OGM : Les Prérogatives Scientistes
Par Sylvette Escazaux
Gilles Mercier, chargé de recherche de l'INSERM, vient de publier dans l'Humanité un article intitulé "OGM : l'obscurantisme ça suffit !", véritable diatribe contre tous ceux qui s'opposent de près ou de loin aux cultures OGM de plein champ.
http://www.hns-info....rticle=4534#nb1
Il faut lire cet article avec attention car il contient à peu près tout ce qui caractérise l'idéologie scientiste conduisant à réifier le vivant, non seulement à travers l'orientation de la démarche scientifique, mais également dans tous les aspects de la vie quotidienne.
Les propos de ce scientifique sont certainement sincères. Il croit profondément en ce qu'il dit et est réellement indigné de l'attitude des faucheurs volontaires. Il se sent "agressé" face à ceux qui, dit-il "s'arrogent le droit d'arracher les cultures d'OGM" et qu'il compare aux "gardes rouges". Il s'emploie donc, en vertu de sa connaissance "scientifique" du sujet, à démontrer que les arguments de ces obscurantistes ne sont pas pertinents. Le " Qu'en est-il réellement ? ", qui introduit son argumentation, laisse entendre qu'il se considère comme le dépositaire d'une interprétation de la réalité qu'il estime être LA réalité.
Implicitement cela signifie que l'interprétation de la réalité de ceux qu'il dénonce ne peut donc pas être LA bonne interprétation.
Il commence donc par repousser l'idée d'une contamination des OGM parmi les espèces sauvages en expliquant que les variétés destinées à la culture sont incapables de se développer en dehors des terres travaillées par l'homme et assure que les plantes transgéniques obéissent aux mêmes contraintes. La réalité, notamment dans le cas du colza, montre exactement le contraire. Ensuite il élimine d'un revers de plume le problème de la contamination des cultures non-transgéniques par les cultures transgéniques, résolu selon lui par "l'utilisation de semences nouvelles après chaque récolte". En somme, ce scientifique confortablement rémunéré par un salaire mensuel, considère que pour répondre aux exigences du progrès, un paysan SE DOIT d'utiliser des semences nouvelles après chaque récolte, nonobstant ainsi les millions de paysans pauvres qui, de par le monde, n'ont simplement pas les moyens de faire autrement qu'utiliser leurs propres semences et qui, grâce à leur savoir-faire, ont pourtant bien souvent contribué à créer des variétés de qualité supérieure à celles produites en laboratoire. Fort d'avoir éliminé en une ligne le problème majeur de la contamination des semences traditionnelles par les semences transgéniques, il s'emploie à démontrer la nécessité des expérimentations en milieu naturel. Pour se faire, il est obligé d'avouer que dans ce milieu naturel, "les interactions sont beaucoup plus complexes" qu'en laboratoire.
Il est intéressant de noter que cette "complexité" n'est considérée ici que comme un obstacle à franchir, ni plus ni moins, pour arriver à une fin : la commercialisation des OGM. Le clou de cette argumentation est alors enfoncé : "Pour qu'un OGM présente un danger il faudrait que le gène inséré modifie de façon spectaculaire le comportement de la plante afin de lui conférer un avantage sélectif en un milieu ouvert. Nous sommes passés d'un problème supposé inhérent à tout OGM à un événement du domaine du spéculatif."
Les processus d'exclusion chromosomique garantissent le fait que, malgré l'éventualité de croisement avec des espèces sauvages, "les chromosomes des espèces cultivées sont progressivement éliminés.", affirme-t-il. Pourtant, cela n'est vrai qu'en règle générale mais avec de nombreuses exceptions dans le cas des plantes "naturelles".
Dans le cas des OGM, les premières constatations montrent une augmentation très importante de l'instabilité des constructions génétiques, des recombinaisons génétiques non prévues et des transferts de gènes horizontaux. Et en admettant, qu' "En quelques générations, nous sommes revenus à la plante sauvage d'origine.", cela montre bien que les lois qui président à l'organisation des systèmes vivants ne peuvent être transgressées par l'homme sans qu'au bout du compte la nature ne reprenne ses droits.
L'intervention de l'homme dans le processus du vivant est donc toujours menée, non pas pour répondre à un déficit quelconque de l'écosystème naturel, mais pour répondre à des préoccupations particulières de l'homme. Celles liées à des dysfonctionnements qu'il a lui-même créés en voulant répondre à ses besoins alimentaires à la manière d'un prédateur ignorant des conséquences de ce qu'il entreprend sur l'ensemble du vivant.
Un prédateur du règne animal se contente de manger ce qu'il trouve à sa portée même s'il peut déployer des trésors d'ingéniosité pour faire en sorte que sa proie se trouve effectivement à sa portée.
