--- L'Arc Tendu de la Création (Savitri) ---
Encore un long extrait de cette poésie sublime. Tout ce que Aurobindo a pu écrire et décrire, doctement, et en phrases serrées de haute philosophie et métaphysique, tout ce qui est en détails fortement argumentés exposé dans "la Vie Divine", tout, absolument, se retrouve dans Savitri. Seulement ici, l'expérience et l'épopée de l'esprit, depuis le creux de la Matière jusque dans la sphère éthérée du Supramental, devient substance tangible, audible et sensible.
Chaque vers est une marche, une étape, un miroitement du cristal.
Comme les hobbits du "Seigneur des Anneaux" (Tolkien),

, nous sommes conviés et emmenés dans l'immense Arc Tendu de la Création.
Voici donc, trois pages de Savitri, parmi 723 autres d'égales intensité et qualité (merci Aurobindo et Guy Lafond) :
Savitri, X-4, pages 658, 659 et 660 :
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Les hommes scrutent une surface, les profondeurs leur sont refusées :
Un hybride mystère défie la vue,
Ou déconcertant un miracle sordide.
Pourtant dans l'âpre suffisance du strict Inconscient,
Dans l'erreur fortuite de l'ignorance du monde
Se devine un projet, une Intelligence secrète.
Il y a un sens à chaque faille, à chaque trébuchement;
Le plus insouciant retard de la Nature
Prépare un progrès, une réussite profonde.
Notes ingénieuses insérées dans une partition calculée
Ces mille dissonances jalonnent le thème harmonieux
De l'immense danse orchestrale de l'évolution.
Une Vérité suprême a obligé à l'existence le monde;
Elle s'est enroulée dans la Matière comme dans un suaire,
Un suaire de Mort, un suaire d'Ignorance.
Elle a contraint les soleils à brûler dans l'Espace silencieux,
Flambeaux et signes de son insaisissable Pensée
Dans l'informe songerie d'un vaste éther songeur :
Elle fit de la Connaissance une lumière agissante et voilée,
De l'Être, une substance nesciente, dense et inerte,
De la Béatitude, la beauté d'un monde insensible.
En des choses finies habite l'Infini conscient,
Il dort involué dans la transe percluse de la Matière,
De son Néant inepte et léthargique il règne sur le monde;
Rêvant, il projette le mental, le coeur et l'âme
Pour oeuvrer, infirmes et enchaînés, sur la dure terre;
Un tout scindé, il travaille par bribes ponctuelles;
Ses tessons lumineux sont les pensées diamantaires de la Sagesse,
Ses réflexes ombrageux, notre ignorance.
Il s'élève d'une masse abasourdie en jets innombrables
Pour façonner de nerf et de cerveau un être,
De ses plaisirs et misères une créature sensible.
Une meute de sentiments obscurs, un embryon de sens,
Survivent un moment pour compenser les chocs de la vie,
Puis, écrasé ou sa force épuisée, quitte la forme moribonde,
Quitte l'immense univers où il vivait
En hôte insignifiant et irréfléchi.
Mais l'âme hors de vue croît en sa demeure;
Elle dote le corps de sa force et magnificence;
Elle poursuit des buts dans un monde ignorant et désoeuvré,
Elle prête sens à la vie insensée de la terre.
Puis est venu l'homme pensant, un demi-dieu animal;
Il se vautre dans la boue, néanmoins par la pensée s'élève vers le ciel;
Il s'amuse, il réfléchit, il rit, il pleure, il rêve,
Comme la bête il satisfait ses petits désirs;
Il se penche studieux sur le livre de la vie.
Du fouillis de l'intellect et des sens,
Du champ étriqué de la pensée finie
Il s'éveille enfin au mental spirituel;
S'ouvre une chambre lumineuse d'exceptionnelle liberté :
Il touche à l'infini, entrevoit l'éternité,
En de grandes heures soudaines prend connaissance des dieux,
Il sent l'univers comme son être plus vaste,
Fait du Temps et de l'Espace l'occasion
De joindre dans la lumière hauteurs et profondeurs,
Et dans la caverne du coeur s'adresse secrètement à Dieu.
Mais ce ne sont là que brefs contacts en de rares et sublimes moments;
Des fragments de Vérité suprême ont illuminé son âme,
Reflets du soleil en de tranquilles eaux.
Quelques-uns ont tenté l'ascension suprême,
Et percé les frontières au-delà d'une lumière aveuglante,
Ont senti les envelopper le souffle d'un air plus puissant,
Ont reçu les messages d'un être plus vaste
Et baigné en son immense Rayon intuitif.
Il y a aux sommets du Mental des altitudes radieuses
Exposées à la luminosité de l'Infini,
Dépendances aux abords du manoir de Vérité,
Hauts domaines du Mental, incommensurables.
L'homme y accède en touriste, mais ne pourrait longuement y vivre.
Une Pensée cosmique déploie ses vastitudes :
Ses plus infimes fractions sont ici des philosophies
Provocantes en leur immensité détaillée,
Chacune élaborant un schème omniscient des choses.
Mais la lumière ascendante monte encore plus haut;
Là se trouvent de vastes champs de vision, des soleils éternels,
Des océans d'une immortelle luminescence,
Des montagnes de flammes qui de leurs cimes se portent à l'assaut du ciel,
Tout y repose dans un flamboiement de vision;
Une crête enflammée guide le mental,
Et la pensée traîne derrière sa longue queue de comète;
Le coeur s'embrase, voyant illuminé,
Et les sens fondent au brasier de l'identité.
Plus l'essor porte haut, plus la vue est profonde :
Par une grande ouverture de son ciel natal
Les foudres de l'intuition rangées en meutes brillantes
Pour dénicher dans leurs repères les vérités cachées,
Du vif tranchant d'une vision absolue
Pourfendent les secrets abris cadenassés de l'être,
Fouillent les plus fiers recoins du cerveau,
Illuminent les chambres occultes du coeur;
La fièvre de la découverte comme un fer de lance
Se butant contre la bâche du nom, l'écran de la forme,
Met à nu l'âme secrète de tout ce qui existe.
Là la pensée a les yeux ensoleillés de la révélation;
Le Verbe, puissante Voix inspiratrice,
Pénètre les plus intimes réduits de la Vérité
Pour arracher le voile qui dissimule et Dieu et la vie.
Alors se déploie le dernier champ de l'immesurable fini,
L'empire cosmique du Surmental,
Région tampon du Temps avoisinant l'Eternité,
Trop vaste pour l'expérience de l'âme humaine :
Tout ici se rassemble sous un ciel d'or :
Les Pouvoirs qui érigent le cosmos s'établissent
En ce lieu d'infinies possibilités;
De ce lieu chaque dieu érige son monde selon sa propre nature;
Les idées se regroupent en des phalanges de soleils,
Chacun dispose ses troupes de rayons.
Les pensées s'entassent en masses saisissables d'un seul regard;
Le Temps s'avère n'être qu'un seul corps, l'Espace un oeil unique :
Là est sis le regard universel du Divin
Et se trouvent les frontières du Mental immortel :
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