Il se pourrait très bien qu'ils soient complices des attaques. Leur politique et leurs méthodes sont profondément réactionnaires et contraires aux intérêts de la classe ouvrière et à ceux des masses opprimées du Moyen-Orient, d'Asie Centrale et de toute autre partie du monde.
Mais, notre rejet de l'intégrisme musulman et du terrorisme ne diminue en aucun cas notre opposition aux gouvernements américain et britannique et à leur programme militariste. Le fait qu'ils n'aient réussi à rendre publique la moindre preuve sérieuse pour établir la culpabilité de ceux qui ont été désignés comme boucs émissaires a une énorme signification. Cela montre que ces gouvernements ont saisi la tragédie du 11 septembre comme prétexte pour appliquer un programme international qui depuis longtemps se trouvait en gestation.
Ils recherchent à déclencher une psychose de guerre pour pouvoir poursuivre des buts géo-stratégiques dans les régions pétrolifères du Moyen-Orient et d'Asie Centrale d'une manière qui aurait été politiquement impensable avant le 11 septembre.
Tout au long de 1999, les pressions des États-Unis contre l'Afghanistan augmentèrent. Le 3 février, Karl E. Inderfurth, assistant du secrétaire d'État, et Michael Sheehan, chef des opérations anti-terroristes au secrétariat d'État, se sont envolés pour Islamabad, au Pakistan, afin de rencontrer le sous-ministre des Affaires étrangères taliban, Abdul Jalil. Lors de cette rencontre, ils l'informèrent que les États-Unis tiendraient pour responsable le gouvernement de l'Afghanistan pour tout acte terroriste posé par ben Laden.
Selon un article du Washington Post (édition du 3 octobre 2001), l'administration Clinton et le Premier ministre du Pakistan d'alors, Nawaz Sharif, s'entendirent pour mener une opération secrète conjointe pour assassiner Oussama ben Laden en 1999. Les États-Unis assureraient la collecte de renseignements par satellite, le soutien aérien et le financement de l'opération, alors que le Pakistan fournirait des agents parlant pashtoune qui pénétreraient au sud de l'Afghanistan et se chargeraient de l'assassinat.
Toujours selon le Post, le commando pakistanais avait été formé et était prêt à frapper en octobre 1999. Le quotidien rapporte les propos d'un ancien fonctionnaire : « L'entreprise était en cours ». Les aides de Clinton étaient ravis à l'idée de réussir leur assassinat, l'un d'entre eux allant même jusqu'à déclarer « On se serait crû à Noël ».
L'attaque fut avortée le 12 octobre 1999 lorsque Sharif fut renversé lors du coup militaire mené par le général Pervez Musharraf, qui stoppa l'opération clandestine proposée. L'administration Clinton dut se contenter de présenter une résolution au Conseil de sécurité des Nations-Unies demandant que les talibans livrent ben Laden « aux autorités appropriées », sans mentionner spécifiquement les États-Unis.
McFarlane et Abdul Haq
La subversion des États-Unis contre les talibans continua en 2000, selon le compte-rendu écrit par nul autre que Robert McFarlane, l'ancien conseiller en matière de sécurité de l'administration Reagan, et publié le 2 novembre par le Wall Street Journal. Les services de McFarlane furent retenus par deux riches spéculateurs immobiliers de Chicago, Joseph et James Ritchie, pour les aider à recruter et à organiser un mouvement de guérilla anti-taliban parmi les réfugiés afghans du Pakistan. Leur principal contact afghan était Abdul Haq, l'ancien leader moujahidines qui a été exécuté par les talibans le mois dernier suite à une tentative infructueuse de déclencher une révolte dans sa province natale.
McFarlane rencontra Abdul Haq et d'autres anciens moujahidines à l'automne et à l'hiver 2000. Après l'arrivée au pouvoir de l'administration Bush, McFarlane profita de ses contacts républicains en une série de rencontres avec les hauts-fonctionnaires du Département d'État, du Pentagone et même de la Maison Blanche. Tous encouragèrent la préparation d'une campagne militaire contre les talibans.
À l'été, bien avant que les États-Unis ne lancent leurs frappes aériennes contre les talibans, James Ritchie alla au Tadjikistan avec Abdul Haq et Peter Tomsen, ancien envoyé spécial des États-Unis auprès de l'opposition afghane à l'époque de la première administration Bush. Là ils rencontrèrent Ahmed Shah Massoud, le leader de l'Alliance du nord, avec pour objectif de coordonner les attaques lancées du Pakistan avec la seule force militaire pouvant encore résister aux talibans.
Selon McFarlane, Abdul Haq « Décida à la mi-août d'aller de l'avant et de lancer les opérations en Afghanistan. Il retourna à Peshawar, au Pakistan, pour mettre la main aux derniers préparatifs ». Autrement dit, cette phase de la guerre contre les talibans était déjà engagée bien avant le 11 septembre.
