Posté 27 novembre 2006 à 16:25
Merci Lambjork pour ton interêt et ton soutient. Voici la fin de mes recherches.
« Duo sunt in homine » (Saint Thomas d’Aquin Somme théologique II, II, 26, 4)
« Sache donc que… il y a en nous deux hommes » (Maître Eckhart)
« Dans les derniers jours, les hommes aimeront leur propre soi, ils seront égoïstes » (Tim. 3, 1-2)
Après cette longue digression autour de la Brihadâranyaka Upanishad, je me propose de vous parler de ces souffles plus précisément. Et du rapport entre le Souffle (l’Atman) et les Souffles.
LES SOUFFLES ET LE SOUFFLE
« Tous ces souffles sont les activités ou œuvres (karmâni) de la vision, de l’audition, etc., (…) ; séparément ils sont mortels, et c’est seulement le Souffle médian que la mort ne peut saisir ; c’est d’après lui, en tant que leur chef que les autres sont appelés « Souffles » (BU I,5, 21). (…) En nous ces Souffles sont ainsi de nombreux « soi » partiels mais ils agissent de manière unanime pour le Souffle (ou la Vie), en étant « à lui », (…) l’éminente supériorité du Souffle lui-même est soulignée dans de très nombreuses recensions du mythe des luttes des Souffles entre eux : cela prouve immanquablement que le Souffle est la puissance la meilleure et la seule essentielle, car l’organisme peut survivre s’il est privé de l’un quelconque d’entre eux, mais seul le Souffle peut maintenir droit le corps qui s’écroule à son départ. C’est, en réalité, le Souffle qui s’en va lorsque « nous rendons l’âme », et , en partant, il déracine les Souffles et les emporte avec lui en ce qui est à la fois leur mort et la notre (BG, XV, 8, etc.). Rien de « nous » ne subsiste lorsque « nous, qui n’existions pas avant notre naissance, et qui, dans notre association avec le corps, sommes des mixtes et possédons des qualités, nous n’existerons plus mais serons introduit dans le renaissance par laquelle, nous unissant aux réalités immatérielles, nous deviendrons non composés et sans qualités » (Philon, De Cherubim 114,115) » (A. K. C. « La signification de la mort » p 30-33).
Il ajoute en note 50 : « Dans toute la tradition que nous considérons ici, il n’y a aucune doctrine de la survie ou « réincarnation » des personnalités, mais seulement de la Personne, le seul transmigrateur ; le fait d’admettre la nature composite et changeante de la personnalité humaine, et sa corruptibilité qui s’ensuit, conduit au problème global de la mortalité, qui peut être exprimé dans la question : En qui partirais-je, lorsque je partirai (Prashna Upanishad VI, 3) et "par quel soi le monde-de-Brahma est-il accessible ?" (Sutta-Nipâta 508), moi-même ou bien le Soi ? La réponse chrétienne orthodoxe est, bien entendu, que « Personne n’est monté au ciel, si ce n’est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’Homme, qui est dans le ciel » (Jean 3, 13). (…) cette résurrection est, en vérité, « à partir des cendres » (Somme théologique III, supp. 78,2) et en un « corps entier et complet » mais n’est pas différée, et n’est pas une reconstitution de « ce » corps ou de « cette » personnalité mais de notre « autre Soi », le « Soi immortel » de ce soi, en un corps immortel d’« or » (lumière, gloire) ne manquant de rien, mais étant entièrement immatériel. La discrimination des « sauvés » et des « damnés » est de même immédiate ; les sauvés sont ceux qui ont connu le Soi (jam non ego, sed Christus in me, de Saint Paul), les damnés sont ceux qui ne se sont pas connus eux-mêmes et dont, par conséquent, rien ne peut survivre lorsque le véhicule se désagrège et que le Soi s’en va. ».
