L'argumentation pro-lait industriel n'est pas innocente : des millions d'euros sont consacrés à la communication sur ce sujet. Ci dessous un petit apperçu de comment cela fonctionne...
Diamant
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L’allaitement maternel, ca ne rapporte pas…
En plus d’être le premier acte d’amour, l’allaitement maternel ne coûte rien et protège le nourrisson. Ce qui ne fait évidemment pas les affaires des multinationales du lait industriel.
En 2000, environ 10,8 millions d’enfants de moins de 5 ans sont morts, essentiellement dans le pays en voie de développement, la plupart du temps pour une raison qui aurait pu être évitée. Actuellement, et au vu de la pléthore de nouvelles interventions dont on fait la promotion alors que leur efficacité est inconnue, il semble que les actions de prévention ont perdu de vue leur objectif principal : sauver un maximum d’enfants. Par exemple, on se focalise beaucoup sur le petit pourcentage d’enfants qui décèdent du sida, et on encourage fortement l’utilisation de thérapies nouvelles, dont l’efficacité reste à démontrer et qui sont très coûteuses, alors que des millions d’enfants pourraient être sauvés tous les ans pour quelques centimes par enfant, rien que grâce à la promotion de l’allaitement exclusif et à l’utilisation de solutions de réhydratation orale (Lancet 2003 ; 361 et 362).
Le lait humain : une valeur oubliée
Le PNB du Mali serait plus élevé de 5 % s’il incluait le lait humain, pris en compte au tarif de 1 dollar par litre (J. Hum Lact 1997 ; 299-305). En Indonésie, les mères produisent tous les ans environ un milliard de litres de lait humain, qui constitue l’une des principales ressources alimentaires du pays (Breastfeeding Briefs, 1988). Au Népal, la valeur du lait humain (calculée à partir d’un prix au litre identique à celui du lait de vache) représentait 51 % du montant des importations de pétrole (Unicef, 1994). En Norvège, les mères qui donnent leur lait reçoivent environ 19 euros par litre de lait ; ce dernier sera revendu environ 50 euros par les lactariums. Au Danemark, les femmes reçoivent environ 24 euros par litre, et 21 euros en Suède (J. Hum Lact 1999 ; 55-59). En France, un arrêté du 1er février 2002 fixe le prix de vente et de remboursement du lait humain à 62,50 euros le litre. En Norvège, la production de lait humain a été estimée à 8,2 millions de litres en 1992. En Australie, cette production était estimée à 33,23 millions de litres en 1992, pour une valeur d’environ 1,6 milliard d’euros ; si tous les enfants australiens étaient exclusivement allaités pendant les 6 premiers mois, cette valeur serait d’environ 4,25 milliards d’euros (NCEPH n°40, 1998).
Un gâchis économique
Acheter du lait industriel nécessaire pour nourrir un bébé de 3 mois représente 6 % du salaire minimum en Allemagne, 26 % en Pologne, 50 % en Indonésie, 198 % au Ghana, et 264 % au Nigéria (WABA, 1998). Entre 1958 et 1968, le taux d’allaitement a baissé de 31 % aux Philippines, ce qui représentait une perte supplémentaire de 33 millions d’euros pour l’importation de lait industriel par ce pays (Berg, 1973). L’Unicef a estimé qu’une mère vivant en Afrique sub-saharienne qui nourrissait sont bébé au lait industriel passait en moyenne 10 à 15 heures par semaine à préparer les biberons, à les nettoyer et à les stériliser, en plus du temps passé à donne le biberon à l’enfant (Unicef-UNAIDS-WHO Technical Report, 1998).
Le programme WIC (Women Infants Children, un programme d’aide alimentaire aux Etats-Unis) achète 40 % du lait industriel vendu aux Etats-Unis. En 1998, cela représentait près de 588 millions d’euros. En comparaison, 20 millions d’euros ont été alloués pour la promotion de l’allaitement (Selling out mothers and babies, 2002).