Les médias américains ont présenté les Ritchie comme des individus agissant seuls, motivés par les liens émotifs qu'ils entretiennent à l'égard de l'Afghanistan, un pays dans lequel ils ont vécu brièvement lorsque leur père y travaillait à titre d'ingénieur civil dans les années 1950. Mais au moins un article fait un lien avec les discussions relatives aux oléoducs et les talibans. En 1998, James Ritchie visita l'Afghanistan pour discuter en effet avec les talibans d'un plan pour commanditer des petites entreprises dans le pays. Il était accompagné par un représentant de Delta Oil d'Arabie saoudite, qui, en partenariat avec une entreprise argentine, voulait construire un gazoduc qui aurait traversé l'Afghanistan.
La guerre secrète de la CIA
Les révélations de McFarlane surviennent en même temps que fait rage une diatribe acerbe contre la CIA accusée d'avoir « trahi » Abdul Haq en n'appuyant plus ses opérations en Afghanistan et en l'abandonnant à sa mort aux mains des talibans. La CIA considérait évidemment McFarlane et Abdul Haq comme peu fiables. Elle poursuit sa propre guerre secrète dans la même région, la partie sud de l'Afghanistan, où la population parle principalement pashtoune.
Selon un article publié en première page du Washington Post du 18 novembre, la CIA effectuerait des opérations paramilitaires dans le sud de l'Afghanistan depuis 1997. L'article est signé par Bob Woodward, le célèbre journaliste du Post qui doit sa notoriété à l'affaire du Watergate. Woodward sert fréquemment de relais pour les fuites des hauts-responsables militaires et du renseignement.
Woodward donne des détails sur le rôle de la CIA dans le conflit actuel, notamment sur le déploiement d'une unité secrète paramilitaire appelée la Special Activities Division. Cette force a participé aux combats dès le 27 septembre en se déployant au sol et en utilisant des drônes de surveillance Predator munis de missiles pouvant être lancés à distance.
Selon Woodward, la Special Activities Division est formée « D'équipes comptant environ une demi-douzaine d'hommes qui ne portent pas d'uniformes militaires. L'organisme compte environ 150 combattants, pilotes et spécialistes, principalement des vétérans aguerris qui ont quitté les forces armées américaines ».
« Au cours des 18 derniers mois, la CIA a travaillé avec les tribus et les seigneurs de la guerre au sud de l'Afghanistan, et des unités de la Special Activities Division ont contribué à créer un vaste nouveau réseau dans le bastion des talibans ».
Cela signifie que l'agence d'espionnage des États-Unis est engagée dans des attaques contre le régime afghan, ce qui dans d'autres circonstances serait qualifié de terrorisme par le gouvernement américain, depuis le printemps 2000, soit depuis plus d'un an avant les détournements suicidaires qui ont détruit le World Trade Center et endommagé le Pentagone.
Les plans de guerre prennent forme
Avec l'arrivée de George Bush à la Maison Blanche, le point central de la politique américaine en Afghanistan est passé des incursions limitées pour tuer ou capturer ben Laden aux préparatifs d'une intervention militaire beaucoup plus robuste contre l'ensemble du régime taliban.
Le magazine britannique Jane's International Security rapportait le 15 mars 2001 que la nouvelle administration américaine travaillait avec l'Inde, l'Iran et la Russie « dans un front concerté contre le régime taliban en Afghanistan » L'Inde fournissait du matériel militaire, des conseillers et des techniciens pour les hélicoptères de l'Alliance du nord, en plus d'utiliser conjointement avec la Russie des bases au Tadjikistan et en Ouzbékistan pour mener des opérations.
Le magazine poursuit : « Plusieurs réunions récentes entre les groupes de travail indo-américain et indo-russe sur le terrorisme nouvellement institués ont mené à cet effort pour contrer tactiquement et logistiquement les talibans. Les sources de renseignement à Delhi ont déclaré que pendant que l'Inde, la Russie et l'Iran mènent la campagne anti-taliban au sol, Washington fournit le soutien logistique et les renseignements à l'Alliance du nord ».
Le 23 mai, la Maison Blanche annonçait la nomination de Zalmay Khalilzad au poste d'assistant spécial du président et directeur en chef pour les questions du Golfe, de l'Asie du sud-est et régionales au Conseil de sécurité national. Khalilzad est un ancien responsable sous les administrations Reagan et Bush père. Après avoir quitté le gouvernement, il est allé travailler pour Unocal.
Le 26 juin dernier, le magazine IndiaReacts rapportait plus en détails les efforts conjoints des États-Unis, de l'Inde, de la Russie et de l'Iran contre le régime taliban : « L?Inde et l'Iran vont "faciliter" les plans des États-Unis et de la Russie pour une "action militaire limitée" contre les talibans si les nouvelles sanctions économiques sévères envisagées ne font pas céder le régime fondamentaliste de l'Afghanistan ».
À cette étape des préparatifs militaires, les États-Unis et la Russie devaient fournir une assistance militaire directe à l'Alliance du nord, depuis l'Ouzbékistan et le Tadjikistan, afin de repousser les lignes des talibans vers la ville de Mazar-e-Sharif -un scénario ressemblant étrangement aux événements des deux dernières semaines. Un troisième pays non nommé a approvisionné l'Alliance du nord avec des lance-roquettes antichar qui ont déjà été employés contre les talibans au début de juin 2001.
