Posté 02 janvier 2005 à 19:11
Petite parenthèse ...
31 Décembre 2004, 1h du matin.
Je suis avec une amie en train d’écouter Nazaré Pererra dans un bar brésilien aux pieds de la butte Montmartre. Je suis très loin d’avoir bu plus que de raison, mais puisqu’il faut tout avouer, un petit pétard est effectivement passé par là. Un peu lent à se faire sentir, mais la musique aidant , la montée se fait et j’en viens à éprouver le besoin de prendre un peu l’air. Sur le seuil du club, je me dis que je ne serais certainement pas moins confortable adossé à une voiture en stationnement. C’est ma dernière pensée.
Ensuite : rien !
Juste une sensation d’os jetés comme un fagot, d’os heurtant du dur.
Quelque chose en moi se dit : « tiens çà ressemble à ... J’ai dû tombé ! »
rien.
Un visage féminin inconnu est penché sur moi. Je vois bien qu’elle me parle, mais je n’ai pas le son. A son expression, je n’arrive pas à savoir si elle est inquiète ou si elle est très en colère.
rien
Autre visage féminin inconnu. Je comprends : «… ‘ Pouvez pas rester là ! Vous allez vous faire écraser »
- C’est où là ?
Il fait bon, l’air est doux. Je suis bien. Je dormirais bien encore un peu.
rien.
J’entends de loin : « et ben mon Gwe, qu’est-ce qui t’arrive ? », et je vois mon amie sortir du club et se diriger vers moi qui suis étendu à même le pavé, au milieu d’un carrefour, entouré de quelques personnes. Je vois çà d’en haut dans un travelling des plus académiques.
Rien ne me lie à ce corps étendu. Il ne m’apparaît pas plus mien, que l’humidité des pavés, la lumière qui sort du club…
rien
« et ben mon Gwe, qu’est-ce qui t’arrive ? »
Je ne sais pas si c’est un écho ou si mon amie le répète effectivement à plusieurs reprises, avec douceur. Je la sens dans le même « bien » que moi alors qu’autour, il y a plein d’émotions entremêlées qui font un bien curieux patchwork de mal-êtres, ou simplement de décalages avec l’harmonie dans laquelle je suis.
rien
Je réalise que ces moments de rien sont bien autre chose que du rien, c’est plutôt du très vite. Revenir à la « perception caméra », c’est un spectaculaire ralentissement instantané. Ma conscience joue à plusieurs vitesses, mais si je me laisse aller, je glisse dans ce très rapide comme si c’était la chose la plus naturelle qui soit, le véritable sens de la pente.
Tiens, c’est drôle çà : « alors, en fait, c’est le fait de vivre, de se maintenir dans la lenteur qui nécessite un effort ! ».
L’immortalité, çà doit être la plus terrible des punitions, le plus cruel des exils.
Quand je reviens à la « perception caméra », j’ai l’impression qu’un moment d’éternité s’évanouit dans ce genre de petit bruit d’air que font parfois les portes de frigo. !
Ici, çà discute de savoir s’il faut me bouger ou non, au cas ou j’aurais quelque chose à la tête.
rien
Il faut quand même que je fasse savoir que tout va bien, et que çà va aller puisque je sais que çà va aller. Il suffirait que je parle.
Mais pour çà, il faudrait sonner la fin de la récréation et que toute cette multitude, ces infimes petits bouts de moi qui, ensemble, faisaient mon énergie utile veuillent bien se discipliner un minimum et se rassembler, s’additionner, collaborer à nouveau.
Je me retrouve dans la peau de l’instituteur qui siffle dans son sifflet.
Bon, ce n’est pas encore parfait ni en rang par deux, mais çà devrait suffire pour pouvoir accéder à la parole et prononcer les mots déjà.
J’y arrive non sans étonnement car je craignais que çà ne soit bien plus laborieux que çà ne l’est.
