«Notre culture est égypto-chrétienne»
Anne-Marie Romero
[08 janvier 2005]
Christiane Desroche-Noblecourt, la plus illustre de nos égyptologues, n'a jamais eu peur de bousculer les idées reçues, ni de choquer. Aussi est-ce avec une grande assurance que la vieille dame «indigne», qui vient de fêter ses 91 ans et n'a rien perdu de son esprit critique, se permet d'affirmer, en conclusion de son dernier ouvrage, Le Fabuleux Héritage de l'Egypte (1) : «Contrairement à ce que nous répétons, nous ne vivons pas dans une culture judéo-chrétienne, mais égypto-chrétienne. Les Juifs et la Bible n'ont contribué en rien à l'édification du christianisme. Tout ce qu'ils nous ont légué leur venait des Egyptiens.»
Ce livre, elle l'écrit en fait «depuis 60 ans», dit-elle avec son inaltérable humour. «Arrivée à mon âge, on jette un regard synthétique sur les choses que l'on a étudiées de près durant toute une vie, et alors apparaissent les évidences.» Le propos de l'égyptologue qui fit déplacer des montagnes pour sauver les temples de Nubie, qui fit rendre les honneurs militaires à la momie de Ramsès II, venue se faire «soigner» dans un hôpital français, son propos donc était de faire l'inventaire, «après vérification», de tout ce qui, dans notre vie quotidienne, est hérité de la civilisation égyptienne.
Et le legs est bien plus riche qu'on ne le croit, à commencer par le calendrier et l'alphabet. «Alors que tous les peuples de l'Antiquité suivaient un calendrier lunaire, explique-t-elle, les Egyptiens étaient les seuls à suivre un calendrier solaire, de 12 mois de 30 jours, auxquels s'ajoutaient quatre jours «épagomènes», vers la mi-juillet, et une journée entière tous les quatre ans.» Ce calendrier, Jules César eut l'intelligence de l'adopter. L'Eglise, ensuite, le conserva, ne modifiant que la date du jour de l'An, jusqu'alors fixée au 18 juillet, jour de l'arrivée de la crue du Nil.
«Si les Egyptiens avaient adopté ce calendrier, c'est parce qu'ils étaient logiques et avaient un sens aigu de l'observation de la nature. Ils avaient commencé à compter les jours de l'inondation, ceux de la décrue et ceux de la canicule et avaient abouti à leurs trois saisons de quatre mois chacune. Et ce partage des jours a eu une influence incalculable sur leur vie, leur culture et même leurs croyances.»
Entre autres héritages profanes, il faut signaler le jeu de l'oie, qui nous a été transmis quasiment sans modification, la fabrication des briques et les étonnantes avancées de la médecine égyptienne, reconnue à l'époque dans tout le Proche-Orient : leurs médecins avaient découvert la méthode de la prise du pouls au moyen de la clepsydre qui servait d'horloge, les tests de grossesse, le traitement de la cataracte – dont le nom avait le même double sens qu'en français –, les phénomènes de la migraine et une foule de traitements ophtalmiques.
Le second grand legs profane est l'alphabet. Pour Mme Desroches-Noblecourt, il ne fait aucun doute que «son principe est né du contact entre ouvriers égyptiens et bédouins qui travaillaient dans les mines de turquoise». Etonnés devant ces signes hiéroglyphiques, elle pense que les Bédouins de Canaan ont interrogé les Egyptiens et appliqué à leur propre langue le principe d'«acrophonie» (2) qui préside à un grand nombre de hiéroglyphes. «Ils ont ensuite rapporté ce système bien plus pratique que l'écriture cunéiforme dans leur pays où il est entré en contact avec les Doriens de la guerre de Troie, descendant d'Anatolie, qui l'ont eux-mêmes transporté jusque dans le Péloponnèse.»
Mais c'est dans le domaine spirituel que les énigmes et les rapprochements sont les plus nombreux et les plus troublants. Les énigmes, d'abord : sur l'histoire de Joseph que relate abondamment la Genèse, elle a une théorie bien étayée : «Comment un pharaon égyptien aurait-il eu besoin d'un jeune étranger pour lui expliquer le songe des sept vaches grasses et des sept vaches maigres, alors que le dernier des fellahs connaissait ce rythme des bonnes crues et des mauvaises crues. Il faut donc croire que le pharaon en question était un Hyksos, autrement dit un sémite qui ne connaissait ni le climat ni le pays, et qui a fait entrer les Hébreux en grand nombre sur le sol égyptien.»