Sur ces deux passage l’on peut directement faire un rapprochement entre le Souffle et ces phrases de la genèse : YHVH « souffla dans les narines le souffle de vie » (II, 7) pour créer l’Adam et « dans leurs narines était le souffle de vie » (VII, 22). Et même avec le « vent de Dieu tournoyant sur l’abîme » (I, 2). Ce et ces Souffle(s) sont liés au symbolisme du corps comparé à un instrument à vent, ainsi dans Jacob Boehme, Signatura rerum XVI, 3-7 : « comme un instrument à vent, de timbres ou notes diverses et variées, est actionné par un seul et unique souffle, de sorte que chaque note, oui, chaque tuyau, a sa tonalité particulière… et cependant sont un dans le divin verbe, son ou voix, éternellement énoncé, de Dieu ; car un seul et unique esprit porte le grand nom de Dieu ». Sur les sept Souffles ou sept rivières on peut également les mettre en rapport avec les sept planètes traditionnelles comme le font les Védas, Philon, Hermès et bien d’autres… Et c’est donc par ces planètes que les événements terrestres sont influencés dans l’astrologie traditionnelle qui est loin d’être une science de l’avenir ou de la divination mais bien avant tout une science du moment présent et du Principe. On peut également faire un rapprochements entre ces Souffles et les planètes avec les « sept Lettres Doubles » du Sepher Yetsirah, qui parle également des sept ouvertures et des antithèses auxquelles la vie de l’homme est exposée (la dualité) à travers elles. Sur le rapport entre la dualité et ces Souffles nous trouvons : « dans la mesure où il (le spectateur) se considère comme étant cet homme (l’âme ou les Souffles), Un tel, dans cette mesure même il s’identifie à ses expériences et à ses passions, « il s’entrave lui-même, tel un oiseau dans le filet », et en tant que « soi élémentaire » il est accablé par la fatalité, le bien et le mal, et toutes les « paires » de contradictoires. » (A. K. C. ibid. p27-28) ; et la note 39 : « C’est précisément des « paires » de contraires que l’Homme Libéré est délivré, en d’autres termes « du nom et de la forme », de la tyrannie des choses pouvant être définies en termes de ce qu’elles sont-et-ne-sont-pas, tels que grand et petit, plaisir et peine, bien et mal, et autres « valeurs ». ».
LE CHAR
Le char est également un symbole souvent utilisé et que l’on retrouve chez Platon comme dans l’inde. Le corps est le char lui-même, le Soi le voyageur à qui appartient le char et qui en connaît la destination, et l’Intellect est le conducteur qui tient les rênes par lesquels les chevaux, les Souffles, les coursiers des sens sont réfrénés et guidés. « Les chevaux peuvent avoir été bien dressé ou non, tandis que l’Intellect lui-même, de par sa double qualité, humaine et divine, pur et impur, peut ou bien laisser les chevaux s’écarter de la grande route pour pénétrer dans les champs païens, ou bien les diriger au nom de l’Esprit. » (A. K. C. ibid. p33-34) ; et la note 51 : « Dans le bouddhisme, le char est l’exemple typique de l’erreur de l’ego : Il n’y avait pas de char avant qu’il fut construit, et il n’y en aura plus lorsque finalement il s’écroulera en morceaux, et de même pour l’« âme » ; tous deux sont des expressions conventionnelles pour ce qui n’est pas une essence mais seulement un processus causalement déterminé. »
On pourrait, je pense, développer indéfiniment ce thème de la « constitution de l’être humain » selon la tradition et à travers elle relever les différences essentielles qui existent entre ces doctrines et la « théorie de la réincarnation » ; et qui montrent, selon moi, que cette « théorie » est loin d’être traditionnelle.
LE BUT DE L'HOMME
Mais je voudrais, pour finir mon intervention, aborder ce que les traditions enseignent du but de l’homme et de son « travail ». L’exemple du char que je viens de citer nous montre le « travail » à effectuer : contrôler les chevaux. Le but est donc d’atteindre la maîtrise de soi à travers la grande guerre sainte (djihâd). On trouve, comme je l’ai déjà signalé, dans toutes les traditions l’importance de distinguer l’ego du Soi et de « tuer » cet ego ou de contrôler ses passions. On peut voir dans la phrase da l’évangile : « l’homme ne vit pas seulement de pain… » cette distinction et que le fait de nourrir notre spiritualité et notre Soi est primordial. L’exemple des deux oiseaux (les deux soi) sur la même branche dont un mange le fruit et l’autre le regarde du Rig Véda parle de la même chose et peut-être mit en rapport avec l’histoire d’Adam et Eve dans la genèse qui mange le fruit et souffre en conséquence. Et Platon dans Phèdre (246), où l’on retrouve l’image du char et des chevaux, nous parle du choix des nourritures en fonction de la partie de notre âme que nous nous proposons d’alimenter le plus.
