Citation
Comment le "vrai progrès" s'exprimerait-il ?
Cette notion de "vrai progrès" a fini par m'accrocher. Je ne sais pas exactement quel est le sens qu'il faudrait accorder aux guillemets. Peut-être veut-on laisser entendre que le progrès actuel est faux, et qu'on devrait rétablir le bon, ou en créer un qui soit proche de l'idéal? Quoi qu'il en soit, on ne peut pas ne pas relever au moins deux incuries majeures dans les non-dits du discours "progressiste", quelle que soit la valeur morale qu'on veut lui attribuer, par ailleurs.
Il y a d'abord le fait que le terme "progrès" est implicitement rattaché au progrès technique, tout au moins dans sa version moderne. C'est par rapport aux "avancées" que la technique est supposée introduire dans notre vie quotidienne que l'on parle de progrès. La voiture est un progrès parce qu'elle nous permet d'aller plus vite que le cheval, la scie sauteuse est un progrès parce qu'elle permet d'abattre un arbre avec moins d'effort que ne le demanderait l'utilisation d'une simple hache. Alors qu'y a-t-il de vrai ou de faux là-dedans?
L'argument moraliste consiste à dire que la technique est neutre en soi, et que c'est son utilisation, l'intention qu'il y a derrière toute invention (ou la motivation de la conception pour reprendre l'expression d'Eric Julien) qui est cause de tout le mal qui pourrait en résulter. Un exemple basique: un couteau peut aussi bien servir à découper le pain qu'à poignarder quelqu'un. Or, ce qu'on oublie de dire c'est que les effets néfastes de la technologie moderne ne sont pas dûs seulement à une utilisation mal intentionnée, ni même à une motivation douteuse de conception, mais elles sont intrinsèquement inhérentes à cette même technologie. On a voulu aller plus vite? La voiture, en le permettant, a généré, sans qu'il y ait à priori de mauvaise intention derrière cette invention, bruit, pollution au carburant, augmentation d'accidents de la route, fausses sensations de puissance, d'autonomie, etc... On a voulu soulager l'homme de travaux jugés pénibles? Ce faisant, on l'a néanmoins rendu dépendant d'un tas de machines (et parfois même on l'a transformé lui-même en machine: qu'on songe à ces pauvres ouvriers qui passent leur vie à faire un travail en chaîne à l'usine). On a voulu l'industrialisation pour le bien de l'humanité? Résultat, on a créé le chômage. On a créé la division du travail, le morcellement du temps, la mise en boîte de l'âme... Est-ce que tout cela était prévisible au départ?
Le deuxième non-dit du discours technico-progressiste c'est que le progrès en est venu à devenir une fin après n'avoir été qu'un moyen. Alors qu'aux tout premiers débuts de l'ère technologique on pouvait entendre des réflexions du genre "Vous allez voir, dans quelques années le progrès libèrera l'humanité de ceci ou de cela", on en est arrivé très rapidement à "il faut aller de l'avant parce que le progrès l'exige"! Et c'est ce finalisme du progrès, incrusté dans les esprits à coups de conditionnement éducatif et de matraquage publicitaire (si vous n'avez pas encore de voiture, vous n'êtes pas dans le vent...) qui cause depuis quelques siècles déjà les distorsions qu'on appelle perte de repères, vide spirituel, déshumanisation, etc. La cybernétique peut-elle encore faire diversion et tromper son monde? Jusqu'à quand? L'homme est-il en mesure aujourd'hui de remonter le fleuve qui l'entraîne immanquablement à l'aliénation de son identité? La marche de l'humanité n'est-elle pas irrémédiablement compromise dans cette descente "aux enfers" technologiques?
Reste à savoir si une inespérée prise de conscience ne va pas réorienter la marche vers une authentique évolution spirituelle de l'humain. Ce serait alors peut-être l'amorce du "vrai progrès"...