Toujours selon le magazine, « Les diplomates soutiennent que l'alliance contre les talibans a été créée suite à la rencontre entre le secrétaire d'État des États-Unis Colin Powell et le ministre des Affaires étrangères russe Igor Ivanov, suivie de celle de Powell avec le ministre des Affaires étrangères indien Jaswant Singh à Washington. La Russie, l'Iran et l'Inde ont également mené une série de discussions et d'autres activités diplomatiques sont à prévoir ».
Contrairement à la campagne actuelle, le plan d'origine impliquait l'utilisation de forces militaires de l'Ouzbékistan et du Tadjikistan, ainsi que de la Russie. IndiaReacts soutient qu'au début de juin 2001 le président russe Vladimir Poutine a déclaré lors d'une rencontre de la Communauté des États Indépendants, organisme réunissant plusieurs des anciennes républiques soviétiques, que des actions militaires contre les talibans étaient en vue. L'une des conséquences du 11 septembre a été de créer les conditions permettant aux États-Unis d'intervenir directement, sans participation directe des forces militaires des États ayant succédé à l'Union Soviétique, et ainsi de s'arroger d'un droit indiscutable de dicter la forme que prendra toute entente en Afghanistan.
Les menaces de guerre des États-Unis avant le 11 septembre
Immédiatement suite aux attaques terroristes contre le World Trade Center et le Pentagone, deux mentions étaient faites dans les médias britanniques démontrant que le gouvernement américain avait menacé d'entreprendre des sanctions militaires contre l'Afghanistan plusieurs mois avant le 11 septembre.
Le correspondant de la BBC George Arney rapporta en effet le 18 septembre que des hauts-fonctionnaires américains avaient fait part, dès la mi-juillet, à l'ancien secrétaire aux Affaires étrangères du Pakistan, Niaz Naik, de plans pour mener des actions militaires contre le régime taliban :
« M. Naik a déclaré que de hauts-fonctionnaires des États-Unis lui ont fait part d'un plan lors de la rencontre d'un groupe de discussion international commandité par l'ONU sur l'Afghanistan qui s'est tenue à Berlin ».
« M. Naik a déclaré à la BBC que lors de cette rencontre, les représentants américains lui ont dit que si Ben Laden n'était pas livré rapidement aux États-Unis, ces derniers entreprendraient des actions militaires pour le tuer ou le capturer, de même que le leader taliban, le mollah Omar ».
« L'objectif plus vaste, selon M. Naik, était de renverser le régime taliban et d'installer un gouvernement de transition constitué d'Afghans modérés à la place -possiblement dirigé par l'ancien roi afghan Zahir Shah ».
« M. Naik a appris que Washington lancerait son opération depuis des bases au Tadjikistan, ou des conseillers militaires américains étaient déjà en poste ».
« Il a également été informé que l'Ouzbékistan participerait également aux opérations, et que 17 000 soldats russes seraient gardés en réserve ».
« M. Naik s'est fait également révélé que si l'action militaire était entreprise, elle se déroulerait avant les premières neiges en Afghanistan, soit à la mi-octobre au plus tard».
Quatre jours plus tard, le 22 septembre, le Guardian confirmait ces propos. Les avertissements adressés à l'Afghanistan le furent lors d'une rencontre de quatre jours réunissant de hauts-responsables des États-Unis, de la Russie, de l'Iran et du Pakistan dans un hôtel de Berlin à la mi-juillet, la troisième d'une série de conférences baptisées « remue-méninges sur l'Afghanistan ».
Parmi les participants il y avait Naik, ainsi que trois généraux pakistanais, l'ancien ambassadeur iranien aux Nations-Unies Saeed Rajai Khorassani, Abdullah Abdullah, le ministre des Affaires étrangères de l'Alliance du nord, Nikolai Kozyrev, l'ancien envoyé spécial russe en Afghanistan et divers autres hauts-fonctionnaires russes, ainsi que trois Américains : Tom Simons, l'ancien ambassadeur des États-Unis au Pakistan, Karl Inderfurth, l'ancien assistant au secrétaire d'État pour les affaires sud-asiatiques, et Lee Coldren, l'ex-directeur du bureau des affaires du Pakistan, de l'Afghanistan et du Bangladesh du Département d'État jusqu'en 1997.
La réunion fut organisée par Francesc Vendrell, alors et toujours représentant adjoint de l'ONU pour l'Afghanistan. Le but de la conférence à l'origine était de discuter de la conclusion possible d'un accord politique en Afghanistan, mais les talibans refusèrent d'y participer. Les représentants américains annoncèrent alors le changement de la politique des États-Unis à l'endroit de l'Afghanistan qui, avec le départ de Clinton et l'arrivée de Bush, suggérait fortement qu'une action militaire était envisageable.