LE LIBRE ARBITRE ET LA DESTINNEE
Cela conduit au problème du libre arbitre et de la destinée.
« La conception traditionnelle du destin ne comporte aucune notion, selon laquelle il pourrait y avoir une injustice. (…) trouver à redire à notre destin, c’est trouver à redire à notre propre nature et vouloir n’être jamais né. Comment pourrions-nous être né autrement qu’à un moment et en un lieu donnés, et avec des possibilités et « aptitudes » données ? Notre Destin est seulement « ce qui nous advient » et « ce que nous sollicitons » ; « il n’y a pas de portes spéciales pour la calamité et le bonheur ; ceux-ci arrivent comme les hommes eux-mêmes les font venir » (Tai-Shang, SBE, IX, 235). (…) Pour l’Intellect il n’est rien d’impossible, ni d’élever l’âme de l’homme au dessus de la Destinée, ni, si l’âme, comme cela arrive parfois, n’y fait pas attention, la soumettre à la Destinée » (Hermès, lib. XII, 1, 5, cf X, 19, ainsi que Platon, Phédon 83a).
La doctrine traditionnelle affirme qu’il y a une cause première qui est directement la cause de notre Etre, mais c’est seulement de façon indirecte, au travers de l’opération des causes secondes ou médiates, avec lesquelles elle n’interfère jamais, qu’elle est la cause que nous soyons ce que nous sommes. (…) Du point de vue indien, Dieu n’est pas celui qui fixe arbitrairement les destinées mais simplement « le surveillant du karma ». En d’autres termes, comme le dit Platon, tout ce que fait le joueur de Dames cosmique, et cela est « un travail merveilleux et aisé », est « de déplacer celui qui s’améliore en un lieu meilleur, et celui qui empire en un lieu pire, selon ce qui revient à chacun, et en assignant, de la sorte un destin approprié… Car selon la direction de nos désirs et la nature de nos âmes, chacun de nous devient tel sujet… l’être divinement vertueux étant transporté par une sainte route en un lieu meilleur » (Lois 903, 904). Pareillement, aussi, dans la doctrine chrétienne, « Le Destin est la mise en ordre des causes secondaires en vue des effets prévus par Dieu » (Som. Théol. I, 116, 4), « sans quoi le monde aurait été privé de la perfection de la causalité » (Som. Théol. I, 103, 6 ad 2).
Nous sommes donc à la merci de notre propre volonté particulière ; lorsque les puissances sensitives ont les rênes lâchées, chaque fois que nous faisons ce que nous voulons, ou que nous convoitons par la pensé, dans la mesure où toute notre conduite –bonne ou mauvaise- est dépourvue de principe, nous ne sommes pas des agents libres, mais les sujets passifs de ce qui est justement appelé nos « passions ». Telle est la seule doctrine orthodoxe, à savoir que l’homme, tel qu’il est en lui-même, « cet homme-ci » qui ne sait pas ce qui est vrai mais seulement ce qu’il aime à penser, qui ne sait pas ce qui est juste mais seulement ce qu’il a envie de faire, « cet homme-ci », donc, n’est pas un homme libre et il ne fait aucun choix, mais est tiré et poussé par des forces qui ne lui appartiennent pas parce qu’il ne les a pas maîtrisées. Saint Augustin, ainsi, demande : « Pourquoi, alors, des hommes misérables osent-ils s’enorgueillir de leur « libre arbitre » avant qu’ils soient libres ? » (De spiritu et littera 52) ; Boèce explique que « Une chose est d’autant plus libre du Destin qu’elle est plus rapproché du Pivot. Si elle se fixe à la stabilité de l’Intellect Suprême, elle transcende la nécessité du Destin » (De consolatione philosophiae IV, 6) et saint Thomas d’Aquin dit : « La volonté est libre pour autant qu’elle obéit à la raison, non pas lorsque nous faisons ce que nous voulons » (Som. Théol. I, 26, 1). « L’esprit est de bonne volonté mais la chair est faible » (Matt. 26, 41) ; i. e., selon les termes des symboles classiques, les chevaux ne sont pas dressés. » (A. K. C. ibid. p63-66).
