Quelques cas énigmatiques évoqués dans un article du monde.
Les enquêteurs du surnaturel
Ils sont historiens, psychiatres ou hommes d'Eglise et se penchent, avec plus ou moins de scepticisme, sur d'étranges phénomènes : stigmatisation, lévitation...
Joachim Bouflet a un regret : il n'a pas vu les stigmates de Padre Pio. Cet historien du surnaturel sait pourtant ce qu'il doit au capucin italien, puisque sa vocation s'est largement décidée au cours d'un périple estival en Italie, en 1968. Cette année-là, jeune étudiant indécis sur son avenir, il s'est rendu à San Giovanni Rotondo, dans les Pouilles. Une amie handicapée l'avait chargé de solliciter la bénédiction du fameux Padre, pieux moine stigmatisé dont on parlait tant. Croyant, mais sceptique sur les phénomènes surnaturels, Joachim Bouflet assista à la messe mais ne vit pas les trous dans les mains de Padre Pio. "C'était un mois avant sa mort, se souvient-il. A cette époque, les stigmates n'étaient plus visibles."
Le jeune Français eut cependant la possibilité de s'entretenir quelques minutes avec le religieux. Il l'interrogea sur la véracité de récentes apparitions mariales, à San Damiano, près de Plaisance (nord-ouest). Une paysanne, Rosa Quattrini, dite "Mamma Rosa", prétendait voir la Madone apparaître sur le poirier de son jardin. "Opera diabolica" (œuvre du diable), trancha Padre Pio.
L'étudiant décida d'éclaircir l'affaire. De passage à San Damiano, il rencontra la voyante et fréquenta son entourage puis regagna ses pénates, perplexe. Aujourd'hui, il est convaincu que la paysanne était manipulée. "Je ne mets pas en doute sa bonne foi. Je pense qu'elle se faisait des projections mentales très fortes et qu'elle les prenait pour des visions surnaturelles."
Depuis cette époque, ce grand gaillard barbu, aux allures de moine débonnaire, vit dans la familiarité avec les phénomènes surnaturels. Il est même devenu consultant auprès des postulateurs chargés de présenter au Vatican les dossiers des candidats à la sainteté. Stigmatisation, lévitation, odeurs de sainteté qui émanent d'un corps, déplacement d'objets par télékinésie... Plus rien ne l'étonne.
Ils sont quelques-uns à travailler régulièrement, dans l'Eglise catholique, sur ces manifestations qui heurtent le sens commun et que l'institution ecclésiale classe pudiquement sous le vocable générique de "phénomènes mystiques". Joachim Bouflet, lui, a acquis une solide réputation de briseur d'icônes en publiant une enquête mettant en doute la réalité des apparitions mariales à Medjugorje, en Herzégovine. Son livre, intitulé Medjugorje ou la fabrication du surnaturel (Editions Salvator, 1999), lui a valu de se fâcher avec l'abbé René Laurentin, spécialiste des apparitions mariales et défenseur de la "Gospa", la Vierge yougoslave.
Dans Faussaires de Dieu (Presses de la Renaissance, 2000), M. Bouflet a également dénoncé les escrocs ou les fous abusant de la crédulité des fidèles. Il croit malgré tout à la réalité des phénomènes extraordinaires, notamment parce qu'il a longtemps fréquenté une mystique méconnue, qui a vécu dans un bâtiment préfabriqué, à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), jusqu'à sa mort, en 1983. "C'était une personne du quart monde, illettrée, se souvient-il. Sa famille était plutôt anticléricale. Je crois que ses frères la tenaient un peu pour une sorcière. Elle vivait seule avec sa mère."
Cette stigmatisée répondait au nom peu courant de Symphorose Chopin. A plusieurs reprises, M. Bouflet a été témoin de phénomènes inexplicables. Il affirme ainsi l'avoir vue s'élever à 30 centimètres du sol. D'autres fois, des lumières rayonnaient autour d'elle. M. Bouflet ne cherche pas à expliquer ou à nier. "On voit, et puis c'est tout... lâche-t-il sobrement. Nous étions plusieurs témoins. Curieusement, nous n'évoquions même pas le sujet en sortant de chez elle. Symphorose était d'une grande discrétion. Si elle apprenait que quelqu'un avait parlé d'elle à l'extérieur, elle refusait de le recevoir à nouveau. Il m'est arrivé de l'interroger sur ces phénomènes, une ou deux fois. Elle m'a répondu que ce n'était pas l'essentiel dans la vie."