Bien que les trois anciens hauts-fonctionnaires américains ont nié avoir fait des menaces spécifiques, Coldren a néanmoins déclaré au Guardian « Qu'il y a eu des discussions à propos du fait que les États-Unis étaient tellement dégoûtés des talibans qu'ils étaient prêts à envisager de mener des actions militaires contre eux ». Naik a également affirmé que l'un des Américains présents aurait déclaré qu'une action contre Ben Laden était imminente : « Ce coup-ci, ils étaient très certains de leur coup. Ils disposaient de tous les renseignements voulus et disaient qu'ils ne le rateraient pas à nouveau. Il s'agirait d'une frappe aérienne, possiblement effectuée avec des hélicoptères d'attaque, directement en Afghanistan et à proximité immédiate ».
Le Guardian concluait : « Selon de hautes sources diplomatiques, le régime des talibans s'est vu informé hier par l'entremise du gouvernement pakistanais que s'il ne livrait pas Oussama ben Laden, des opérations militaires seraient lancées en Afghanistan. Les talibans refusèrent de s'incliner mais la gravité des menaces soulève la possibilité que ben Laden, loin d'avoir lancé les attaques contre le World Trade Center à New York et le Pentagone sans raison apparente il y a 10 jours, aurait lancé une frappe préventive en réponse à ce qu'il considérait comme des menaces des États-Unis ».
Bush, le pétrole et les talibans
D'autres révélations relatives aux contacts secrets entretenus entre l'administration Bush et le régime taliban sont révélées dans un livre publié le 15 novembre 2001 en France et intitulé Ben Laden la vérité interdite. L'ouvrage a été écrit par Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié. Brisard est un ancien agent des services secrets français, auteur d'un rapport sur Ben Laden et le réseau Al-Qaïda, et ancien directeur stratégique pour l'entreprise française Vivendi, alors que Dasquié est un journaliste d'investigation.
Selon les deux auteurs français, l'administration Bush était prête à accepter le régime des talibans, malgré leurs accusations selon lesquelles ces derniers commanditaient le terrorisme, en autant qu'ils coopéraient avec les plans pour développer les ressources pétrolières de l'Asie centrale.
Jusqu'en août, écrivent les auteurs, le gouvernement américain voyait dans les talibans « une source de stabilité en Asie centrale qui permettrait la construction d'un oléoduc à travers l'Asie centrale ». Ce n'est que lorsque les talibans ont refusé d'accepter les conditions des États-Unis que « le raisonnement de la sécurité énergétique s'est transformé en sécurité militaire ».
Corroborant cela, il faut noter le fait curieux que tant, les administrations Clinton que Bush, n'ont jamais mis l'Afghanistan sur la liste officielle du Département d'État des États accusés de commanditer le terrorisme, malgré la présence connue d'Oussama ben Laden dans le pays en tant qu'invité du régime taliban. Une telle désignation aurait en effet rendu impossible toute signature d'un accord pour les entreprises pétrolières ou de construction américaines avec Kaboul pour un réseau d'oléoducs permettant de transporter le pétrole et le gaz de l'Asie centrale.
Les pourparlers entre l'administration Bush et les talibans ont commencé en février 2001, peu de temps après l'inauguration de Bush. Un émissaire taliban arriva à Washington en mars chargé de présents pour le nouveau chef exécutif, dont un coûteux tapis afghan. Mais les pourparlers furent loin d'être cordiaux. Brisard déclara « À un moment donné, pendant les négociations, les représentants des États-Unis ont déclaré au représentant taliban : où bien vous acceptez notre offre d'un tapis d'or, ou bien nous vous enterrerons sous un tapis de bombes ».
Aussi longtemps que la possibilité d'un accord pour la construction d'un oléoduc semblait possible, la Maison Blanche laissa traîner les enquêtes sur les activités d'Oussama ben Laden, écrivent Brisard et Dasquié. Ils rapportent également que John O'Neill, sous-directeur du FBI, a démissionné en juillet pour protester contre cette obstruction. O'Neill a déclaré lors d'une entrevue avec les auteurs que « Les principaux obstacles à surmonter pour enquêter sur le terrorisme islamiste étaient les intérêts des entreprises pétrolières des États-Unis et le rôle qu'y occupe l'Arabie saoudite ». Par une étrange coïncidence, O'Neill accepta le poste de chef de la sécurité au World Trade Center après avoir quitté le FBI et y trouva la mort le 11 septembre.
Confirmant le compte rendu de Naiz Naik à propos de la réunion secrète de Berlin, les deux auteurs français ajoutent qu'il y eut une discussion ouverte sur la nécessité pour les talibans de faciliter la construction d'un oléoduc partant du Kazakhstan pour assurer la reconnaissance de leur pouvoir par les États-Unis et le monde. Les pourparlers de plus en plus acrimonieux entre les États-Unis et les talibans cessèrent dans la discorde le 2 août, après une dernière rencontre entre l'envoyée des États-Unis Christina Rocca et un représentant taliban à Islamabad. Deux mois plus tard, les États-Unis bombardaient Kaboul.
