Citation
Par Charles Danten
18-03-2005
Image70 % des gens finissent en moyenne deux ans après l'obtention par se débarrasser de leur animal, un phénomène qui se reflète dans la moyenne d'âge des animaux de compagnie. Ainsi, d'après plusieurs études américaines, 50 % des chiens et 75 % des chats ont moins de trois ans (âge qui correspond, chez l'humain, à 26 ans). Seulement 5 % de la population de chats et de chiens arrive à vivre jusqu'à douze ans (soit 65 ans en années humaines). Ces chiffres sont assez surprenants dans la mesure où la durée de vie potentielle du chien, quelle que soit la race, est génétiquement de vingt à vingt-cinq ans et celle d'un chat de 25 à 30 ans. En d'autres termes, même si nous prétendons les aimer comme nos enfants, peu d'entre eux ont les mêmes privilèges que ces derniers. Ce sont des enfants sur lesquels on peut exercer plus de droits que de devoir et on leur permet rarement de vivre très vieux. S'ils deviennent malades ou trop encombrants, ou dès qu'ils perdent leurs caractéristiques juvéniles irrésistibles et émouvantes, que l'intérêt du nouveau s'estompe, bref s'ils ne rendent plus heureux leurs maîtres pour une raison ou une autre, la société jette ses enfants et les recycle comme n'importe quel bien de consommation.
À ce propos, Roger Caras, président de la Société humanitaire des États-Unis, dit:
«La cruauté est devenue une façon de vivre acceptée et tolérée. Pourquoi agissons-nous de cette façon? À New York, plus de 100 000 animaux par année sont abandonnés à la SPCA. Notre culture est celle de la consommation et du jetage après usage. Nous jetons nos femmes et nous jetons nos enfants. Nous achetons des sacs de rasoirs en plastique, pas des lames, que nous utilisons une fois et que nous jetons après usage. Nous achetons des brosses à dents jetables, tout est jetable et les animaux le sont aussi. Ce qu'il faudrait savoir c'est pourquoi nous sommes devenus une civilisation de consommation qui jette les animaux qu'elle adopte comme s'ils étaient de vulgaires sacs en plastique.»
Les fourrières
La mission initiale des fourrières était de contrôler par l‘éradication la propagation de la rage. Dans les pays pauvres c‘est toujours leur mission principale mais en Occident, surtout depuis les années cinquante, le rôle principale de ces établissements est le contrôle de la surpopulation et la relocalisation d‘une petite minorité d‘animaux abandonnés par leur maître ou trouvés dans les rues. À cette époque, on attribuait correctement la surpopulation d'animaux de compagnie à un manque de contrôle des naissances et des programmes de stérilisation et d'éducation furent implantés dans le but d'y remédier jusqu'à ce qu'on s'aperçoive, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, que le problème principal n'était plus seulement l'effet d'un surplus de production au niveau des propriétaires mais surtout l‘effet d'une sur production par les éleveurs et d‘une surconsommation résultant d'une promotion très agressive. La stérilisation des animaux, quoique toujours utile et nécessaire, a donc un impact erroné sur le contrôle de la surpopulation. Selon les docteurs vétérinaires américains G.J. Patronek et A.N. Rowan, cette intervention, teintée d‘humanisme, est plutôt devenue un palliatif qui contribue vicieusement à la consommation. La stérilisation est un traitement pour la fièvre et non pour la maladie. Curieusement, ce fait est ignoré non seulement par les sociétés humanitaires mais par les vétérinaires qui étudient ces problèmes avec l'aide financière des fabricants pharmaceutiques et autres. Cette mutilation fait partie d'un mécanisme social dont la fonction implicite est de cautionner la consommation en soulageant et en adoucissant les sentiments de culpabilité qui pourraient l'accompagner. En accomplissant son devoir, en faisant stériliser son animal, en adoptant un animal dans un refuge, le consommateur a l'impression erronée d'avoir fait sa part pour réduire la souffrance des animaux. Il peut ensuite céder à son plaisir, la conscience en paix. La stérilisation, c'est