Mais comme je ne peux pas rester comme çà au milieu du carrefour, quelqu’un me demande si je peux bouger. « Alors là, c’est tout autre chose !!! » Je suis encore quasiment tout entier à l’extérieur de mon corps et je n’ai pas accès aux commandes. Je le sais, j’ai essayé. J’aurais autant de difficulté à faire bouger ce corps que n’importe quelle voiture autour de nous. Pourtant, je vois mon corps s’asseoir tout d’abord, puis se relever en s’appuyant sur des bras et marcher jusqu’au trottoir.
Mon amie me demande si çà va mieux, et je lui dis : « Je ne sais pas ce qui fait bouger mon corps mais je t’assure que çà n’est pas moi ! »
Les gens rassemblés discutent sur le fait d’appeler les pompiers ou un médecin et je pense juste : « Oh là là, surtout pas ! ».
Je ne me vois vraiment pas terminer la soirée dans un hôpital, avec tout les « trucs » sordides qui y rôdent et pour lesquels je serais une proie facile dans mon état.
Mon amie prend les choses en main et calme les ardeurs secouristes.
Je retrouve une première sensation de jambes flageolantes. Effectivement, çà ne me ferait pas de mal de m’asseoir. J’entends la propriétaire du club dire que vu mon état, il lui est impossible de m’accueillir dans son établissement qui n’est pourtant qu’à 5 mètres de là.
Lui était-il si impossible que çà de me fournir au moins une chaise ?
Ce qui me maintient debout appelle à l’aide comme s’il n’allait pas pouvoir maintenir le corps tellement plus longtemps. Je comprends qu’il faut absolument que je me remette dedans, que je ré-enfile mon pantalon, quoi !
Par un très gros effort de volonté, je parviens déjà à mettre de la force dans les jambes, histoire de ne pas m’effondrer une seconde fois, et petit à petit je sens que je reprends les commandes de mon corps.
Et la première chose qui me vient en tête c’est qu’il me faudrait mes cigarettes qui sont restées à l’intérieur du club !!!
On m’asseoit dans une voiture car des gens qui sont pourtant de parfaits inconnus ont proposé leur assistance, simplement avec gentillesse et ce minimum de compassion humaine qui malheureusement déserte trop de cœurs trop souvent.
On va s’émouvoir en regardant une vague déferler à l’autre bout du monde, semant la mort et la désolation, on va même ouvrir son chéquier, et puis, on va laisser crever un gars sur notre trottoir en estimant que ce n’est pas nos affaires mais celle des pompiers ou de la police.
Heureusement, il y a encore quelques êtres humains vivants sur terre.
Je suis serein mais tout endolori car les douleurs dues à la chute commencent à se laisser sentir. Mon esprit par contre demeure exceptionnellement lucide avec une perception exacerbée de l’instant présent.
La personne qui m’a offert l’hospitalité de sa voiture a assisté à toute la scène et me raconte qu’en sortant du club, j’ai fait quelques pas un peu dans tous les sens et puis je me suis effondré de tout mon poids, au milieu du carrefour où je n’avais nullement l’intention d’aller. 85 kg de Gwelan qui s’affalent d’un coup, çà laisse un paquet de bleus, côté droit, mais étonnement, même pas une bosse à la tête, comme si elle était venu jusqu’au sol comme une plume portée par le vent.
Au fur et à mesure que je me ré-habite, j’explore tous ces moments de rien, comme si je repassais la bande en vitesse lente..
Je me revois sur le seuil du club, et là, tout d’un coup, je vois mon corps de lumière se couper du corps physique, comme un élastique tendu qui se rompt. Le corps de chair tient encore quelques secondes sur l’énergie embarquée précédemment, et puis, tout s’arrête et s'affaisse.
Tous ceux qui pensent que le cerveau est le seul véritable patron, et que tous les processus de conscience ne sont que les effets d’échanges biochimiques, se fourrent le doigt dans l’œil jusqu’au coude ! S’il se trouve coupé de la véritable conscience vivante qui l’anime, le corps ne peut maintenir sa cohérence qu’à peine deux ou trois secondes !!! Ah vraiment, il a l’air fin le grand patron là !
