Citation
par François "CubaLibre".
Agee est l'une des figures les plus intéressantes et importantes de l'histoire moderne des Etats-Unis. Personne n'a fait autant que lui pour dévoiler la face sombre de la politique étrangère des Etats-Unis, fort de son expérience personnelle en tant qu'agent de la CIA. Il habite actuellement à Cuba.
Le 24 Septembre 2001, treize jours seulement après les attaques terroristes contre les symboles de la puissance économique et militaire des Etats-Unis à New York et Washington, Philip Agee a effectué une visite à Stockholm pour parler de l'histoire et des méthodes de la CIA, et de leur implication dans le terrorisme international.
Agee est l'une des figures les plus intéressantes et importantes de l'histoire moderne des Etats-Unis. Personne n'a fait autant que lui pour dévoiler la face sombre de la politique étrangère des Etats-Unis, fort de son expérience personnelle en tant qu'agent de la CIA.
Ses révélations ont été importantes en tant que telles, mais son exemple personnel l'est encore plus. Il fut le premier à quitter la CIA et révéler ses secrets au monde entier - confirmant ainsi ce que beaucoup soupçonnaient déjà. Depuis, de nombreux employés de la CIA et des autres services gouvernementaux ont rendu service au public en suivant son exemple.
Son exemple est le fruit d'un parcours personnel remarquable. Agee a grandi dans un milieu très aisé en Floride, et était un Catholique fervent et envisageait sérieusement de devenir prêtre. "Tout mon environnement et éducation étaient "conservateurs"", a-t-il écrit. "Ce qui impliquait un esprit conformiste et une soumission à l'autorité. Il n'y avait rien de plus naturel que d'entrer dans la CIA pour combattre la guerre sainte contre le communisme". C'était dans les années 50, "bien avant que le monde n'apprenne qu'ils étaient impliqués dans des assassinats politiques, la torture et le renversement de gouvernements".
Entre 1960 et 1968 il travaillait comme agent de la CIA dans différents pays d'Amérique latine. "Durant ces années, j'ai changé," écrit-il. "Je me suis demandé pourquoi nous avions si peur de ces gouvernements qui accordaient la priorité à l'aide aux paysans et aux pauvres." Ces doutes ont fini par le faire démissionner de la CIA en 1968, et il décida d'écrire un livre autour de ses expériences et les conclusions qu'il en avait tirées. Le livre (Inside the Company : CIA Diary) provoqua un émoi international lorsqu'il fut publié en 1975.
"J'ai essayé de montrer comment nos opérations maintiennent des conditions favorables pour les sociétés multinationales Etats-uniennes" explique-t-il. "Ces conditions favorables, ainsi qu'une hégémonie politique, étaient nos véritables objectifs... "élections libres" signifiait en réalité notre liberté d'intervenir avec des fonds secrets pour nos propres candidats. "Syndicats libres" signifiait la liberté de créer nos propres syndicats. "Liberté de la presse" signifiait notre liberté de payer des journalistes pour publier nos informations en leur propre nom. Lorsqu'un gouvernement élu menaçait les intérêts économiques et politiques des Etats-Unis, il devait être renversé. La justice sociale et économique était des concepts parfaits dans le cadre de nos relations publiques, mais rien de plus."
Naturellement, la CIA et le gouvernement de Nixon au pouvoir à cette époque - et Henry Kissinger en particulier - ont fait tout ce qu'ils ont pu pour décourager Agee. Entre autres, il fut expulsé de cinq pays de l'OTAN sous la pression des Etats-Unis. Lorsque cela ne suffit pas, ils ont monté une intense campagne de propagande pour le discréditer, à travers leurs correspondants de Newsweek, la BBC, CBS, "60 minutes" et autres "sources d'information respectables". En fait, la campagne contre Philip Agee nous fournit une excellente démonstration sur la manière que la CIA infiltre et manipule les média.
La Puissance de la Parole Ecrite
Les Etats-Unis - c'est-à-dire la classe politique des Etats-Unis - connaît depuis très, très longtemps le pouvoir de l'écrit. Une expérience personnelle pourrait peut-être servir d'exemple.
