Depuis le scandale de la prison d'Abou Ghraïb, le silence des « médias embarqués » tendait à nous faire croire que la pratique de la torture des prisonniers de guerre avait été abandonnée, n'est-ce pas ?
Certes, rien de tel n'avait jamais été dit, mais comme on a montré au public les procès des boucs émissaires abrutis de cette affaire hypermédiatisée - sans doute à cause de sa composante sexuelle - et qu'on lui a montré que les "coupables" étaient châtiés par les tribunaux militaires, la plupart des gens (du moins ceux qui auront accordé dix secondes de réflexion à ce sujet déjà vieilli selon les critères de notre société de l'usure rapide et de l'info en prêt-à-jeter) ont certainement déduit que l'armée américaine avait officiellement renoncé à la torture.
Lisez ce qui suit et vous verrez que malheureusement il n'en est rien.
Citation
Dis, Papa, t'as torturé qui pendant la guerre ?
ou, nous sommes tous des tortionnaires maintenant.
NEW YORK-- Il faut toujours lire le journal du dimanche. Comme c'est le numéro le moins fourni de la semaine et celui qui se vend le moins, c'est l'endroit de choix où faire passer en douce les affaires que le gouvernement ne peut pas complètement étouffer. Par exemple, le New York Times du 24 septembre contenait cette révélation explosive : le gouvernement des É-U continue de torturer des hommes, des femmes et des enfants innocents en Irak.
Un capitaine et deux sergents de la 82ème Division aéroportée, un corps d'élite, confirment les témoignages qui ont affirmé que Bagram et d'autres camps de concentration, dans un Afghanistan occupé par les É-U, sont une sorte d'Université de la Torture où on apprend aux soldats américains à maltraiter des prisonniers qui n'ont été ni inculpés ni reconnus coupables du moindre crime. « Les soldats ont confié à Human Rights Watch que durant leur affectation en Afghanistan ils avaient appris les techniques de stress (sic) en regardant les agents de la CIA interroger les prisonniers. » Les vétérans qui travaillaient comme gardiens de prison en Afghanistan sont ensuite allés mettre en application leurs connaissances fraîchement acquises à Abou Ghraïb et dans d'autres centres de l'Irak occupé.
L'un des sergents, dont le nom est gardé secret afin de le protéger de représailles du Pentagone, confirme que l'on a continué d'employer la torture même après le scandale d'Abou Ghraïb. « Nous avons continué à la pratiquer, mais en étant prudents , » a-t-il déclaré à HRW.
Les dernières révélations sordides concernent Tiger Base près de la frontière syrienne et Camp Mercury, situé à proximité de Falloujah, la ville irakienne rasée par des bombardements au cours d'une campagne qui, aux dires des autorités, devait mettre fin à l'insurrection. Après que l'armée lui ait ordonné de se taire pendant 17 mois - preuve implicite que les gradés approuvent la torture - c'est un capitaine Ian Fishback frustré qui a écrit à deux sénateurs conservateurs pour dénoncer les « menaces de mort, passages à tabac, fractures, assassinats, expositions aux intempéries, épuisement physique extrême, prises d'otages, obligations de se dénuder, privations de sommeil et traitements dégradants » que l'on fait subir aux Afghans et aux Irakiens assez malchanceux pour tomber aux mains des Américains.
« Nous leur donnions des coups à la tête, à la poitrine, aux jambes et au ventre, les faisions tomber par terre, leurs envoyions des saletés dessus avec nos pieds, » raconte une des sergents. « Ce genre de chose se produisait tous les jours... Nous faisions ça pour nous distraire. ?» Un autre soldat raconte qu'ils frappaient les détenus avec des bâtons de lumière chimique cassés : « Ca les faisait briller dans le noir, c'était vraiment marrant, mais ça leur brûlait les yeux et ça leur irritait méchamment la peau. » Un cuisinier, alors qu'il n'était pas en service, ordonna à un prisonnier irakien de « se pencher et cassa la jambe du type ave une... batte de métal. » Le segent continue : « Maintenant je sais. C'était mal. Il y a des règles. Mais vous devez comprendre que c'était la norme. »
La torture, que les nations civilisées et leurs citoyens condamnent depuis l'époque de la Renaissance, n'a pas cessé d'être pratiquée dans les prisons et les camps d'internement de toutes les nations. Mais hormis quelques exceptions, comme les tortures auxquelles la France a soumis les Algériens qui combattaient pour l'indépendance de leur pays à la fin des années 1950, elle a été cachée, on a menti à son sujet, et sa pratique a été condamnée lorsque des cas ont été découverts. Torturer est honteux. Ce n'est jamais la politique officielle.