Autre grand point d'interrogation : «Pourquoi Marie, Joseph et l'Enfant Jésus fuient-ils précisément en Egypte alors que, de Nazareth, ils étaient à deux pas de l'actuelle Syrie ? Et la Bible ne nous dit quasiment rien de ces années d'étude et d'apprentissage que Jésus dut connaître dans ce pays qui régnait alors sur tous les autres par ses connaissances scientifiques et spirituelles».
Quant aux rapprochements iconographiques et dogmatiques, ils sont si nombreux que l'égyptologue dit : «Le fond christique existait en Egypte» et elle en donne de multiples preuves. Elle mentionne notamment une charmante scène nilotique, souvent rencontrée en contexte funéraire, où l'on voit un homme ou un couple en train de pêcher sur une seule ligne deux petits poissons, toujours les mêmes, le tilapia et le lates. Ils n'évoquent pas la vie bucolique que l'on imagine, mais signifient l'âme d'hier et l'âme de demain, celle de la vie terrestre et de l'au-delà. Or on connaît bien la symbolique du poisson chez les premiers chrétiens et Mme Desroches-Nobleclourt ajoute : «Ces deux mêmes poissons, toujours retenus par la même ligne, constituent le deuxième signe du grand zodiaque... du Christ en majesté dominant le narthex de la basilique de Vézelay».
De même que saint Georges terrassant le Malin, martyrisé près de l'actuelle Tel-Aviv, trouve son archétype dans un Horus harponneur de l'hippopotame, symbole du mal, saint Christophe, patron des voyageurs, a pour prototype Anubis, le conducteur des âmes préparées pour le Grand Voyage. Et les exemples abondent, «à commencer par la cérémonie de l'ouverture de la bouche et des yeux pratiquée sur un nouveau pape lors de son intronisation, telle que les Egyptiens la faisait subir à un défunt avant son inhumation».
Sachant qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre l'abondance du panthéon égyptien, Christiane Desroches-Noblecourt se dit convaincue que la divinité suprême – ce que la reine Hatschepsout avait pressenti avant Akhenaton – était une seule force divine, celle de la conjonction du dieu soleil, Amon-Rê, et de la déesse mère Isis, facteurs fécondants de la terre d'Egypte. «La théogamie, l'union d'un dieu et d'une mortelle, qu'évoquent Hatshepsout dans son temple de Deir-el-Bahari et d'autres grands pharaons pour justifier leur essence divine, n'est rien d'autre que l'Annonciation et Marie, la fille spirituelle de la grande Isis dont le culte a fonctionné jusqu'en Gaule pendant des siècles.»
Le plus extraordinaire enfin est le rapprochement qu'elle propose entre la décoration intérieure d'un sarcophage conservé au Louvre et le narthex de la basilique de la Madeleine de Vézelay. Dans le sarcophage, explique-t-elle, la déesse Nout apparaît entourée par un zodiaque qui commence, en bas à gauche, par les deux derniers signes de la saison «printemps-hiver» égyptienne, le Verseau et les Poissons, monte jusqu'à la tête de la déesse où sont peints les jours épagomènes, c'est-à-dire l'arrivée de la crue, en juillet, et redescend sur le flanc droit jusqu'au dernier signe, le Capricorne. Contrairement à l'Occident chrétien, qui commence toujours par le Bélier et s'achève par les Poissons.
«Or, à Vézelay, le grand zodiaque de pierre reproduit exactement celui du sarcophage du Louvre. Et au-dessus de la tête du Christ, trois médaillons représentent trois étranges personnages enroulés sur eux-mêmes : un chien, un homme emmailloté et une sirène. Le chien, c'est l'étoile Sotis qui annonce la crue, toujours appelée la «petite chienne», l'homme n'est autre qu'Osiris, symbole de renaissance, et la sirène, femme-poisson, annonce l'arrivée de la crue...»
(1) Le Fabuleux Héritage de l'Egypte de Christiane Desroches-Noblecourt. Editions Télémaque, 24,50 €. (2) Acrophonie : attribution à un idéogramme de la valeur phonique du premier son du terme qu'il sert à figurer. Exemple : A pour âne.
Notre culture est égypto-chrétienne

Extrait
Avant-propos
Mon propos, en écrivant ce livre, est d'introduire mes lecteurs, sans leur infliger de savantes explications, ni les fatiguer par un verbe pompeux, à la découverte des thèmes fondamentaux sur lesquels notre propre civilisation s'est construite.