Pour des raisons juridiques, je suis resté hors des Etats-Unis pendant environ 17 ans - à partir du moment où j'ai commencé à travailler sur mon premier livre, au début des années 70, jusqu'à ce que mon autobiographie fut prête à être publiée en 1987. La maison d'édition de mon autobiographie avait vraiment envie de me voir retourner aux Etats-Unis pour la promotion du livre, mais mes avocats m'ont dit de ne même pas y penser. Ils craignaient une action secrète contre moi et pensaient que le risque n'en valait pas la chandelle.
Ma femme et moi avons décidé de prendre le risque. Nous sommes retournés, et ils ne m'ont pas touché. J'ai fait la promotion du livre, et ce fut le début de dix années de voyages aux Etats-Unis pour des conférences dans des universités et des discours à des réunions politiques, dans des centres civiques, des églises, même dans la rue. En tout, j'ai du prendre la parole à plus de 500 occasions aux Etats-Unis.
Vers 1989 ou 1990, un de mes voyages fut à l'Université de Californie à Santa Cruz. Lorsque les organisateurs m'ont dit que la conférence devait se tenir dans une salle qui pouvait contenir 3000 personnes, ma réaction fut "Mon Dieu, on va avoir l'impression d'être seuls dans cette salle. Nous n'aurons jamais plus de deux cents personnes." Mais ils m'ont dit "Ne vous en faites pas".
Pour sûr, le soir même la salle était comble. Lors du débat qui a suivit mon intervention, qui portait sur la guerre en Amérique centrale et qui se déroulait encore à cette époque, un homme s'est levé au fond de la salle. Un homme très large, avec de longs cheveux, une grande barbe, et une chemise à carreaux style bûcheron. Il a prit son temps, puis il a prononcé mon nom avec une voix tonitruante : "Philip Agee ! Philip Agee, je veux vous remercier de m'avoir sauvé la vie !".
Après ça, vous pouvez imaginer le silence qui a plané sur la salle. On pouvait entendre voler la fameuse mouche. Alors il a raconté son histoire, comment il avait été gravement blessé au Vietnam, comment il avait passé plusieurs années dans un hôpital de vétérans aux Etats-Unis. Durant son séjour à l'hôpital, il s'est découragé. Il pensait n'avoir plus d'espoir, et décida de se suicider. Alors quelqu'un lui donna une copie de mon premier livre.
Il a dit "Après avoir lu ce livre, ma vie a changé". Il a dit qu'il avait alors décidé de ne plus mettre fin à sa vie, mais de la consacrer à venir en aide aux vétérans de le Guerre du Vietnam qui avaient les mêmes problèmes qui lui. A partir de ce moment là - au milieu des années 70 - et jusqu'au jour de la conférence quelques quinze années plus tard, il était devenu un travailleur social qui intervenait auprès des vétérans de la Guerre du Vietnam qui souffraient de troubles mentaux suite à ce qu'ils avaient vu et fait au Vietnam.
Ce n'est qu'une histoire personnelle, mais elle illustre la puissance de l'écrit. Peut-être qu'une vie fut sauvée - peut-être.
Action Clandestine
Comme vous le savez certainement, la CIA fut fondée dans les années qui suivirent la 2ème Guerre Mondiale - en théorie pour prévenir d'un autre Pearl Harbor, l'attaque surprise Japonaise qui entraîna les Etats-Unis dans la guerre. De ce point de vue, les événements du 11 Septembre représentent un échec terrible pour la CIA et l'ensemble du monde du renseignement des Etats-Unis.
Il existe au moins douze ou treize organisations de renseignement différentes aux Etats-Unis, et elles dépensent environ trente milliards de dollars par an - la CIA n'est que la plus connue de ces organisations. Bien sûr, la CIA ne fût pas seulement créée pour collecter des informations et prévenir d'attaques futures. Dès sa création, la CIA a été engagée dans des opérations d'ingérence dans les affaires intérieures d'autres pays. Il n'y a virtuellement pas un seul pays au monde qui ne soit pas concerné.