Cet état de faits a changé aux États-Unis après le 11 Septembre. Le ministre de la Justice actuel, Alberto Gonzales, a rédigé à l'intention de George W. Bush un mémorandum juridique tarabiscoté qui justifie la torture. Le ministre de la Défense Donald Rumsfeld a plaisanté en parlant de prisonniers obligés à rester debout toute la journée et a officiellement approuvé qu'on les garde nus et qu'on les menace avec des chiens féroces. Finalement, Bush a déclaré que les forces américaines en Afghanistan ignoreraient les conventions de Genève. En 2004, un tiers des Américains interrogés déclaraient dans un sondage que la torture ne leur posait aucun problème.
La torture est devenue normale.
Arrivés au lundi 26 septembre, plus la moindre trace des articles sur la torture aux camps Tiger et Mercury, auxquels la rédaction du New York Times avait consacré sa une deux jours auparavant. Seuls quelques journaux comme le Seattle Times et le Los Angeles Times continuèrent de s'y intéresser.
Dans son livre publié en 2000 et intitulé Unspeakable Acts, Ordinary People: The Dynamics of Torture, (actes inqualifiables, gens ordinaires : dynamique de la torture) John Conroy décrit prophétiquement de quelle manière surprenante les démocraties sont en fait plus susceptibles de devenir des « sociétés qui torturent » que les dictatures. Lorsque « des régimes dictatoriaux notoires se sont effondrés, il a été reconnu publiquement que des gens y avaient été torturés. Dans les vieilles démocraties où la torture a été pratiquée, cependant, on nie son existence et on met extrêmement longtemps à reconnaître officiellement son existence - lorsqu'on la reconnaît. » Ensuite, Conroy décrit les stades « assez prévisibles » des réactions gouvernementales :
Tout d'abord, écrit Conroy, « on nie tout en bloc. » Rumsfeld a déclaré qu Congrès en 2004 que les États-Unis avaient respecté les accords de Genève « au pied de la lettre » en Afghanistan et en Irak.
« Le stade suivant, » dit-il « consiste à minimiser le mal. » Rush Limbaugh, porte-parole officieux du Parti républicain, a comparé les assassinats et la brutalité d'Abou Ghraïb à des bizutages de fraternités étudiantes.
Ensuite, « on dénigre les victimes. » Les membres de l'administration Bush et les commentateurs de droite nomment « terroristes » les prisonniers torturés dans les prisons américaines, ils insinuent que les détenus - qui ne sont pas mis en accusation parce qu'il n'existe aucune preuve contre eux - méritent ce qu'il leur arrive. Dick Cheney a dit des prisonniers torturés à Gantanamo Bay à Cuba (qui, d'après la loi américaine, sont présumés innocents) « les pires représentants d'une bande de sales types. » Rumsfeld les a appelés « les pires des pires. »
Le gouvernement a recours à diverses autres tactiques. Par exemple, accuser « ceux qui prennent le parti des prisonniers torturés d'aider les ennemis de l'État » (des blogueurs de droite m'ont traité de « sympathisant terroriste » parce que je m'élève contre la torture) ; nier que la torture soit encore pratiquée ( de nombreux responsables de l'administration Bush ont prétendu que l'affaire d'Abou Ghraïb mettait un point final à cette pratique) ; mettre tout sur le dos de « quelques brebis galeuses » (métaphore chère à Fox News et à Bush) ; souligner que « d'autres font ou ont fait bien pire » (la décapitation d'otages occidentaux par des organisations du jihad irakien a été invoquée comme justification de la torture d'Irakiens qui n'appartenaient pas à ces groupes).
N'oubliez pas que Conroy a écrit son livre en 2000, avant que Bush ne s'empare du pouvoir et plus d'un an avant que le 11 Septembre ne fournisse un prétexte à la légalisation de la torture.
Citant le cas avéré de flics de Chicago qui torturaient les prisonniers en garde à vue - pratique largement répandue -, Conroy notait : « Il ne s'agissait pas de cinq personnes... qui seraient restées les bras croisés ou qui ne se seraient pas pressées pour agir, il s'agissait de millions de gens qui avaient conscience d'une urgence et qui ne faisaient rien. Les gens observaient la situation, ne constataient l'apparition d'aucune grande croisade, voyaient que seuls les agitateurs habituels protestaient et concluaient qu'il n'y avait pas lieu de s'inquièter. On assistait à une dilution de la responsabilité. Les citoyens que la torture gênait pouvaient facilement s'imaginer, afin de se protéger, qu'ils vivaient dans un monde juste, que les experts feraient ce qu'il y avait à faire. »
Ce texte est la traduction d'un article original de Ted RALL
Boise Weekly du 5 octobre 2005 Who Did You Torture During The War, Daddy? , publiée aujourd'hui sur mon site egueule.com.
Ce message a été modifié par Isis Rider - 08 octobre 2005 à 01:58.