Politiques de provocation
Ce compte-rendu des préparatifs de guerre contre l'Afghanistan nous amène au 11 septembre même. Les attaques terroristes qui ont détruit le World Trade Center et endommagé le Pentagone sont certes des liens importants dans la chaîne des événements qui ont entraîné les États-Unis à attaquer l'Afghanistan. Mais le gouvernement américain a planifié la guerre bien à l'avance. Le choc du 11 septembre n'a que contribué à la rendre politiquement faisable en stupéfiant l'opinion publique au pays et en donnant à Washington un coup de main essentiel pour convaincre ses alliés réticents à l'étranger.
Tant le public américain que les gouvernements étrangers ont été pressés d'appuyer les actions militaires contre l'Afghanistan au nom de la lutte contre le terrorisme. L'administration Bush a frappé Kaboul sans même présenter la moindre preuve que ben Laden ou le régime taliban étaient responsables des atrocités survenues au World Trade Center. Elle a vu dans les événements du 11 septembre l'occasion de mettre de l'avant ses ambitions depuis longtemps nourries de renforcer la présence américaine en Asie centrale.
Il n'y a pas de raison de penser que le 11 septembre ne fut rien de plus qu'une coïncidence fortuite. Tous les détails de la guerre contre l'Afghanistan avaient en effet été préparés avec soins. Il est peu vraisemblable que le gouvernement américain allait laisser passer l'occasion de s'embarrasser de fournir un prétexte viable pour ses actions militaires.
Immédiatement après le 11 septembre, des rapports de presse apparurent encore une fois surtout en dehors des États-Unis- selon lesquels les agences de renseignement américaines avaient reçues des avertissements spécifiques à propos d'attaques terroristes de grande envergure, comprenant notamment l'utilisation d'avions détournés. Il est bien possible que la décision a été prise aux plus hauts niveaux de l'État américain de laisser survenir une attaque, possiblement sans imaginer clairement l'ampleur des dommages qu'elle causerait, afin de fournir l'étincelle nécessaire pour déclencher la guerre en Afghanistan.
Comment autrement expliquer des faits aussi bien établis que la décision des hauts-dirigeants du FBI de bloquer l'enquête menée contre Zaccarias Massaoui, l'immigrant franco-marocain soupçonné après qu'il ait supposément cherché à suivre des cours de pilotage dans une école de pilotage aux États-Unis pour piloter un avion de ligne commercial mais sans prendre de cours pour apprendre à décoller et atterrir ?
La succursale du FBI à Minneapolis a procédé à l'arrestation de Massaoui au début d'août et a demandé au quartier-général du FBI l'autorisation de mener une enquête en profondeur et de vérifier notamment le contenu du disque dur de son ordinateur. Les hauts responsables du FBI ont refusé en affirmant qu'il y avait pas assez de preuves d'intentions criminelles de la part de Massaoui - une décision étonnante pour une agence qui est loin d'être connue pour sa délicatesse en ce qui a trait au respect des libertés civiles.
Tout cela ne veut pas dire que le gouvernement américain a planifié délibérément tous les détails des attaques terroristes ou anticipé que près de 5 000 personnes seraient tuées mais un doute persiste. Mais l'explication la moins plausible du 11 septembre est bien la version officielle : que des douzaines de fondamentalistes islamistes, dont plusieurs avec des liens connus avec Oussama ben Laden, ont pu mener une vaste conspiration sur trois continents ciblant les symboles les plus proéminents de la puissance américaine, sans même que les agences de renseignement des États-Unis aient eu la moindre idée de ce qui se préparait.
LE DOSSIER DE TONY BLAIR
Le dossier sur Ben Laden, un prétexte plutôt qu'une preuve.
[Cet article a paru initialement en anglais à la veille de la campagne de bombardements de l'Afghanistan par les États-Unis. Mais il garde toute sa pertinence aujourd'hui. Le fait qu'ils n'aient réussi à rendre publique la moindre preuve sérieuse pour établir la culpabilité de ceux qui ont été désignés comme boucs émissaires a une énorme signification. Cela montre que ces gouvernements ont saisi la tragédie du 11 septembre comme prétexte pour appliquer un programme international qui depuis longtemps se trouvait en gestation.]
Le document présenté au Parlement britannique le 4 octobre par le premier ministre Tony Blair a été salué par les médias comme la preuve qu'Oussama Ben Laden et son réseau Al-Quaida ont préparé et exécuté les détournements d'avions et les attaques de New-York et Washington. En fait, le dossier de Blair est un tissu maladroit d'affirmations n'apportant aucune preuve réelle susceptible d'établir la culpabilité de Ben Laden ou la complicité de ses protecteurs talibans.
Un examen du document montre bien qu'il s'agit d'une tentative pour étouffer l'exigence de preuves quant à la culpabilité de Ben Laden, sans pour autant en apporter et, de ce fait, faciliter aux États-Unis et à la Grande-Bretagne le déclenchement d'une guerre contre l'Afghanistan.
Dans la semaine du 8 octobre, l'administration Bush manqua à sa promesse de rendre publiques les preuves sur la culpabilité de Ben Laden qu'elle affirmait détenir. Si tout s'était passé comme prévu, il n'y a pas le moindre doute que cette situation aurait perduré et que les bombes auraient déferlé sur l'Afghanistan sans même prétendre avoir fourni les preuves contre Ben Laden et les talibans.