L'Égypte ancienne leur apparaîtra alors comme une pionnière en raison des connaissances, de la sagesse et de l'humanisme qu'elle nous a transmis. Elle demeure la grande inspiratrice pour ceux qui désirent retrouver leurs racines.
Tout au long de mon existence d'égyptologue, j'ai été frappée, comme beaucoup de mes collègues, par l'extrême importance de la place que nulle part ailleurs, sauf en Égypte ancienne, les animaux occupaient dans la grammaire des symboles. Ensuite, pour la majorité des cas, l'imagerie de ces mêmes animaux se retrouve à notre époque, employée pour exprimer une signification très peu éloignée de son sens originel.
Les scribes et dessinateurs les utilisaient pour éterniser fables et légendes et le lointain démiurge n'avait pas hésité à sélectionner un nombre assez considérable de ces créatures pour traduire, bien souvent, la variété de ses interventions.
Loin de penser que certaines formes humaines à tête d'ibis, de scarabée, de bélier, de vache, ou encore d'homme, étaient les images de divinités, limitées chacune à leur seul domaine, les clercs savaient que ces figurations évoquaient l'infinité des expressions du divin.
Partant du visible pour exprimer l'imaginaire, tablant sur le modèle tangible afin d'exprimer un message suggéré, c'était utiliser la traduction la plus claire lorsqu'il s'agissait d'aborder l'inconnu de l'au-delà vers lequel l'Égyptien aspirait. Pour ce faire, il convenait d'en forger les moyens d'accès.
Parfois transformé dans cette mémoire millénaire et collective, on retrouve le sujet fidèlement rapporté par un Ésope et même repris plus tard sous la plume d'un La Fontaine, sans perdre pour autant le sens profond de sa signification. Ainsi, l'image de la petite chienne évoqua-t-elle, dès la préhistoire, l'étoile Sothis (Sirius) maîtresse de l'année solaire : de nos jours, elle continue à donner, dans le ciel, son nom à la « constellation du (Grand) Chien ».
Par ailleurs, pendant des millénaires, la scène rituelle de la « capture » du poisson Inet (tilapia nilotica) animait le décor des chapelles funéraires et permettait aux défunts de reprendre possession de leur âme. Or, dès les premiers temps du Christianisme, on retrouve en Égypte sur les murs des calludes monacales, la présence de cette âme sous l'aspect du poisson Ichthus, symbole de Jésus renaissant et victorieux.
Parfois, les images groupées de ces animaux illustrent le sujet essentiel d'un mythe. Ainsi, à la vision d'un petit cercopithèque accroupi, paraissant converser avec une lionne, toutes mamelles pendantes, le dessinateur désirait évoquer le moment essentiel du très populaire « mythe de la Déesse Lointaine ». Je le résume : le Démiurge vivait heureux dans son palais, et sa fille aussi belle que généreuse distribuait à tous la joie de vivre. Mais cette existence dorée lassait la pétillante princesse, qui un jour s'enfuit vers le grand sud. Le désespoir alors s'installa dans le palais et tout le pays. En dépit des nombreux messages du puissant souverain adressés à sa fille bien-aimée, cette dernière, ivre de liberté, refusait de revenir au bercail alors que le bonheur, la joie de vivre avaient fui l'Égypte entière. Enfin, le dernier émissaire du roi, le singe de Thot, esprit divin par excellence, finit grâce à son habileté bien connue, par convaincre l'infidèle, en lui contant mille fables attrayantes tout en l'entraînant jusqu'à la frontière de l'Égypte, où elle fut apaisée par les eaux de la première cataracte du Nil.
Pour l'Égyptien de jadis, la seule image du cercopithèque en conversation avec une lionne, suffisait à l'évocation de toute l'histoire d'où le mythe était tiré.
Une allusion d'un tout autre type résume, d'une façon encore plus concise, la même histoire, à savoir : le retour de la Crue du fleuve, donc aussi l'apparition du Jour de l'An. Il suffit de considérer au milieu de la liste des mois de l'année, les deux signes mitoyens occupant le centre, c'est à dire le Cancer (lire : le Scarabée) et le Lion (ou la lionne). Le Scarabée est l'évocation de l'instant où le soleil apparaît à l'aube, à la fin de « la dernière heure de la nuit », lorsque ce coléoptère pousse sa « boule », évoquant ainsi l'astre diurne. Il est suivi du signe du Lion (ou lionne) qui se manifeste alors, évoquant l'incroyable force et richesse des eaux bouillonnantes de la nouvelle crue qui va fertiliser l'Égypte pendant quatre mois (saison Perat) et ramener dans le pays la joie et la richesse.