Ainsi, notre volonté propre n’est pas considérée traditionnellement comme une liberté ou un libre arbitre mais bien comme une sujétion aux sens et aux passions et ces Souffles sont définis comme la Destinée. Il n’y a en nous qu’un libre arbitre qui est ce Soi et auquel nous pouvons dire « que ta volonté soit faite ». Car comme le dit Rûmî : « Quiconque n’a pas échappé à la volonté (propre), n’a aucune volonté (libre) » (Dîvân, Ode XIII). Selon Platon, l’homme est libre seulement lorsqu’il a remporté la victoire sur le plaisir (Lois 804c). Et les évangiles : seulement « là ou est l’Esprit est la liberté » (Gal. 5, 18), etc.… La question reste de savoir : « qui gouvernera, le meilleur ou le pire » ? (Platon, République 431ABC, Lois 644E, etc.…)
LA MAITRISE DE SOI
Tel est le problème de la maîtrise de soi, de la guerre des Dieux et des Titans, des Dévas et Assuras, des Anges et des Démons (et de la démonologie traditionnelle qui n’est pas de la sorcellerie en soi) en nous. Et cette bataille sera gagnée lorsque nous pourrons dire avec saint Paul : « Je vis, et cependant ce n’est pas moi, mais le Christ en moi » (Gal. 2, 20). La philosophie est donc l’art de mourir : « Les véritables philosophes s’exercent à mourir et la mort est moins terrible pour eux que pour aucun autre homme… et étant toujours très désireux de délivrer l’Ame, la libération et la séparation de l’âme d’avec le corps est leur principal souci » (Phédon 67DE), Et l’injonction du Mathnawî (VI, 723) : « Meurs avant que tu ne meures ». Car nous devons être « nés de nouveau » ; et une naissance qui ne soit pas précédé par une mort est inconcevable. Il s’agit de mourir à soi. Et fait référence à l’initiation (naître à nouveau, deux fois né dans l’hindouisme et ailleurs), de mourir à son moi et de consentir à « se renier soi-même », et d’accepter que le « je » et le « mien » sont des concepts sans fondement. Voir également la Bhagavad Gîtâ sur l’inaction dans l’action et la non recherche des fruits de l’action (III, 4, 20, 25, VI, 2, II, 47, 50,…), « ne fais rien et toutes choses seront faites » (Wu Wei). L’ascète traditionnel est un « ouvrier » qui « ne se préoccupe pas du lendemain » (Matt. 6, 34) et BG V, 13). Tout cela est « l’objectif suprême et traditionnel de l’éducation humaine » et le but de l’initiation.
Voila. J’espère avoir montré avec suffisamment de clarté que les religions bien loin de nous "forcer à croire en des fables", nous demande au contraire de comprendre ces "histoires", très profondes et ayant énormément de sens, avec notre Intellect (notre cœur). Et bien loin d'être des "bobards dans le but d'assouvir une domination politique", elle parle, comme toutes les traditions, avant tout des fins dernières de l'Homme, de la constitution du Cosmos à partir du principe, etc... Et nous donne les moyens de comprendre et de vivre tout cela.
La vision de l'enfer et du paradis peut être entendue de manière beaucoup plus juste que la croyance populaire, et prendre un sens réellement spirituel et initiatique où le combat se passe aujourd'hui et la rétribution des élus et des damnés directement après la mort dans l'éternel présent, comme je l'ai indiqué.
Et je pourrais formuler la même remarque sur l'ancien testament qui est une mine d'informations et de données très précises et traditionnelles de l'homme, de Dieu et du monde. Et le but de tout cela n'est pas de "maintenir le fidèle dans la peur de Dieu". C'est en faire une lecture très limitée que de dire cela et vouloir rejeter ces textes comme le bébé avec l'eau du bain serait bien dommage... Je pense que l'ancien et le nouveau testament ne sont pas à rejeter parce qu'on ne les comprend pas ou parce qu'ils nous choquent dans notre ignorance, mais plutôt à méditer pour pouvoir les comprendre.
Ces "fables (qui) passeront moins bien dans l'avenir", j'espère de mon coté qu'elles seront revivifiées dans l'Esprit et ne soient plus comprises comme des fables mais comme des doctrines fournissant un moyen pour mieux se connaître et pour trouver sa divinité et la divinité elle-même... Et cela dans un avenir proche.
Je reste à votre disposition pour tout éclaircissement supplémentaire ou interrogation.
PS : je donnerais la définition de tradition une autre fois... Encore désolé, mais je voulais finir cela avant de répondre à cette question.