A la différence, l'homme a le pouvoir d'asservir le règne végétal et le règne animal, en pratiquant la culture des sols ou l'élevage à une échelle dépassant ses besoins propres. Ce pouvoir lui donne une énorme responsabilité : il se doit de veiller à ne pas intervenir dans les processus du vivant au-delà de ce qui lui est strictement nécessaire et selon des procédés qui respectent les organismes dont ils usent pour se nourrir.
Il ne suffit donc pas de dire "nous faisons ce que bon nous semble car, de toute façon, la nature se chargera de rétablir l'équilibre". Elle peut d'ailleurs très bien rétablir cet équilibre en détruisant notre santé, notre intégrité physique ou nos équilibres sociaux !
Une telle attitude reflète le mépris total du vivant dans laquelle le scientisme a plongé notre culture occidentale : cela rappelle étrangement les expériences médicales menées à l'intérieur des camps par les nazis sur une population qu'ils ne considéraient pas comme des "êtres humains". Le fait que ces êtres n'étaient pas "évalués" dans leur échelle de valeurs au rang d'humains dignes de ce nom, les a autorisé à pratiquer des greffes monstrueuses et tout un tas d'opérations iniques sans que leur conscience en soit affectée. De la même façon aujourd'hui, les scientistes considèrent qu'une plante peut subir la modification de son génome par l'introduction d'une molécule d'herbicide sans que leur conscience ne s'insurge.
Il est grand temps de réintroduire dans notre échelle de valeurs des critères "d'évaluation" des autres êtres vivants différents de ceux que nous ont légués nos prédécesseurs ! Les expériences menées par des chercheurs russes sur les réactions des plantes au stress pourraient contribuer à ouvrir des débats sur notre "droit" à nous ingérer dans la séquence ADN d'une plante.
Gilles Mercier en vient ensuite à l'incidence des OGM sur la santé, "humaine" bien entendu.
Nous sommes heureux de réviser nos cours de biologie en nous rappelant que "Chaque jour, nous mangeons des milliers de kilomètres d'ADN", lequel se dégrade dans l'organisme pour être réutilisé, sans percevoir toutefois en quoi ceci justifie cela. Mais on sait qu'une bonne couche de "science" a toujours réussi à impressionner le public. Pourtant, cet ADN est organisé d'une manière bien précise qui influe sur son action dans notre organisme bien avant qu'il ne soit dégradé ainsi que sur la manière dont il est dégradé. Notre organisme sait "reconnaître" cet ADN, sauf s'il est artificiellement "réorganisé" et rendu par la même occasion très instable.
La suite est intéressante : "Le seul moyen d'éviter qu'un OGM exprime des propriétés allergènes est de ne pas y introduire un gène dont le produit est identifié comme allergène."
Le rapport des communautés rurales mexicaines [2] qui ont fait procédé à des tests en 2003 fait état de ceci : "Les analyses montrent une contamination avec la variété Starlink génétiquement modifiée (GM), variété interdite à la consommation humaine aux Etats Unis".
Cette variété contient la protéine Bt-Cry9c. "La présence de Starlink est particulièrement alarmante car elle se termine dans le maïs que ces communautés consomment. Les plants dans plusieurs communautés qui contiennent deux, trois, et même quatre transgènes différents indiquent que la contamination a été là depuis des années, et que ce maïs contaminé sur les petites exploitations s'est croisé pendant des générations de cultures pour avoir incorporé tous ces traits différents dans son génome."
Silvia Ribeiro du groupe ETC a prévenu que "La production américaine récente de maïs génétiquement modifié pour produire des substances allant des plastiques et adhésifs aux spermicides et produits abortifs engendre un risque encore plus grand de contamination." Il y a eu beaucoup de cas au Nebraska et dans l'Iowa d'évasion accidentelle de maïs modifié pour produire des substances non-consommables. Si nous trouvons déjà une contamination dans des zones reculées du Mexique, où la culture de maïs GM est interdite par la loi, comment pouvons-nous garantir que ces autres types ne vont pas se répandre aussi ?"
La rhétorique de ce chercheur sert donc à masquer des évènements dramatiques qui auront des conséquences certaines sur la santé des populations concernées. Sans de plus amples approfondissements scientifiques, le bon sens seul devrait suffire à alerter les consciences : des molécules destinées à de tels usages ne peuvent certainement pas contribuer à la santé des êtres humains !
Les discours scientistes, et non scientifiques, ne dupent plus personne devant l'énormité de ce qui est constaté et le mépris de la vie érigé en vertu ne fait recette qu'auprès de ceux qui ont intérêt à ce que tout le monde croit ce qu'ils avancent, pour des raisons financières, d'ambition personnelle ou d'aveuglement pur et simple.