comme aller à l'église tous les dimanches pour mieux pécher pendant le reste de la semaine. Les refuges et les sociétés humanitaires comme la Société de Prévention de la Cruauté envers les Animaux (SPCA), les activités des militants pour les droits des animaux comme Brigitte Bardot par exemple, ont la même fonction sociale inconsciente : apaiser les remords de conscience de la société pour mieux lui permettre de donner libre cours à sa passion pour les animaux. Grâce à leurs activités, le public a le faux sentiment que quelqu'un s'en occupe et que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Loin des yeux, loin du cœur, le consommateur n'a plus rien pour freiner sa passion. Or, aucun de ces groupes ne s'adresse aux vrais enjeux se limitant pour la forme à des amendements en périphérie. Entre temps, la situation ne fait que s'aggraver. La défense des animaux et la stérilisation, les chartes de droits et de bonnes intentions, la fonction du vétérinaire sont dans ce sens une forme de sentimentalisme, autrement dit, un moyen de continuer à aimer les animaux sans en payer le prix : ne plus en avoir. En outre, comme l'explique Joe Swabe, une sociologue hollandaise qui s'intéresse aux relations homme-animal de compagnie, il faut dire aussi que cette mutilation sert bien aussi les besoins du maître qu‘indispose une sexualité beaucoup trop manifeste. Cette intervention facilite le contrôle des enfants en éliminant les comportements naturels qui dérangent. Les odeurs de l'urine, l'agressivité des bêtes non castrées, leur besoin inné d‘explorer le territoire ne sont pas compatibles avec la vie en société. La masturbation des animaux qui s'ennuient et de ceux qui cherchent à s'accoupler avec leur maître, les saignements de la chienne en chaleur, les continuelles vocalises de la chatte en chaleur incommodent le maître qui, avec la bénédiction et l‘aide du vétérinaire, choisit de transformer son enfant en une «forme» plus acceptable.
La maladie de l'euthanasie
La majorité des animaux abandonnés sont confiés aux fourrières où ils seront à plus ou moins long terme mis à mort. Il s'agit souvent de chiens adolescents d'à peu près un an et demi, impétueux et débordants d'énergie, mal éduqués, désobéissants et exigeants, qui ne ressemblent plus au petit «bébé» d'autrefois, acheté par caprice au magasin du coin, chez le voisin ou adopté à l'occasion d'une visite à la Société de Protection et de Prévention de la Cruauté envers les animaux.
Tous ceux qui ne sont pas adoptés ou utilisés pour la recherche sont détruits. Dans les nations pauvres, telles que la Russie, le Népal, l'Inde, l'Afrique et le Mexique, l‘éradication des animaux errants ou abandonnés par leur propriétaire se fait selon des méthodes semblables à celle qui avait cours au début du siècle en Occident. À New York, par exemple, on donnait une prime de 50 cents pour chaque animal errant capturé. Les chiens et les chats étaient jetés vivants dans d'immenses caisses, puis submergés et noyés dans les eaux de la East River. De véritables chasses étaient organisées dans les villes et les campagnes. Le shérif et ses hommes étaient mobilisés pour pourchasser et abattre les parias à quatre pattes.
La mise à mort par balle, par injection de strychnine, par noyade, par électrocution, par étouffement dans un sac fermé, etc. sont des méthodes couramment employées par les nations plus pauvres. Même en Occident, et même si ces moyens ne sont pas recommandés, la mort par asphyxie à l'oxyde de carbone (gaz d'échappement du moteur d'une voiture), par injection de strychnine ou dans une chambre de décompression est encore fréquemment infligée. Les animaux à qui l'on injecte de la strychnine meurent dans des convulsions violentes et à bout de souffle dans des délais pouvant parfois atteindre cinq heures. L'injection au penthotal, un barbiturique, tue sans peine et sans douleur. Malheureusement, comme on ne peut piquer qu'un seul animal à la fois, il n'est pas toujours possible de recourir à cette méthode à cause du grand nombre d'animaux qu'il faut tuer.