Le panorama de ces symboles animaux qui nous sont parvenus est naturellement loin de constituer le seul héritage du pays des Pharaons. Cet héritage se manifeste dans une infinité de domaines, et même des plus essentiels au regard de notre civilisation : ainsi l'établissement du calendrier solaire, ou l'origine des signes de notre écriture. Mais il faut encore citer parmi bien d'autres sujets la sagesse, la médecine, les motifs architecturaux, de nombreuses coutumes, la chimie, l'influence sur les Hébreux et naturellement le phénomène religieux.
L'Égypte, plus encore que ses voisins, s'évertuait à pratiquer la multiplicité des approches, autrement dit à utiliser diverses images pour exprimer les mêmes thèmes, les mêmes notions. Le mythe osirien en est une des plus illustres applications. Il s'agit de la perpétuelle lutte du dieu bienfaisant contre le malin, la mise à mort du dieu et l'espoir en la renaissance du dieu martyr.
On se souviendra que le plus important des cinq principes divins qui furent mis au monde par la Voûte céleste (Nout) était le premier-né, Osiris, qui devint le protecteur et le bienfaiteur du pays. Son frère cadet, Seth, représentant avant tout la perturbation (mais une perturbation nécessaire !), nourri d'une permanente jalousie envers son aîné, tenta de l'assassiner à deux reprises ; en définitive, l'ayant découpé en seize morceaux (quatorze morceaux rapporte parfois la légende), il jeta ces derniers dans le Nil.
Cependant, Isis, sœur épouse du dieu bienfaisant, veillait ; transformée en oiselle, elle repêcha les morceaux du corps de son époux et en fit la première momie. Désormais Osiris régna sur les morts dans l'au-delà, après les avoir fait passer en jugement. Il devint leur maître, protecteur et modèle. Chaque année, les humains savaient qu'il s'affirmait avec l'Inondation. Ainsi pour demeurer dans son sillage, les défunts se manifestaient également dans la crue et participaient à la croissance du pays.
La religion osirienne était née. Cependant la descendance d'Osiris sur terre n'avait pas été assurée. Aussi, par sa légendaire magie, Isis réanima quelques instants la momie de son époux, et put grâce à ce miracle mettre au monde un fils, Horus, sur le trône terrestre de son père.
Parmi ce survol de sujets divers empruntés à des domaines bien différents et nécessaires pour alerter la curiosité du lecteur, il se présente tant de coïncidences qu'il est impossible de ne pas leur reconnaître des origines communes indéniables. Les points communs qui relient ces chapitres seront, je l'espère, très accessibles et paraîtront même assez surprenants en raison de leur contexte inattendu et de surcroît souvent émouvant au rappel d'une pensée, et de rites, ayant pu inspirer l'expression de l'ère chrétienne.
Christiane Desroches Noblecourt
Dès 1938, Christiane Desroches Noblecourt passe plusieurs mois par an sur les chantiers de fouilles en Égypte.
À partir de 1954, elle va consacrer vingt ans de sa vie, en collaboration avec l'Unesco, au sauvetage des temples menacés par la construction du barrage d'Assouan.
Elle va s'occuper des antiquités égyptiennes au Musée du Louvre en tant que conservateur, puis conservateur en chef, et sera chargée de deux grandes expositions : Toutânkhamon en 1967 et Ramsès II en 1976.
Elle va poursuivre, à partir de 1970, ses activités sur les sites de fouilles égyptiens avec son équipe du CNRS et du CEDAE (Centre de Documentation et d'Etude de l'Art Egyptien).
Commandeur de la Légion d'honneur, médaillée de la Résistance, médaille d'or du CNRS, grande médaille d'argent de l'Unesco, Christiane Desroches Noblecourt est l'auteur de très nombreux ouvrages consacrés à l'Égypte ancienne :
Toutânkhamon, vie et mort d'un pharaon
La Grande Nubiade
La Femme au temps des pharaons
Amours et Fureurs de La Lointaine
Clés pour la compréhension des symboles égyptien
La momie de Ramsès II
Ramsès II, la véritable histoire
Hatshepsout, la reine mystérieuse