Cependant Bush se vit confronté à l'opposition du Pakistan et des régimes arabes qui craignaient une réaction explosive au cas où les États-Unis commenceraient à bombarder un pays musulman sans apporter la moindre preuve concrète justifiant une telle action. Le document présenté par Blair était partie intégrante d'un effort international en vue d'apaiser les alliés indécis des États-Unis et leur procurer quelque chose à présenter à leur propre population.
Le dossier commence par l'avertissement suivant: «Ce document ne prétend pas fournir de quoi engager des poursuites judiciaires contre Oussama Ben Laden». Cette reconnaissance est justifiée sur la base que «Souvent on ne peut utiliser les services de renseignement pour fournir des preuves, d'une part, du fait des règles strictes de recevabilité et, d'autre part, de la nécessité de protéger la sécurité des sources».
Cette déclaration appelle trois commentaires.
Premièrement, le principe selon lequel une preuve d'un niveau inférieur suffit à justifier une guerre quand elle ne suffirait pas à établir l'innocence ou la culpabilité de quelqu'un dans un tribunal est, pour le moins, douteux. Les conséquences incalculables d'une attaque militaire appellent à fournir des preuves d'un niveau qui ne soit pas inférieur à celui requis dans un procès. Au tribunal, c'est le destin des accusés en tant qu'individus qui est en jeu, tandis que les États-Unis et la Grande-Bretagne sont sur le point de lancer une campagne militaire dans laquelle la vie d'on ne sait combien de civils innocents est menacée.
Deuxièmement, déclarer que des considérations ayant trait aux services de renseignement interdisent à ceux qui sont sur le point de faire la guerre de présenter les preuves justifiant une telle décision revient à couvrir n'importe quelle action militaire. Même si l'on accepte qu'il est légitime de taire certaines preuves, il n'est pas
crédible d'affirmer que par mesure de sécurité aucune preuve concrète ne sera rendue publique. Une telle position équivaut à affirmer le droit d'être à la fois juge, juré et bourreau.
Troisièmement, le document de Blair n'est pas une présentation sérieuse de preuves en ce qu'elle n'a pas le niveau de rigueur d'un acte d'accusation juridique. Il ne comprend pas un seul fait vérifiable de source indépendante qui établisse la culpabilité de Ben Laden, d'Al-Qaida ou des talibans quant aux attaques terroristes du 11 septembre.
La plupart des éléments avancés dans ce document avaient été auparavant annoncés dans la presse. Aucune de ces allégations n'est prouvée. Le lecteur est censé accepter ses affirmations les yeux fermés.
Le document est divisé en trois rubriques principales: la rubrique la plus importante prétend traiter du rôle d'Al-Qaida dans les attaques terroristes du 11 septembre. Elle représente simplement neuf points sur les soixante-dix qui sont soulevés dans le dossier de 15 pages.
Dans une tentative manifeste de masquer le caractère peu solide de cette rubrique essentielle, les auteurs ont rempli la plus grosse partie de ce document avec des pages censées mettre en évidence les implications antérieures d'Al-Qaida dans les attaques terroristes contre les États-Unis, en même temps qu'une présentation des origines historiques du réseau Al-Qaida de Ben Laden et du régime taliban.
Dans la section qui traite du 11 septembre, il n'est établi qu'un seul lien apparemment concret entre Al-Qaida et les attaques, l'assertion «Qu'au moins trois des dix-neuf pirates de l'air qui avaient été identifiés ont été clairement reconnus comme associés d'Al-Qaida. Un d'entre eux a été identifié comme ayant joué un rôle majeur dans deux attaques: celle contre les ambassades en Afrique Orientale et celle contre le torpilleur américain USS Cole».
Mais cette affirmation soulève plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Si l'on connaît l'identité de ces trois personnes, pourquoi ne pas les nommer? Quel dommage cela pourrait-il causer?
Deuxièmement, la description des trois comme «complices d'Al-Qaida» est tellement imprécise et tellement vague qu'elle en perd tout sens. Le document admet qu'Al-Qaida est une organisation peu structurée et qu'elle est constituée de nombreux réseaux différents. Même si les trois pirates de l'air étaient d'une certaine façon reconnus comme ayant des liens avec Al-Qaida, ceci ne prouverait pas en soi qu'Al-Qaida ou que Ben Laden personnellement aurait planifié ou ordonné les attentats du 11 septembre. Enfin, le document affirme seulement qu'il existe des preuves de liens entre les trois pirates et Al-Qaida sans vraiment en avancer de preuve concrète.
L'administration Bush, en particulier, avance en terrain miné quand elle parle de façon inconsidérée de «liens» entre Ben Laden, les associés de Ben Laden et diverses autres personnes. C'est le Wall Street Journal qui a rapporté dans un article du 27 septembre, qu'il existait des liens prouvés entre des figures de proue du Parti Républicain comme, par exemple, l'ancien président et père de George W Bush et la famille Ben Laden.