Le mot «euthanasie» qui suggère une mort douce et qui se définie comme l'acte de provoquer la mort d'un malade incurable pour abréger son agonie ou lui épargner des souffrances extrêmes sert, dans le cas des animaux, à masquer le mobile véritable de cet acte. En effet, ce mot qui donne l'illusion d'un grand humanisme est un euphémisme impropre pour caractériser la fin d'un nombre phénoménal d'enfants amenés dans les fourrières pour y finir brutalement leurs jours. Même la mort douce et sans douleur, par injection de penthotal, est un euphémisme qui sert à adoucir un acte d‘une grande barbarie et le mot n‘est pas trop fort.
Les fourrières, les refuges et les sociétés protectrices sont des marchés du chien d'occasion, des lieux d'extermination, des abattoirs, la solution finale d'une société très cruelle par son hypocrisie et son raffinement. Débordés par la demande, ces camps de la mort ne sont pas en mesure de respecter leur mission première, sauf en de rares exceptions et seulement dans les pays les plus riches. Les gens, incognito, abandonnent leurs enfants dans ces dépotoirs publics, en pensant à tort qu'ils y trouveront un refuge, un havre de paix en attendant d'être adoptés. Ils repartent la conscience tranquille (et prêts à récidiver), libérés de toute responsabilité, le poids émotif de cet abandon transféré sur le personnel de la fourrière ou du refuge.
Il est très difficile d'évaluer avec précision l'ampleur de la «maladie de l'euthanasie», car il y a très peu d'études et encore moins de statistiques fiables. En Amérique du Nord, entre 11 et 20 millions de chiens et de chats ou, selon d'autres, entre 10 % et 25 % de la population totale de chiens et de chats, c'est-à-dire entre 11 et 27 millions d'animaux par année, sont mis à mort. C'est au Québec qu'on retrouve un des taux d'éradication le plus élevé en Amérique du nord. Selon les chiffres de M. Pierre Barnoti, le directeur de la SPCA de Montréal, entre 350 000 et 500 000 chiens et chats pour un roulement annuel de 27 %. À ces chiffres, il faut rajouter ceux des autres espèces moins familières, comme les oiseaux, les lapins, les rongeurs, les reptiles, les furets, les primates et tous les autres qui représentent à l'heure actuelle plus de la moitié du chiffre total des animaux de compagnie. Un néant statistique qui est en soi assez significatif entoure le sort de ces bêtes, y compris celui des chevaux de plaisance. Ces chiffres n'incluent pas les animaux mis à mort dans les cliniques vétérinaires.
L‘élimination des enfants morts
La logistique associée à la disposition de tous ces animaux morts - en Amérique du nord entre 100 000 et 200 000 tonnes métriques par an soit 4 à 8 Titanic pleins, assez pour recouvrir l'Île de Montréal - a pris des proportions démesurées. Un certain nombre sont incinérés, d'autres sont enfouis dans des dépotoirs ou encore vendus aux équarrisseurs qui les recyclent en farine de viande, d'os, de sang qu'ils revendent à l'industrie des aliments pour bêtes. Une étude récente qui souligne les obstacles insurmontables associés à la disposition de ces cadavres encombrants suggère une autre solution finale de rechange, le compostage:
«L'expérience acquise avec la volaille et le cochon démontre que le compostage [des animaux de compagnie] est un moyen pratique et fiable qui accélère le taux de décomposition des carcasses et qui fournit un produit qui peut être recyclé sur les terres agricoles. À moins de couper les carcasses en petits morceaux, le temps de décomposition devra être augmenté.»
L'industrie des animaux de compagnie possède ses propres croque-morts, ses cimetières et ses services d'incinération, mais, en général, ces options trop chères sont loin d'être les préférées du public. Plusieurs vétérinaires offrent un service d'incinération à leurs clients, une pratique qui soulève des problèmes d'éthique assez évidents. Il peut en effet être mal vu de soigner d'un côté, puis de profiter de l'autre de la disposition du corps. Une autre option consiste à faire empailler son animal; la naturalisation est de plus en plus populaire, surtout en Europe, auprès de ceux qui souhaitent garder un souvenir tangible de leur enfant . Enfin, certains suggèrent d'écouler les chiens et les chats abandonnés sur le marché de la viande en Corée et en Chine. Ce marché offre des possibilités financières intéressantes et cette option est étudiée avec beaucoup de sérieux.
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