Ces interventions secrètes - en opposition avec la collecte d'information - étaient appelées Actions Clandestines, et étaient employées de différentes manières pour exercer une influence dans d'autres pays. Des interventions dans le déroulement d'élections étaient très fréquentes. Chaque station de la CIA, c'est comme ça que l'on appelle le bureau clandestin de la CIA à l'intérieur d'une ambassade des Etats-Unis, comptait parmi ses membres des agents engagés dans l'Action Clandestine. En plus d'intervenir en faveur de certains candidats aux élections, la CIA avait aussi infiltré les institutions du pouvoir dans de nombreux pays dans le monde. Je suis certain que la Suède ne constitue pas une exception, et ne fut pas une exception pendant les années de Guerre Froide.
Il y avait une intervention dans le processus électoral, de la propagande via les media, et aussi l'infiltration et la manipulation des organisations féministes, religieuses, de jeunesse et étudiantes, les syndicats - très important - mais aussi les services militaires et de sécurité et, bien sûr, les partis politiques. Tout ces institutions et organisations constituaient un gibier pour la CIA.
En bref, la CIA a influencé les sociétés de pays à travers le monde entier. Elle le faisait parce qu'elle ne faisait pas confiance à la démocratie dans les autres pays. Il y avait une volonté de contrôle. La politique secrète des Etats-Unis était de ne rien laisser "au hasard", c'est à dire selon la volonté des peuples et ce quel que soit le pays. Ils devaient être "guidés" de manière à se retrouver sous contrôle états-unien. Le mot clé était "contrôle". Rien n'était fait par altruisme ou idéalisme.
Trois facteurs clés
S'agissant des média, il y a trois facteurs importants en jeu : la source, la sélection et la manière de présenter le choses. En ce qui concerne les sources, je crois savoir que les média Suédois ont très peu de correspondants à l'étranger. Cela signifie qu'ils sont dépendants d'autres sources, par exemple Associated Press, Reuters, BBC ou CNN. Ces grosses organisations ont du personnel dans le monde entier et vendent leurs produits ici aussi bien sûr.
Vous recevez leurs produits ici, et un rédacteur en fait l'usage qui lui convient. Il semblerait qu'avec la globalisation le traitement de l'information devienne de plus en plus homogène. La Suède, bien sur, est une société particulière avec une histoire, une culture et une langue particulière. Vous auriez certainement une manière à vous d'analyser et d'interpréter les événements mondiaux - une vision du monde qui serait Suédoise, différente de celle des Etats-Unis, de l'Allemagne ou de tout autre pays.
Mais comment sauvegarder cette identité culturelle devant l'information si les media dépendent de sources étrangères ? Alors que le processus de monopolisation se poursuit, ces sources deviennent de plus en plus rares. Regardez les fusions qui ont eu lieu ces dix dernières années, par exemple Time qui fusionne avec Warner, et prend ensuite le contrôle de CNN en cours de fusion avec AOL. Ou General Electric, une autre multinationale, qui prend le contrôle de NBC. Il s'agit d'un processus qui ne date pas d'hier, et qui conduit vers une raréfaction des sources d'informations indépendantes.
La sélection pourrait être le plus important des trois facteurs, parce que le plus important dans l'information c'est ce qu'on ne dit pas. Il s'agit d'une forme de censure. Il y a quantité d'informations qui circulent, mais les rédacteurs décident de ce qui constitue une information ou pas. Tout ce qui est ignoré, qui n'est pas publié, en dit long sur les média.
Ceci est bien démontré par les événements récents. J'imagine que nous avons tous vu les mêmes articles répétés encore et encore sur ce qui est arrivé à New York et Washington, ainsi que la "démonisation" d'Osama Ben Laden. Il y a eu quelques informations, mais pas beaucoup, sur le fait que Ben Laden est un produit des Etats-Unis. Il est une créature de la CIA et a travaillé pour elle en Afghanistan. C'était la plus grande opération jamais entreprise par la CIA, et son objectif était de saigner l'Union Soviétique.