Le Journal écrivait: «Parmi ses vastes intérêts financiers, le richissime clan saoudien - qui prétend être brouillé avec Oussama - investit dans un fonds mis en place par le Carlyle Group, une banque d'affaires de Washington bien implantée, et qui se spécialise dans le rachat de sociétés d'armements et de l'aérospatiale. De par ces investissements et ses liens avec la famille royale saoudienne, la famille Ben Laden a pu faire la connaissance de certains des plus grandes figures du Parti Républicain. Au cours des dernières années, l'ancien Président Bush, l'ancien Secrétaire d'Etat, James Baker et l'ancien Ministre de la défense Frank Carlucci, ont fait un pélerinage au quartier général de la famille Ben Laden, à Djeddah, en Arabie Saoudite.»
En ce qui concerne les événements du 11 septembre, le document reproduit d'autres affirmations selon lesquelles Ben Laden en personne a déclaré peu avant le 11 septembre qu'il préparait une attaque importante contre l'Amérique et qu'il demandait à des associés proches de rejoindre l'Afghanistan pour le 10 septembre et, en avançant que «Depuis le 11 septembre, nous savons qu'un des associés les plus proches et les plus anciens de Ben Laden était responsable de la préparation détaillée des attentats.»
Une fois de plus le nom d'un homme considéré comme étant au sommet de l'organisation de Ben Laden n'est pas livré et à propos duquel on avance qu'il est directement responsable de l'attaque terroriste. Pourquoi ?
Vient ensuite une affirmation révélatrice: «Il existe des preuves mettant clairement en évidence la culpabilité de Ben Laden et de ses associés mais celles-ci étant beaucoup trop sensibles pour être révélées.»
Que les auteurs de ce document en soient conscients ou non, cette phrase revient à admettre tacitement que les auteurs n'ont rien pu produire de «concret» qui puisse prouver le rapport entre Ben Laden et les attentats du 11 septembre.
Les preuves concernant les attentats terroristes précédents sont à peine plus concluantes. Des noms et des incidents sont cités à propos d'un certain nombre d'attentats très importants, mais ceux-ci ont été recueillis à l'occasion de témoignages lors des procès de certains accusés produits sous une pression extrême.
Afin de combler les vides évidents, l'affirmation suivante est avancée dans un long préambule traitant de l'histoire d'Al-Qaida: «Oussama Ben Laden a revendiqué les attentats contre les soldats américains en Somalie en octobre 1993, qui ont tué 18 personnes, les attentats d'août 1998 contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie qui ont tué 224 personnes et en blessant près de 5 000, et qui furent mis en relation [sic] avec l'attentat contre le torpilleur USS Cole, le 17 Octobre 2000, au cours duquel 17 membres d'équipage ont trouvé la mort et 40 autres ont été blessés.»
Rien de la sorte n'a jamais été admis et le document ne s'y réfère pas. Au lieu de cela, l'attention du lecteur est dirigée vers différentes déclarations anti-américaines et certains commentaires de Ben Laden soutenant des attentats terroristes.
« Il est tout à fait déplacé d'y inclure l'attaque contre les soldats américains en Somalie. On ne peut considérer cet événement comme une attaque terroriste, vu que les Somaliens qui y avaient pris part s'opposaient à des soldats américains et pas à des civils, et leur résistance faisait partie d'une lutte contre l'occupation de leur pays par l'armée américaine. En outre, les troupes américaines avaient participé à une action agressive pour emprisonner les officiels somaliens qui s'étaient trop écartés des plans américains. »
Les éléments concrets qui sont présentés dans le document ne plaident pas pour l'affirmation que Ben Laden a revendiqué les attentats terroristes évoqués. Quand Ben Laden a été interviewé par le magazine Time sur les attaques à la bombe des ambassades américaines à Nairobi, Kenya et à Dar es-Salam, en Tanzanie, il n'a ni confirmé ni infirmé son implication. La réponse citée n'est autre chose que la répétition de sa fatwa, suivie par la déclaration: «Notre travail consiste à appeler à l'action et, par la grâce de Dieu, nous avons fait cela et certaines personnes ont répondu à cet appel.» Quand on lui a demandé s'il connaissait les terroristes, Ben Laden les a simplement appelés «De vrais hommes». Même si ces affirmations sont regrettables, elles ne constituent pas un quelconque aveu de responsabilité.
Au point 51, le rapport note l'existence de documents dans lesquels un groupe sans rapport avec Ben Laden, l'Armée islamique pour la libération des Lieux Saints, revendique la responsabilité des attentats contre les ambassades en Afrique orientale. Le rapport Blair écarte simplement cette information inopportune en prétendant que l'organisation est «imaginaire».
Dans ce rapport, une assertion rend douteuse sa référence aux besoins sécuritaires pour justifier l'omission de preuves concrètes. Au point 14, le rapport avance que le gouvernement américain a livré aux talibans bien avant le 11 septembre 2001, des preuves de la culpabilité d'Al-Qaida pour avoir orchestré les attentats contre les ambassades en Afrique orientale.
Si le gouvernement américain considérait qu'il pouvait fournir des renseignements confidentiels aux talibans, qu'ils accusent maintenant de financer une internationale de l'assassinat, comment peut-il invoquer aujourd'hui la nécessité de secret et de protections des sources pour justifier la dissimulation de preuves capitales à son propre peuple et au reste du monde ?