Cet aveuglement produit l'entêtement à avoir raison dans tous les domaines et à posséder tous les sujets.
Aussi après avoir prétendument "invalidé scientifiquement" les arguments des opposants à l'introduction des OGM, ce chercheur de l'INSERM réduit-il le problème de la subordination des agricultures du monde entier aux lois des multinationales comme Monsanto à un raisonnement absolument cocasse : si les agriculteurs ont plus et plus recours aux semences OGM, "C'est qu'elles ont une valeur d'usage supérieure à celles des semences conventionnelles".
Faisant fi de toute considération sur les moyens utilisés par les firmes comme Monsanto pour faire pression sur les politiques et imposer leurs OGM partout où elles le peuvent, allant jusqu'à racheter les stocks de semences traditionnelles pour contraindre les paysans en Inde à acheter leurs semences, ce scientifique ignorant ou feignant d'ignorer l'emprise de ces multinationales sur le marché mondial trouve en ces chiffres la preuve irréfutable du bien fondé de la cause OGM.
Il n'hésite pas pour cela à démentir l'expérience même des agriculteurs qui ont adopté les cultures OGM et qui ont, à leurs dépends, découvert que ces cultures ne réduisent pas le recours aux insecticides mais augmentent leur recours aux herbicides. L'Argentine qui a été un des premiers pays a promouvoir les cultures OGM sur son territoire depuis 1997 est confrontée à de très graves problèmes : les OGM modifient la structure microbiologique des sols et la décomposition des végétaux morts ne s'effectue plus convenablement, au point de devoir recourir à leur enlèvement pour permettre le travail des sols.
Au lieu de chercher à tout prix ( !) à introduire des variétés transgéniques de coton pour lutter contre la pyrale au Burkina Faso, ne serait-il pas plus censé de reconsidérer la pertinence de cette monoculture, elle même produit des politiques économiques coloniales, tandis que les cultures permettant de nourrir les populations indigènes ont du être abandonnées par ceux-ci ?
Les accords signés par une élite (et il faudrait connaître les pressions et les enjeux) ne signifient rien quant à la pertinence de tels choix. S'il se trouve des agriculteurs de par le monde dont le revenu aie progressé de 20%, qu'ils se signalent ! Le grondement des agriculteurs du monde entier ne parvient visiblement pas à percer les murs capitonnés du laboratoire de Mr Mercier !
La logique qui sous-tend tous ces propos est celle du marché.
Ainsi "L'obtention de ces variétés permettra de faire baisser le prix de son coton en dessous du cours mondial." devient un argument "scientifique" pour justifier de l'utilisation des OGM. Il n'intègre pas la dimension humaine et sociale de la signification de la baisse des prix : la seule valeur prônée ici est d'être "compétitif". Une valeur qui entre en parfaite contradiction avec les buts et les fondements de l'agriculture : l'agriculture est faite pour nourrir les hommes et garantir leur lien avec le vivant sous toutes ses formes et pour assurer ainsi l'ancrage des valeurs qui fondent nos sociétés. L'agriculture N'A PAS A ETRE COMPETITIVE.
La compétition est une pathologie développée par la sphère économique aux dépends des êtres humains, des ressources naturelles et de tout ce qui vit. Le projet d'imposer les OGM résulte de cette pathologie et ne correspond en rien à une nécessité.
L'agriculture sans révolution biotechnologique est tout à fait capable d'assumer son rôle A CONDITION de ne pas être soumise à une logique qui s'oppose à ses besoins.
Il est inique d'affirmer que "L'apport de fumier et d'engrais organique est aussi polluant que les engrais chimiques et ces engrais ne sont pas assez abondants pour répondre aux besoins de l'agriculture." Les engrais organiques polluent quand ils sont produits par des zones d'élevage intensif : trois cochons dans une ferme ne polluent pas, mais contribuent à fournir l'engrais du potager. 5000 cochons en batterie polluent certainement gravement.
Ce qui est en cause n'est pas l'agriculture sans biotechnologies mais l'agriculture conventionnelle et ses pratiques hyper-polluantes !
Quant à dire qu'il n'y aurait pas assez d'engrais organique, il est évident que lorsque l'on favorise l'installation d'élevages intensifs capables de fournir de grandes quantités de viande à moindre coût, on diminue d'autant la possibilité d'une répartition sur les territoires de nombre de petites exploitation capables de produire et gérer leurs intrants sans avoir recours ni à la biotechnologie ni à la chimie.
Mais une bonne question est enfin posée : Où est la logique si les deux sont interdits ? Quelle conception du développement ont les organisations anti-OGM ?