Ben Laden était un parmi des milliers qui se sont portés volontaires pour combattre les Soviétiques. Si je me souviens bien, il y avait sept groupes différents. Tous étaient, à des degrés différents, des groupes Islamiques intégristes qui pensaient que l'invasion Soviétique souillait un pays Musulman. Ben Laden faisait partie de ceux qui n'ont pas déposé les armes après le retrait Soviétique. En fait, il avait déjà commencé à faire des plans pour le futur au moment même où il se battait contre l'Union Soviétique. Il fut capable de créer un réseau qui opère à présent dans soixante pays, peut-être plus.
Ce passé de Ben Laden, le fait qu'il ait été crée par les Etats-Unis, a reçu très peu de couverture ces derniers temps. La majorité de ce que nous avons lu ou entendu est en rapport avec la "solution", c'est à dire la guerre. Qu'avons nous lu ou entendu sur ceux qui appellent à des solutions alternatives pour résoudre le problème du terrorisme international ? Combien d'articles avons nous lus qui analysent les raisons qui ont pu pousser certaines personnes à un tel désespoir et leur faire commettre les actes du 11 Septembre ?
Je n'ai pas vu grand chose à ce sujet. Peut-être parce que je vis à Cuba actuellement. Mais je lis le New York Times sur Internet tous les matins, par exemple, et j'ai accès à pas mal d'autres informations. Et pour ce qui concerne les solutions alternatives au problème, telle qu'un réexamen de la politique étrangère des Etats-Unis au Moyen-Orient, en particulier en ce qui concerne le conflit Israélo-Palestinien, je crois n'avoir rien vu. La seule chose qu'on entend est Bush qui dit "c'est une guerre, nous sommes en guerre, c'est la première guerre du 21ème siècle, c'est un combat du bien contre le mal, ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous," et ainsi de suite.
Il s'agit plus ou moins de la même attitude que celle que nous avions dans la CIA dans les années 50. Lorsque nous analysions la situation politique dans un pays, il y avait seulement des amis et des ennemis. Il n'y avait rien entre les deux. Les amis étaient les sociaux-démocrates modérés ou de droite, les conservateurs, les libéraux, et dans certains cas jusqu'aux néo-fascistes. Les ennemis étaient les sociaux-démocrates de gauche, les socialistes, les communistes jusqu'à tous ceux qui prônaient la lutte armée.
C'etait notre vision du monde. Un analyse strictement dichotomique dans tous les pays où nous avions à intervenir. C'était assez similaire à ce que nous entendons aujourd'hui à Washington.
De l'usage des Journalistes
Le troisième facteur important qui influence l'information est, bien sur, la déformation ou l'absence d'objectivité. C'est le reflet des valeurs morales, sociales et politiques de celui qui écrit, ou du moins du rédacteur en chef. C'est ici que la CIA a joué un rôle fondamental au cours des dernières années, et je ne peux pas croire que cela se soit interrompu soudainement avec la fin de la Guerre Froide.
En fait, comme beaucoup d'autres, je crois que la Guerre Froide ne s'est jamais achevée. Elle s'est arrêté sur l'axe est-ouest. Mais la Guerre Froide a toujours une dimension nord-sud -- une guerre contre les forces de libération des pays du Tiers-Monde. Celle là n'est pas finie et elle continue encore aujourd'hui.
Je crois aussi que les opérations de la CIA en direction des média continuent. Elles impliquent l'enrôlement et le financement de rédacteurs et de journalistes qui prennent le matériel de la CIA et le publie en connaissant son origine. En tenant compte de tout cela - les sources et la sélection des informations, ainsi que les déformations et les parti pris - le résultat est avant tout une forme de propagande, mais qui se fait passer pour une information "objective".
Les journalistes sont importants aussi pour la CIA pour des activités autres que professionnelles. Il peuvent servir d'agents pour la compagnie. Surtout lorsqu'ils sont originaires de pays traditionnellement neutres. Les Suédois, en général, ont toujours présenté un grand intérêt pour la CIA. Ceci parce qu'ils ne sont pas très politiquement marqués, contrairement à d'autres pays. Je sais qu'il existe un débat ici sur la réalité de la neutralité Suédoise. Mais dans le reste du monde, la réputation de neutralité de la Suède a suscité un intérêt particulier de la part des services secrets des Etats-Unis, parce que les Suédois ont accès à certains individus plus facilement que, disons, un Etats-Unien ou un Allemand.
