Un si petit cousin de l'homme
Une espèce de petite taille, peut-être descendant d'"Homo erectus" et éteinte voilà 18 000 ans, a été mise au jour en Indonésie.
Sa stature n'excède pas 1 mètre, son crâne n'est guère plus gros qu'un pamplemousse. En dépit de ses mensurations lilliputiennes et, surtout, de son cerveau minuscule, la créature exhumée dans l'île indonésienne de Flores appartient, selon la majorité des paléoanthropologues, au genre Homo.
Rendue publique jeudi 28 octobre dans la revue Nature, la découverte de ce cousin inattendu d'Homo sapiens - baptisé Homo floresiensis - suscite la stupéfaction et l'enthousiasme de la communauté scientifique. Si elle n'est pas infirmée dans les prochains mois par de nouveaux éléments, elle pourrait compter parmi les avancées les plus marquantes de la paléoanthropologie.
C'est au cours de fouilles menées dans la grotte de Liang Bua, sur l'île de Flores, qu'une équipe internationale met au jour, en septembre 2003, des restes appartenant à un humain ou un préhumain. Le crâne complet du spécimen est retrouvé ainsi que sa mandibule, sa jambe droite, quelques os incomplets de sa jambe gauche, des mains et des pieds. Quelques fragments de la colonne vertébrale, du sacrum, des clavicules et des côtes sont également retrouvés. La taille de l'individu est estimée à 1 mètre, son poids compris entre 16 et 28 kg. Quant à sa capacité crânienne, elle est très réduite : environ 380 cm3.
FEMME DE 30 ANS
Après étude, l'équipe australo-indonésienne, dirigée par Peter Brown et Mike Morwood (université de Nouvelle-Angleterre) conclut que ces ossements appartiennent à un sujet féminin, âgé d'une trentaine d'années. La prémolaire d'un autre individu a, par ailleurs, été extraite de dépôts calcaires, plus anciens d'environ 20 000 ans. De la grotte de Liang Bua sont également exhumés des outils lithiques ainsi que les restes d'un lézard géant - un dragon de Komodo - mêlés à ceux d'un stégodon nain, une espèce apparentée à l'éléphant.
La petite taille et la faible capacité crânienne d'Homo floresiensis font d'abord penser à un australopithèque de l'espèce Australopithecus afarensis(vieux de 4,1 à 2,9 millions d'années), découvert en Afrique de l'Est. Mais ses petites canines et sa bipédie - affirmée par la position du trou occipital et les proportions du squelette - le classent indubitablement, selon les chercheurs, dans le genre Homo. Pour autant, il ne s'agit pas d'un Homo sapiens pygmé. Ces derniers sont petits, certes, avec une taille comprise entre 1,40 et 1,50 m, mais leur capacité crânienne est à peine réduite.
Si Homo floresiensis ne descend pas de sapiens, de quelle espèce est-il issu ? L'équipe australo-indonésienne estime qu'il pourrait descendre d'Homo erectus arrivé - on ne sait par quel moyen - dans l'île de Flores voilà 800 000 ans environ. La même équipe a en effet découvert, en 1998, des outils de pierre très simples correspondant à cette période, ce qui avait, d'ailleurs, suscité des réserves à l'époque.
Ces représentants d'Homo erectus seraient restés bloqués sur cette île séparée du reste de l'Indonésie par de profondes fosses marines. C'est pour cette raison que cette zone ne peut être abordée à sec, même en cas de glaciation et de baisse importante des eaux océnaniques, contrairement à Sumatra, Bornéo et Java qui ont été accessibles à l'homme.
Bloqués sur une île pendant plusieurs centaines de milliers d'années, ont-ils été condamnés à évoluer vers une forme de nanisme ?