Du point de vue politique, la partie la plus significative du rapport de Blair est la section qui se propose d'exposer les origines historiques d'Al-Qaida et du régime des talibans. Ce court résumé de l'histoire, en passant certains points sous silence, met en évidence des faits délicats que les États-Unis et la Grande-Bretagne sont bien décidés à éclipser, parce qu'ils révèlent la responsabilité politique des gouvernements qui se sont succédés à Washington et à Londres de la montée de Ben Laden et des talibans, et de la propagation du mélange réactionnaire de nationalisme et d'obscurantisme religieux incarnés par ceux-ci dans toute l'Asie Centrale et dans tout le Moyen-Orient.
Le document prend comme point de départ l'année 1989 où, est-il prétendu, Ben Laden et d'autres personnes ont fondé Al-Qaida. Les auteurs d'une manière commode passent sous silence toute référence à la précédente décennie, pendant laquelle la CIA américaine avec l'aide du SAS (Special Air Service) britannique, ont fondé, entraîné et armé les moudjahidins, comme élément du conflit de la Guerre froide contre l'Union Soviétique qui avait envahi l'Afghanistan en 1979 et qui s'en était retirée dix ans plus tard. Parmi les personnes avec lesquelles les Américains ont collaboré pour ébranler l'influence soviétique, figurait Oussama Ben Laden.
C'est l'histoire vraie, sans la connaissance de laquelle il est impossible de comprendre la destruction des forces politiques laïques en Afghanistan et la montée soudaine au premier plan des talibans, dont les racines idéologiques et politiques se trouvent dans les groupes de moudjahidins qui ont été alimentés et soutenus par les États-Unis. (Les liens entre les États-Unis et les talibans ont été démontrés par le support tacite et initial de Washington pour le régime taliban quand ceux-ci ont pris le pouvoir en 1996).
Si, après trois semaines et demie, tout ce que l'on peut présenter au public est ce ramassis d'affirmations non prouvées et de falsifications de l'histoire, seules deux explications possibles peuvent en résulter.
Soit le gouvernement américain ne dispose d'aucune preuve de lien direct entre Oussama Ben Laden, les talibans et les attentats du 11 septembre, soit il ne peut en révéler la preuve car l'information impliquerait d'une façon ou d'une autre des personnes ou des organisations ayant un lien avec les services de renseignement des États-Unis ou ceux d'un état allié.
En exposant le caractère frauduleux de ce document, nous ne sommes en aucun cas motivé par la volonté de protéger Ben Laden ou les talibans, ou d'affirmer leur innocence en ce qui concerne les attentats du mois de septembre. Il se pourrait très bien qu'ils soient complices des attaques. Leur politique et leurs méthodes sont profondément réactionnaires et contraires aux intérêts de la classe ouvrière et à ceux des masses opprimées du Moyen-Orient, d'Asie Centrale et de toute autre partie du monde.
Mais, notre rejet de l'intégrisme musulman et du terrorisme ne diminue en aucun cas notre opposition aux gouvernements américain et britannique et à leur programme militariste. Le fait qu'ils n'aient réussi à rendre publique la moindre preuve sérieuse pour établir la culpabilité de ceux qui ont été désignés comme boucs émissaires a une énorme signification. Cela montre que ces gouvernements ont saisi la tragédie du 11 septembre comme prétexte pour appliquer un programme international qui depuis longtemps se trouvait en gestation.
Ils recherchent à déclencher une psychose de guerre pour pouvoir poursuivre des buts géo-stratégiques dans les régions pétrolifères du Moyen-Orient et d'Asie Centrale d'une manière qui aurait été politiquement impensable avant le 11 septembre.
#5 Juju
Posté 26 juillet 2002 à 15:32
Voila peut etre le site ou j'ai toruve l'article precedent :
http://www.consciencedupeuple.com/
mais je ne suis pas sur...c'etait il y a 6 mois, et le site semble avoir bien change...
Ca reste a confirmer...en tt ca ce site semble evoquer pas mal de trucs dont on parle ici...donc je laisse le lien...
a+
Juju
http://www.consciencedupeuple.com/
mais je ne suis pas sur...c'etait il y a 6 mois, et le site semble avoir bien change...
Ca reste a confirmer...en tt ca ce site semble evoquer pas mal de trucs dont on parle ici...donc je laisse le lien...
a+
Juju
#6 Juju
Posté 26 juillet 2002 à 15:46
Erreur : je crois plutot que mon article venait du site suivant :
http://www.igp.ca/
a lire aussi , ds le dossier banque le recit intitule "l'ile des naufrages", excellent....
a+
Juju
http://www.igp.ca/
a lire aussi , ds le dossier banque le recit intitule "l'ile des naufrages", excellent....
a+
Juju
#7
Posté 26 juillet 2002 à 22:01
On comprend très bien pourquoi, les maîtres US, n'ont pas voulu de l'accord relatif au TPI de la Haye ( Tribunal Pénal Intrnational ).