Le fait est que les journalistes sont effectivement employés pour des tâches non journalistiques - en tant qu'agents de renseignements, pour établir des contacts, parce qu'un journaliste peut virtuellement approcher, interroger ou établir une sorte de relation avec pratiquement n'importe qui. Sur les centaines de journalistes qui m'ont approché au cours de toutes ces années, je n'ai aucune idée combien avaient été envoyés par la CIA. J'arrive à me faire une idée lorsque je lis ce qu'ils écrivent. Mais j'ai appris à faire attention.
Education de l'injustice
Les opérations clandestines, auxquelles je faisais référence tout à l'heure, ont été menées dans le monde entier, et bien sur en Amérique latine ou j'étais moi-même basé. J'ai passé trois ans en Equateur, puis trois ans en Uruguay. Dans les deux cas, j'étais officiellement l'attaché politique à l'ambassade des Etats-Unis.
Je suis retourné après à Washington, sans grandes illusions sur mon travail. J'étais un produit du système éducatif des Etats-Unis des années 50, qui m'avait fourni une très bonne éducation libérale, mais aucune éducation politique. J'avais simplement grandi en croyant que tout ce que faisait le gouvernement était bon, et qu'il le faisait en notre nom à tous.
Ce n'est qu'en Amérique latine que je commençai à recevoir une éducation politique. Tous les jours j'y voyais des choses qui exerçaient une influence sur moi, quelles que fussent mes idées. Je voyais les terribles conditions économiques et sociales, et les injustices qui ne pouvaient être ignorées.
Les deux problèmes les plus fondamentaux, et étroitement liés, étaient la distribution inégale de la terre et la distribution inégale des richesses. Au début de l'administration Kennedy - je suis allé en Amérique latine vers la fin de la présidence de Roosevelt - on parlait beaucoup de la réforme agraire comme remède.
Mais avec le succès de la Révolution Cubaine, et sa capacité à résister aux tentatives d'invasion des Etats-Unis et autres formes d'hostilité, la réforme agraire dans le reste de l'Amérique latine fut jeté aux oubliettes. La "stabilité" devint le mot d'ordre. Aux yeux de Washington, les réformes risquaient de déboucher sur une instabilité et créer des opportunités pour les forces de libération dans toute l'Amérique latine, inspirées par la Révolution Cubaine.
Alors l'objectif de nos programmes était le maintien d'un status quo, de soutenir les oligarchies en Amérique latine. Ces dernières sont les structures de pouvoir qui remontent à plusieurs siècles, qui s'appuient sur la possession de la terre, les ressources financières, le système d'import-export, et qui excluent la grande majorité de la population. Avec tous nos programmes, nous apportions un soutien à ces structures de pouvoir traditionnelles. La première chose qui m'a fait changer fut le degré de corruption de ces gens et leur avarice, qu'ils exhibaient à tous les niveaux de la société. Mes idées commençaient à changer et j'ai finalement décidé de démissionner de la CIA.
Beaucoup de gens pensent que, une fois que l'on a été membre de la CIA, c'est comme une sorte de mafia, on ne peut plus en sortir. Mais c'est faux. La CIA n'en veut pas des personnes qui ne sont pas heureux dans leur travail. Ne serait-ce que pour des raisons de sécurité. Alors, il y a en permanence qui gens qui entrent et qui sortent de cette grande organisation qui compte environ 18.000 employés.
J'ai décidé alors de commencer une nouvelle carrière dans l'enseignement et je me suis inscrit comme étudiant à l'Université Nationale Autonome de Mexico. Au cours de mes études - sur la Conquête Espagnole, sur la période coloniale, et toutes les horreurs qui ont eu lieu pendant des siècles en Amérique latine - je suis petit à petit arrivé à la conclusion que ce que mes collègues et moi faisions à la CIA dans les années 50 et 60 n'était rien de plus que la continuation de 500 ans d'exploitation et de répression politique.