Mais quelle chose incroyable que mon âme m’ait fait ce coup de me mettre en mort sans prévenir !! Mon heure était-elle vraiment venue ? Etais-je donc devenu si libre que çà de cette vie que je croyais tant chérir ?
Et, à ce moment de mes réflexions, je me rends compte que les portes étaient demeurées ouvertes tout au long de cette expérience, et que cette nouvelle situation n’avait fait qu’inverser les termes d’un choix : il ne s’agissait plus d’être (quasiment provisoirement) dans l’éventualité d’un départ, mais plus pleinement dans celle d’un retour.
Un retour nullement obligatoire, pas plus que le départ d’ailleurs. Juste un moment de silence qui laisse les choses s’appeler par leur nom. Un moment suspendu qui ne semble attendre qu’une décision de ma part. D’ailleurs j’ai tout mon temps car ce qui se compte en secondes sur le pavé du carrefour ne se compte pas ici.
Alors, « à quoi bon ?» prend tout son sens.
J’imagine que j’ai dû en explorer les méandres. Je pense même avoir eu quelques échanges, mais ces impressions demeurent encore floues. L’éternité aura probablement besoin de temps pour dévoiler sa vérité.
Toujours est-il que pendant que je refaisais le monde et m’accordais ce temps de réflexions existentielles, il y a bien quelqu’un ou quelque chose qui prenait soin du corps étendu au carrefour.
Mais prendre une décision, aussi mûrie soit-elle, est une chose, et revenir en vie en est une autre. Une résurrection çà ne se fait pas comme çà ! (d’autant moins que mon Saint Esprit était déjà très occupé !).
Cela nécessite de recréer instantanément ce qui en situation normale prend les 9 mois de conception au moins, (et ce, pour un tout petit corps). Il faut rétablir les liens rompus entre les corps et ce, dans toute leur complexité, leur intégrité et surtout leur efficacité immédiate (car à aucun moment, il n’était envisagé quelques séquelles que ce soit sinon le choix n’aurait pas été libre). Cela nécessite une grande quantité de substance vitale que ma volonté seule ne semblait pas en mesure de réunir dans l’instant, et encore moins de mettre en oeuvre.
C’est sans doute à cet instant qu’est intervenu la fameuse « moisson » de mes semailles - cru 2004.
Pendant des années, comme la plupart d’entre nous, j’ai fait don de substance vitale, par amour ou par amitié, par naïveté ou par bonté d’âme, et puis finalement par vocation. Or, comme on ne peut donner les richesses de son voisin, on ne peut donner que ce qui nous appartient. Mais le don ne se limite pas à un simple transfert qui viderait l’un pour remplir l’autre. La quantité échangée est une chose, l’échange lui-même en est une autre et les deux n’en sont pas moins comptabilisés. L’un est incorporé par l’autre, et l’autre, versé sur une sorte de compte en banque personnel à usage réservé. On pourrait comparer cela à de l’épargne pour les vieux jours ou pour les grandes occasions. Ainsi, sans le savoir, je ne faisais pas que dépenser mon capital vital, je faisais aussi des provisions pour l’hivers.
De plus, ces parts de vitalité données ne se sont pas toutes dissoutes dans l’inutile. Certaines d’entre elles ont favorisé des éveils ou ont permis à du bien de se faire. Et là, ce serait en quelque sorte, une forme de plus value, de valeur ajoutée dont je pourrais en partie bénéficier puisque ces édifices, si je ne les ai pas construits de mes mains, n’en contiennent pas moins quelques pierres de ma fabrication.
Ainsi, la substance vitale nécessaire à cette reconstruction se trouvait disponible.
Restent les mains du chirurgien et de toutes celles et ceux qui ont permis que cela soit, que je ne peux bien sûr ignorer dans ce générique de fin même si je suis bien en peine de mettre des noms, et cela, même si certains noms me viennent car j’aurais bien trop mauvaise conscience à n’en citer que quelques-uns et à en oublier d’autres.
C’est donc vers tous ces amis, serviteurs de la vie, que vont mes remerciements pour cette assistance, et c’est à eux que je fais ma révérence à la fin de l’acte.