La réputation de Symphorose Chopin devait pourtant se répandre dans certains cercles conservateurs. Henri d'Orléans, comte de Paris, prétendant au trône de France, entendit parler d'elle. Il souhaita la questionner au sujet de son avenir politique. Avait-elle un don de prédiction ? Toujours est-il qu'elle lui fit cette réponse républicaine : "Jamais vous ne régnerez, ni aucun de vos descendants. Dieu a sur la France d'autres desseins, car s'il n'oublie pas le passé, il ne veut pas que nous en soyons esclaves pour construire l'avenir." L'historien confesse qu'il existe "une forte charge pathologique" chez bon nombre de mystiques autour desquels se manifestent des phénomènes extraordinaires. C'est le cas, selon lui, de Marthe Robin, morte en 1981. Cette fille de paysans drômois a vécu plus de cinquante ans paralysée dans son lit, ne mangeant presque rien. Chaque semaine, du jeudi au vendredi, elle revivait la passion du Christ, avec plaies, traces de coups, sueur de sang. "Marthe Robin était une grande malade qui a en quelque sorte "surnaturalisé" sa maladie, raconte M. Bouflet. Elle avait une pathologie effroyable. Grabataire, aveugle, les jambes repliées, ramenées sous le torse..."
Le Père Bernard Peyrous est le postulateur de la cause de béatification de Marthe Robin. Ce prêtre à col romain, historien de la spiritualité et membre de la communauté charismatique de l'Emmanuel, a connu la stigmatisée de Châteauneuf-de-Galaure. "Je suis persuadé que ces phénomènes mystiques n'étaient pas liés à sa maladie, avance-t-il. Pour autant, je n'exclus pas qu'ils aient été "colorés" par elle." Le Père Peyrous préfère mettre en avant le rayonnement de Marthe Robin. Pendant cinquante ans, 103 000 personnes se sont succédé dans sa chambre obscure pour recevoir un conseil, une orientation pour leur vie.
Le docteur Philippe Wallon, psychiatre et auteur de nombreux ouvrages sur le paranormal, dont un "Que sais-je ?", fournit une explication médicale à la stigmatisation. "Le phénomène de la dermographie hystérique est connu. Quand on passe la main dans le dos du malade, son épiderme est tellement sensible qu'il se met à saigner. La stigmatisation n'est rien d'autre qu'une exacerbation des réactions physiologiques."
D'autres faits semblent défier la raison. La religieuse de l'ordre des augustines hospitalières Yvonne Beauvais, du couvent de Malestroit (Morbihan), est un cas exceptionnel, "une encyclopédie", plaisante Joachim Bouflet avant de préciser : "Je ne connais pas un phénomène mystique qu'elle n'ait pas eu !" Fabuleux destin que celui de cette femme corpulente, entrée en religion en 1925, devenue supérieure de son couvent dès 1935. Organisatrice hors pair, elle réforme les statuts de son ordre, agrandit les murs du couvent, y installe une clinique moderne. Pendant la guerre, sa communauté abrite des résistants, des parachutistes alliés, tout en soignant des soldats allemands blessés. Les faits de résistance de celle qu'on appelle Mère Yvonne-Aimée lui vaudront six médailles, dont la croix de guerre et la King's Medal anglaise. Le 22 juillet 1945, le général de Gaulle lui remet la Légion d'honneur en disant : "Ma Révérende Mère, je suis au courant de votre magnifique conduite."
Le général ignorait qu'à en croire ceux qui la côtoyaient, cette femme d'action produisait une véritable débauche de surnaturel. Stigmatisation, prémonitions, xénoglossie (le fait de parler des langues étrangères qu'on n'a pas apprises), mais aussi apparitions inexplicables de fleurs et d'objets divers qui semblaient sortir de sa bouche ou de son cœur. Rien ne lui a été épargné. Au point qu'elle fut accusée de supercherie par quelques prêtres...
Sa spécialité était paraît-il de "biloquer", c'est-à-dire de se trouver simultanément en deux lieux à la fois. Des faits incroyables mais attestés, semble-t-il, par des témoins. Au hasard des dates : le 21 juillet 1927, la religieuse est dans la cuisine du couvent, en train de remuer une crème sur le feu. Brusquement, elle semble absente, l'esprit ailleurs. Deux religieuses qui assistent à ce changement de physionomie décident d'en avoir le cœur net. L'une reste à surveiller que Mère Yvonne-Aimée ne bouge pas de sa cuisine. L'autre va voir dans sa chambre, où elle la trouve assise à sa table, en train d'écrire une lettre. "Il y a un fait irréfutable dans la vie de Mère Yvonne-Aimée, rappelle Joachim Bouflet. Elle est arrêtée par la Gestapo en février 1943 au cours d'un séjour à Paris, et enfermée à la prison du Cherche-Midi. Or on la retrouve quelques jours plus tard dans la maison de son ordre, à Paris, inexplicablement libérée..." Elle-même est incapable d'expliquer comment elle est sortie de prison.