Florent Détroit, paléoanthropologue au département de préhistoire du Muséum national d'histoire naturelle et spécialiste de l'Asie, juge Homo floresiensis comme " un tremblement de terre, une découverte majeure de ces cinquante dernières années". Elle montre pour la première fois, que des représentants de l'espèce humaine peuvent, au cours de l'évolution, se "miniaturiser" sous la pression de leur environnement, comme c'est le cas de certains mammifères. Selon le chercheur français, l'hypothèse Homo erectus est en outre " la plus "économique", car c'est celle qui fait intervenir le plus faible nombre de paramètres hasardeux".
Pascal Picq, paléoanthropologue et maître de conférences au Collège de France est, lui aussi, enthousiaste. Ces travaux indiquent, selon lui, sans ambiguïté, qu'il s'agit bien d'un homme qui a vécu une évolution vers un nanisme insulaire. " Sur une île, il y a moins de ressources primaires de survie et il n'y a pas non plus de prédateurs. Ici, les petits hommes occupent la niche des prédateurs", explique-t-il.
Par ailleurs, la théorie développée par les découvreurs de floresiensis est cohérente avec les données connues sur la diffusion d'Homo erectus sur la planète. Parti d'Afrique voilà environ 2 millions d'années, transitant au cours des siècles par le Proche-Orient puis l'Asie du Sud-Est, Homo erectus est arrivé en Indonésie et sur l'île de Java il y a 1,5 million d'années, lors d'une période glaciaire. Il n'est donc pas absurde de penser que certains de ses représentants ont pu, plusieurs millénaires plus tard, rester bloqués sur Flores et évoluer, au cours de centaines de milliers d'années d'isolement, vers le lilliputien floresiensis.
NATURE DES GÈNES
Ces petits hommes de Flores ont peut-être rencontré les représentants d'Homo sapiens - voire durablement cohabité avec eux -, qui ont peuplé l'Australie il y a au moins 50 000 ans. "Ces sapiens sont forcément passés par l'archipel indonésien", explique M. Détroit. Mais rien de précis sur ce point. Il faut en effet sauter plusieurs siècles pour trouver, il y a 10 000 ans, des restes d'Homo sapiens dans la région. En remontant plus loin, on n'y a trouvé que des traces d'occupation humaine que l'on ne sait attribuer avec précision...
La découverte d'Homo floresiensis va relancer les fouilles dans cette région du monde, à la recherche d'autres espèces du genre Homo. En attendant, l'étude de l'ADN de floresiensis devrait, entre autres, préciser la quantité et la nature des gènes qu'il partage avec son cousin sapiens. Extraordinaire, la découverte de Flores laisse certains scientifiques envisager la mise au jour d'espèces comparables. Le paléanthropologue Michel Brunet estime qu'il est "tout à fait envisageable de découvrir d'autres cas de nanisme chez des hominidés, notamment dans les îles de la Méditerranée".
Stéphane Foucart et Christiane Galus
Les causes du "nanisme insulaire"
L'isolation d'une population animale entraîne une évolution de ses caractères, car les animaux se retrouvent sans compétition avec d'autres espèces. Dans cette situation, selon les cas, les petits animaux (rongeurs, lézards...) grandissent, ou bien la taille de gros mammifères diminue. Ce dernier phénomène a été observé chez les antilopes des Baléares, les hippopotames de Chypre et les daims de Sicile et de Crête. En Indonésie, certaines espèces de cervidés et les stégodons, parents éloignés des éléphants, ont aussi connu une réduction de leur taille. De même que les éléphants et les mammouths. La Sicile possède ainsi le squelette adulte du plus petit éléphantidé. Les scientifiques ont eu la surprise de découvrir sur l'île de Wrangel, au large de la Sibérie, les restes de mammouths nains âgés de 7 000 à 4 000 ans, dont la taille ne dépassait pas 1,8 mètre, alors que l'espèce était censée avoir disparu du continent quelques milliers d'années auparavant.
lemonde.fr
En ce qui me concerne, je n'ai pas à m'inquiéter d'être un jour traitre à mes idées, J'en ai jamais eu.