Oui, il est bien "vrai que la quasi-totalité d'entre elles sont antinucléaires". Mais certainement pas parce qu'elles "combattent la technologie et non pas un système de subordination social." Il est bien possible que "En sinistrant la filière française des OGM au nom de la lutte contre les multinationales, les anti-OGM ont oeuvré pour les firmes américaines. Les recherches sur les OGM ont été considérablement réduites, et avec elles la recherche fondamentale sur le végétal, ainsi que la place réservée à ces disciplines dans l'enseignement supérieur."
Mais est-ce la faute des anti-OGM si la recherche française s'est fourvoyée dans une compétition mondiale pour obtenir une place sur le marché des biotechnologies ou est-ce que la responsabilité n'incombe pas plutôt aux multinationales, aux politiciens et à la communauté scientifique qui n'ont pas su discerner à quel point ils engageaient, sans leur participation, tous les citoyens dans un projet de société auquel ils n'aspirent pas ?
Les multinationales, les politiques et une partie des scientifiques ont cru qu'ils détenaient le pouvoir absolu de déterminer les orientations majeures pour l'humanité. Ils ont la prétention de savoir mieux que quiconque "ce qui est bon" pour les peuples qu'ils gouvernent. Mais ces peuples ouvrent les yeux et constatent que le monde dans lequel ils vivent ne correspond pas à leurs aspirations. Et ils se rendent aussi compte que les orientations auxquelles ils aspirent, contrairement à ce qu'on leur a laissé croire, ne sont pas impossibles à réaliser : elles sont seulement impossibles à réaliser tant qu'une poignée de personnages arrogants manipulent la peur des fléaux et imposent au monde leur logique. Cette logique produit un monde barbare dans lequel seuls les intérêts privés sont ménagés.
Les anti-OGM récusent donc la "logique" qui ne donne le choix qu'entre les pesticides ou les OGM parce que cette logique est contraire à la vie. Elle s'est développée pour répondre non pas aux besoins de tous mais à la convoitise de certains. Elle a finalement réussi à contaminer toute la société et surtout la recherche au point qu'il est devenu pour certains difficile, voire impossible d'imaginer qu'il puisse y avoir une alternative, qu'il soit possible de fonctionner selon une autre logique que celle de la compétition et des profits.
Pourtant l'agriculture biologique continue de se développer, obtient de bons résultats sans recourir ni à la chimie ni aux OGM. Si la volonté politique de la promouvoir existait à l'échelle des nations, elle nourrirait la planète mieux que l'agriculture conventionnelle et sans pollution.
Mais il existe un obstacle majeur à son développement : l'agriculture biologique n'est pas compatible avec la logique de compétition et de profit. L'agriculture biologique ne peut remplir sa mission que s'il existe dans la sphère économique et dans la sphère politique une volonté réelle de partager équitablement les ressources naturelles, une volonté réelle de ne plus voir une seule personne dans le monde mourir de faim.
L'OMC et Monsanto se moquent pas mal des 60 millions qui sont morts de faim en 2003 ! De même que certains avancent des prétextes "humanitaires" pour intervenir dans des guerres qu'ils ont eux-mêmes générées par derrière pour obtenir des places stratégiques pour leurs intérêts économiques, les multinationales aidées par des chercheurs prétendent "apporter une solution à la famine" avec les OGM. Si elles étaient si bien intentionnées, elles se joindraient aux groupes de la société civile qui travaillent à la recherche de solutions pour débattre ensemble.
Mais la faim dans le monde est le cadet de leurs soucis : elles introduisent les OGM pour monopoliser le marché des semences et réaliser des profits juteux et ne reculent devant aucune tactique pour arriver à leurs fins. Et elles génèrent un "mythe du progrès technologique" que seuls quelques chercheurs aveugles peuvent encore cautionner.
Les anti-OGM ne sont pas "contre" la technologie, ils sont contre une logique de mort qui se sert de la technologie et des chercheurs qui la mettent au point à des fins mercantiles. Une technologie et une science au service de l'homme et de la vie, et non plus au service des capitaux privés, c'est ce à quoi aspire la société civile.
Les chercheurs sont invités à revisiter les dogmes sur lesquels ils fondent leurs recherches et à se joindre à la société civile pour pouvoir pratiquer une science digne de ce nom, pour faire en sorte que la transgenèse ne devienne pas un outil d'asservissement supplémentaire mais une contribution au bien-être de tous les êtres vivants.
18 Septembre 2004
[1] Voir l'article : "OGM : l'obscurantisme ça suffit !
http://www.humanite....04-09-10-400274
[2] Voir l'article : "Mexique : La contamination par le maïs modifié génétiquement est bien pire que ce que l'on redoutait",
http://www.reseauxci...?id_article=391
http://www.hns-info....id_article=4534