Dans un ouvrage co-écrit avec le docteur Patrick Mahéo (Bilocations de Mère Yvonne-Aimée, Ed. François-Xavier de Guibert), l'abbé Laurentin répertorie 150 événements de ce genre chez la religieuse bretonne, dont une trentaine attestés, d'après lui, par des témoins.
Pareil cas n'ébranle pas le docteur Wallon : "La bilocation n'est qu'un aspect extrême d'un phénomène bien connu qu'on appelle le dédoublement. Cela va du sentiment éprouvé par les gens qui ne sont "pas bien dans leurs pompes" jusqu'à des rêves de vol pendant le sommeil. Nous avons des témoignages de "sortie du corps", par exemple chez les yogis. La bilocation n'est qu'un cas limite et extrêmement rare."
Mais comment rendre compte rationnellement d'un phénomène qui défie les lois de la physique ? M. Wallon fait appel à la notion - pour le moins complexe - de " corps spirituel". Ainsi, selon lui, le double pourrait être défini comme "une faculté psychique". Les personnes en état de bilocation ne se déplaceraient pas physiquement, mais projetteraient à l'extérieur "un corps subtil ou spirituel". Celui-ci, en tant que tel, n'a pas de localisation géographique, "il se situe en dehors de la matière. Or le temps et l'espace sont des catégories de la matière". Le psychiatre estime qu'on ne peut donner des "explications"de ces phénomènes, simplement des "interprétations". "Il y a un "trou" dans la physique qui permet le paranormal. Ce qu'on peut avancer, c'est que les théories actuelles ne sont pas opératoires. Les mystiques ont accès à des capacités de l'esprit qui nous sont inconnues."
Cette avalanche de merveilleux n'a pas du tout aidé Mère Yvonne-Aimée, morte en 1951, à accéder plus vite aux honneurs des autels. Au contraire. La congrégation romaine du Saint-Office a stoppé son procès de canonisation, par un décret du 1er juin 1960. Par la même occasion, il a interdit toute publication sur son cas, décision qui n'a été levée partiellement qu'en 1989. "L'Eglise cherche à avoir des saints sages. Elle ne veut pas de saints trop voyants", constate M. Wallon. En bon connaisseur des procédures vaticanes, le Père Peyrous confirme : "Quand on veut présenter une cause à Rome, il vaut mieux ne pas insister sur les phénomènes mystiques. L'essentiel est "l'héroïcité des vertus", c'est-à-dire le fait d'avoir pratiqué les vertus chrétiennes à un degré éminent."
Au cours du XXe siècle, le Vatican s'est montré très réticent à l'égard des phénomènes surnaturels, notamment sous l'influence du docteur Agostino Gemelli. Ce médecin devenu franciscain, ami du pape Pie XI, admirait les travaux de Charcot sur l'hystérie. Après avoir visité le couvent de Padre Pio, en 1920, il fit à Rome un rapport très défavorable. Le capucin italien fut tout de même béatifié en 2002.
Tout en croyant au paranormal, le Père Peyrous met en garde contre la tentation de voir du surnaturel partout. "Saint Jean de la Croix disait : "Sur 100 phénomènes surnaturels, 99 sont faux, et celui qui reste est mal interprété." Il est normal que l'Eglise catholique mette un filtre. Elle possède ses critères de discernement, toujours les mêmes. Les révélations sont-elles conformes à la doctrine chrétienne ? Leur contenu est-il moral et de bon sens ? La personne est-elle sincère ? L'atmosphère incite-t-elle à la paix et à la joie ?"
Il est un point sur lequel les spécialistes sont unanimes : ces prodiges ne sont pas propres au christianisme. On les rencontre dans d'autres religions. "Le paranormal ne se confond pas avec le spirituel, qui est le monde de Dieu", insiste M. Peyrous.
Xavier Ternisien
lemonde.fr
Les enquêteurs du surnaturel
Commencé par
ZeH
, 08 jan 2005 à 13:10
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#1
Posté 08 janvier 2005 à 13:10
En ce qui me concerne, je n'ai pas à m'inquiéter d'être un jour traitre à mes idées, J'en ai jamais eu.