C'est à ce moment là qu'une idée a germé dans mon esprit, une idée que je n'aurais jamais eu avant : écrire un livre qui dévoilerait tout le système. Le travail de recherche m'a pris un an à Paris, et encore un an à Londres à la bibliothèque British Library où les archives des journaux se sont révélées très précieuses. Là j'ai pu lire tous les articles relatifs aux endroits où j'avais travaillé en Amérique latine, en remontant parfois jusqu'au 19ème siècle.
Lorsque le livre est finalement paru - le titre était "Inside the Company : CIA Diary" - il a fait l'objet d'une étude dans le bulletin interne secret de la CIA, "Studies in Intelligence". J'ai réussi à obtenir une copie de l'article, qui concluait que j'avais du garder des copies de tout le matériel secret avec lequel j'avais travaillé à la CIA, parce qu'ils n'arrivaient pas à croire que j'avais été capable de reconstituer de mémoire des milliers de détails. Ca les a rendu fous. Mais en fait, la plupart des détails qui les rendaient fous avaient été trouvés dans les archives de presse du British Museum.
Le livre a eu un énorme impact sur l'efficacité du travail de la CIA, sur sa capacité à poursuivre ses opérations. Le résultat le plus gratifiant pour moi fut le nombre de latino-américains qui m'ont dit combien le livre avait été important pour eux pour pouvoir se défendre et défendre leurs organisations des manouvres de destruction de la CIA. En gros, le but des différentes activités de la CIA était de renforcer les forces jugées favorables aux intérêts des Etats-Unis tout en infiltrant, divisant, affaiblissant et détruisant celles qui étaient considérées comme hostiles aux intérêts des Etats-Unis - les forces de gauche que j'ai mentionnées tout à l'heure.
Donc, le fait que des révolutionnaires latino-américains viennent me voir pour me dire combien ils avaient apprécié le livre, avec tous ces détails sur le mode de fonctionnement de la CIA pour subvertir les institutions des autres pays, fut très gratifiant pour moi.
Un ennemi acceptable
Depuis les événements (du 11 Sept. 2001), il y a eu beaucoup de commentaires et de spéculations sur une nouvelle période qui s'ouvrait. Avant, il y avait une longue Guerre Froide qui avait déjà commencé durant la deuxième Guerre Mondiale. Un tournant important a eu lieu en 1950, lorsqu'il fut décidé d'entamer une course aux armements qui devait à la fois mener l'Union Soviétique à la faillite et stimuler l'économie des Etats-Unis. Parce que l'Union Soviétique était encore en train de récupérer des ravages provoqués par la Guerre, elle ne pouvait résister à l'effort ; mais elle y serait obligée malgré tout. Pendant ce temps, les dépenses militaires aux Etats-Unis continuaient de grossir, entraînant l'économie des Etats-Unis dans une sorte de "Keynésianisme militaire". Cette course fut maintenue par l'administration Reagan dans les années 80.
Mais entre la fin de la Guerre Froide et le 11 Septembre (2001), les milieux du renseignement des Etats-Unis - les milieux politiques, la CIA, ceux qui ont combattu dans la Guerre Froide - n'avaient plus de véritable ennemi. Il est vrai qu'ils ont eu Saddam Hussein pendant un moment, et un ennemi insignifiant par ci par là. Mais il n'y avait plus de menace mondiale comme à l'époque de la Guerre Froide. Et bien, on dirait qu'ils en ont trouvé un de nouveau.
Cela signifie que les Etats-Unis vont s'y accrocher pendant un bon bout de temps. J'ai le sentiment que cette histoire est partie pour dix ou quinze ans, parce qu'ils n'arriveront pas à éradiquer le terrorisme international ou le groupe de Ben Laden en une seule nuit. Pendant ce temps, ils vont faire les mêmes choses que pendant la Guerre Froide. On entend déjà des expressions comme "tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous". Ils vont essayer de toutes leurs forces de faire suivre tous les autres pays.