En Angleterre, les mères de bas niveau socio-économique qui utilisent un lait industriel reçoivent des subventions dont le montant est environ 3 fois plus élevé que celles reçues par les mères qui allaitent. En 1986, il y avait 70 lactariums en Angleterre, i n’en restait plus que 13 en 1999 (Independant, 1999). En France, la survie des 17 lactariums existants est menacée, pour de raisons de déficit budgétaire.
SMA Nutrition a été récemment poursuivie en justice par la cour de Birmingham (Angleterre), et condamnée à une amende de plus de 87 000 euros (ce qui correspond à la somme gagnée en 3 minutes par cette compagnie) pour flagrant délit de publicité directe auprès des parents, commis de façon " cynique et délibérée ", d’après la conclusion du tribunal (BMJ 2003 ; 327 : 307). Cette condamnation est intervenue en dépit du soutien à SMA d’Alan Lucas, professeur de nutrition pédiatrique, dont les études sont largement financées par les fabricants de lait industriel.
Des marges confortables
Il existe 35 fabricants de lait industriel, la plupart étant des multinationales travaillant essentiellement dans le domaine alimentaire ou pharmaceutique. Nestlé représente à lui seul 40 % du marché mondial des laits industriels pour nourrissons. Les ventes de lait industriel augmentent de 13,6 % tous les ans (Baby Milk Action, 2000). En 2001 en Angleterre, le marché du lait industriel représentait 555 millions d’euros (Baby Milk Action, 2002). Il représentait 3,1 milliards d’euros aux Etats-Unis la même année, et une analyse a constaté que la marge bénéficiaire des fabricants de lait industriel était en moyenne de 81 % (NABA, 2001). En Inde, les bénéfices liés à la vente du lait industriel se montent à environ 288 millions d’euros par an. Si tous les enfants d’Arabie Saoudite étaient allaités ne serait-ce qu’une semaine de plus, les fabricants de lait industriel verraient leurs bénéfices baisser de 2,25 millions d’euros par an.
Un sponsoring puissant
Le budget publicitaire annuel de Nestlé est estimé à 7,8 milliards d’euros (Tribune de Genève, 1997). En 1997 et en Angleterre, Milupa a dépensé 3,2 millions d’euros dans une action de promotion (Baby Milk Action, 1997). La British Medical Association estime que
les fabricants de lait industriel dépensent tous les ans jusqu’à 27 euros par bébé en actions de marketing ; ce chiffre est à comparer au 0,25 euros dépensé par enfants par les services nationaux de la santé pour promouvoir l’allaitement. En 2000,
l’Académie américaine de pédiatrie a reçu des subventions de Gerber, Mead Johnson et Nestlé. L’Académie américaine de diététique a reçu, cette même année, une subvention de 10 000 euros de Gerber : la page de leur site Internet sur l’allaitement est parrainée par Gerber, et comporte un lien vers le site Internet de Gerber. En 1994,
Nestlé a fait don d’environ 225 000 euros à l’unité de recherche de l’Académie britannique de pédiatrie (Guardian, 1994).
En revanche, l’Académie indienne de pédiatrie a refusé un don de 250 000 euros pour sa conférence annuelle, en application de sa politique selon laquelle aucun soutien d’aucune sorte n’est accepté de la part de toute compagnie commercialisant un substitut du lait maternel ou du matériel servant au don de ces substituts. Les fabricants de lait industriel utilisent du lait humain provenant de lactariums pour leurs recherches ; ce fait n’est pas porté à la connaissance des mères, qui pensent que leur lait servira uniquement à l’alimentation de bébés prématurés ou malades.
Des pressions sur les gouvernements
Les fabricants de lait industriel se sont regroupés dans une association, l’International Association of Infant Food Manufacturers (IFM), chargée de défendre leurs intérêts à l’échelon international. Cela leur permet, entre autres, de faire pression sur les gouvernements qui souhaitent légiférer pour protéger l’allaitement. En Angleterre, lors d’une conférence en 1998,
Nestlé a protesté contre les posters de l’Unicef placés dans le hall d’exposition, qui rapportaient les violations du Code international de commercialisation des substituts du lait maternel (celles de Nestlé entre autres), et a obtenu que ces posters soient enlevés (Observer, 1998).