Cela signifie aussi des changements importants à l'intérieur des Etats-Unis, parce que la guerre contre le terrorisme servira de justification pour limiter les droits civiques. Ils sont en train de fabriquer une gigantesque crise à l'intérieur des Etats-Unis. Ils sont en train de créer une état psychologique propice à faire accepter une guerre à laquelle il n'y aura pas d'issue à court terme. Il n'y aura pas de grandes batailles non plus.
Peu de place aux alternatives
Pendant cette période, il y aura très peu de place pour des opinions alternatives et des solutions de rechange dans les média des Etats-Unis. Quelles sont les alternatives ? Et bien la première serait de poser la question de savoir pourquoi ils font ça : quelles sont les racines du terrorisme international ? Comment la politique internationale des Etats-Unis crée-t-elle de telles réactions ? Comment le soutien sans failles des Etats-Unis à Israël, y compris dans l'oppression du peuple Palestinien, influence-t-il les groupes islamistes intégristes ?
En d'autres termes, une alternative crédible serait de revoir la politique internationale des Etats-Unis, pour voir s'il ne serait pas possible de créer une situation plus juste au Moyen-Orient. Mais les Etats-Unis sont coincés. Coincés avec le régime autoritaire de l'Egypte - qui est un des pays les plus instables du moment. L'Algérie a connu une période horrible, et le mouvement intégriste là-bas n'a pas vraiment faibli du tout. Au Pakistan le gouvernement pourrait tomber, remplacé par les intégristes, qui auraient l'arme nucléaire. Beaucoup de choses peuvent se passer dans les mois et années à venir.
Malheureusement, je pense que les média des Etats-Unis vont se livrer à plus d'autocensure afin de soutenir le gouvernement, quelque soit la tournure de la guerre. On parle déjà de l'instauration d'un système d'identification des personnes dans tout le pays, Et d'une surveillance à grand échelle de la population - particulièrement les immigrés, surtout les immigrés musulmans. Il y aura des résistances à ces mesures mais, historiquement, les tribunaux suivent généralement le gouvernement. Par exemple, les tribunaux ont accepté l'internement des états-uniens d'origine japonaise pendant la deuxième guerre mondiale. Alors il sera possible de limiter, et même restreindre, les libertés civiques et les droits de l'homme aux Etats-Unis.
Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions sur le déroulement futur des événements. Mais selon moi, s'ils optent pour une solution militaire - en se livrant à une attaque ou une série d'attaques, ou la création de bases militaires dans des pays musulmans - ils feront exactement ce que Ben Laden voudrait qu'ils fassent. Cela fera tourner de plus en plus de gens vers l'intégrisme et son organisation. Il pourrait être tué demain, mais son organisation continuera à vivre, et elle sera presque impossible à infiltrer.
Pour ce que je comprends de la situation, il y a eu très peu de personnes ayant quitté l'organisation de Ben Laden qui aient fourni des informations utiles. Les Etats-Unis ont été incapables de placer un seul agent dans un de ces groupes qui agissent à travers le monde. Ils doivent se contenter des informations obtenues de quelques défections et faire avec. On peut être certain que la CIA et les autres organismes de renseignement des Etats-Unis vont mettre en ouvre tous leurs moyens techniques pour localiser et attaquer ces groupes, où qu'ils soient. Ils connaissent certainement les emplacements des camps d'entraînement, puisque c'est la CIA elle-même qui les a crées. Mais ce sera très insuffisant.
Je vais conclure en disant que j'ai vécu une très bonne expérience ici (en Suède), puisqu'on m'a permis de faire une déclaration à la radio et télévision Suédoise, chose que je n'aurais jamais pu faire aux Etats-Unis. Personne n'aurait prêté l'oreille à quelqu'un qui dirait "Ne faites pas la guerre. Repensez votre politique. Trouvez les racines du problème". Ce sont ces points de vue alternatives qui devraient passer dans les média, et j'espère bien, au moins ici, que de telles opinions pourront continuer de s'exprimer, autres que celles des militaristes des Etats-Unis.
A suivre ...