Abbott, (fabricant de lait industriel, mais aussi multinationale pharmaceutique) a tenté d’obtenir, moyennant fiances, que l’Unicef diffuse ses kits de dépistages du VIH dans tous ses centres ; cette manœuvre a échoué à la dernière minute, suite aux protestations d’une partie des employés (BMJ 2000).
Nestlé a offert en Afrique du Sud du lait industriel Pélargon (au lieu de la marque générique recommandée par l’OMS), en proclamant que " le niveau d’acidité de ce lait détruisait les bactéries présentent dans l’eau contaminée ", affirmation dont la véracité aux dires des experts, est hautement improbable (Baby Milk Action 2001).
Une promo tous azimuts
Après Tchernobyl, le lait industriel contaminé par la radioactivité a été interdit de vente en Europe. Il a été exporté dans divers pays en voie de développement (The politics of breastfeeding, 1999). En 2002, des cas mortels de méningite sont survenus dans plusieurs pays suite à la contamination du lait industriel par
E. sakazakii (Pediatrics 2002).
En octobre 2003, 20 bébés israéliens ont été hospitalisés pour troubles neurologiques sévères et 3 d’entre eux sont décédés, en raison de la carence en vitamine B1 dans le lait industriel à base de soja avec lequel ils étaient nourris (Remedia, fabriqué par Humana, une entreprise allemande – Haaretz, 11/11/2003). Régulièrement, des lots de lait industriel sont retirés de la circulation suite à la découverte d’une contamination microbienne, d’une erreur de fabrication ou de la présence d’un polluant.
Cela n’empêche pas les fabricants de lait industriel de clamer les vertus de leurs produits, et d’utiliser le lait humain soit pour soutenir que leur produite est aussi bien ou presque que le lait maternel, soit pour affirmer que le lait humain est carencé en tel ou tel composant que leur produit contient, heureusement pour les bébé, ou qu’il est mieux adapté que le lait maternel à un bébé " à coliques " ou souffrant de reflux.
Les fabricants de lait industriel financent avec libéralité l’impression et la distribution de feuillets et brochures d’information, présentés de façon à promouvoir plus ou moins subtilement leurs produits, et à donner de l’allaitement une image défavorable. Aux Etats-Unis, les statistiques les plus souvent citées concernant le taux d’allaitement sont établies par Abbott-Ross, un grand fabricant de lait industriel ; on est en droit de se poser des questions sur la validité de ces statistiques.
Des droits peu reconnus
Il existe une inégalité frappante entre d’un côté les mères du monde entier, qui contribuent de façon majeure à l’alimentation et aux soins aux enfants, dont la plupart vivent dans des conditions matérielles très difficiles, et qui n’ont pas beaucoup d’argent, de temps ni d’énergie à consacrer à la défense de leurs droits, et d’autre part les fabricants de lait industriel qui disposent de sommes considérables et de personnel qualifié pour influencer le marché à leur avantage (et au détriment des mères et des populations).
En allaitant, les femmes accomplissent une tâche de très grande valeur pour leur santé et celle de leurs enfants, pour leur famille, et pour la société. L’importance de leur contribution mérite d’être reconnue à tous les niveaux. Une volonté réelle de promotion de l’allaitement passe par l’instauration d’une législation adaptée, protégeant les droits des mères et des enfants et valorisant l’allaitement : congés de maternité suffisants, aménagement des horaires de travail, répression des violations du Code international de commercialisation des substituts du lait maternel par les fabricants de lait industriel, prise en compte du lait humain dans le calcul des ressources alimentaires, créations de lactariums.
Françoise Railhet – responsable du Programme des référents médicaux de La Leche League (LLL) France.
Editorial des Dossiers de l’Allaitement n°58, 1er trimestre 2004-04-20
La Leche League France est une association apolitique, non confessionnelle, sans but lucratif et reconnue d’intérêt général. Elle édite deux revues, trimestrielles toutes les deux : " Les Dossiers de l’Allaitement ", revue destinés aux professionnels de la santé, et " Allaiter aujourd’hui ", revue grand public.
Site :
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Source : biocontact n° 135 avril 2004