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Le droit à ne pas souffrir
Au cours des derniers siècles, le combat pour l'égalité des droits entre humains a considérablement progressé. La déclaration des droits de l'homme a permis de donner officiellement à chacun les mêmes droits, indépendamment de notions aussi arbitraires que la couleur de la peau, le sexe ou le degré d'intelligence.
Par contre, aucun droit n'a été reconnu officiellement aux représentants des espèces autres que l'espèce humaine. Ces êtres sont d'ailleurs intensivement exploités par les humains (à des fins très diverses,
Le problème est que tous les animaux dotés d'un système nerveux et d'un cerveau sont, à l'instar de l'homme, capables d'endurer de la souffrance.
Or, la souffrance est toujours aussi désagréable à endurer, que l'on soit un homme, un porc ou un oiseau. La souffrance est toujours aussi abjecte quel que soit l'être qui souffre, et l'intérêt à ne pas souffrir est le même quel que soit l'être concerné.
L'égalité de l'intérêt à ne pas souffrir amena des philosophes à proposer l'établissement d'une égalité du droit à ne pas souffrir. Cette idée n'est pas récente, Jeremy Bentham écrivait déjà en 1780:
Les français ont déjà réalisé que la peau foncée n'est pas une raison pour abandonner sans recours un être humain aux caprices d'un persécuteur. Peut-être finira-t-on un jour par s'apercevoir que le nombre de jambes, la pilosité de la peau ou l'extrémité de l'os sacrum sont des raisons tout aussi insuffisantes d'abandonner une créature sensible au même sort.
La question n'est pas: "Peuvent-ils raisonner ?" ni "Peuvent-ils parler ?"
mais "Peuvent-ils souffrir ?"
L'idée de base était lancée pour une théorie de l'égalité animale, qui fut reprise plus tard par d'autres philosophes, au premier rang desquels Henry Salt (mais aussi, en France, André Géraud).
Pourtant, il fallut attendre la fin du XXème siècle pour qu'un autre philosophe, Peter Singer, mette au point une théorie complète de l'égalité animale et en demande l'application.
Ainsi sont nés les mouvements dits de "Libération Animale", dont on peut considérer que la naissance coïncide avec la parution du livre "Animal Liberation", de Singer, en 1975.
Ce livre a été un best-seller mondial, traduit dans les principales langues actuelles. La version française a été publiée seulement en 1993 par Grasset, et correspond à la seconde édition de l'ouvrage (qui date de 1989). D'origine anglaise (comme fils de réfugiés d'Europe centrale fuyant les persécutions nazies), Peter Singer a exercé longtemps à l'université de Melbourne (en Australie), et a obtenu à compter de 1999 une chaire de professeur à l'université de Princeton.
La philosophie de Singer est dérivée de celle des utilitaristes moraux (Bentham, Stuart Mill, ..): il importe avant tout de minimiser la quantité globale de souffrance, et de maximiser la quantité globale de plaisirs. Entre autre conséquences, non directement liées aux droits des animaux, notons le fait que l'égoïsme individuel doit passer après l'intérêt collectif, et que la qualité de la vie a beaucoup plus de valeur que la vie en elle-même (ce qui justifie en particulier l'euthanasie).
Si Peter Singer considère que tous les animaux sont égaux devant la souffrance, il continue par contre à accepter une hiérarchie devant la valeur de la vie, en fonction de ce qu'un individu est capable d'en faire.
Mais Singer refuse que les distinctions soient motivées par un simple critère d'appartenance à une espèce. Accorder des droits en fonction de l'appartenance à une espèce plutôt qu'une autre est jugé aussi arbitraire qu'accorder des droits sur la base du sexe ou de l'appartenance ethnique. Le droit doit être fondé sur le fait d'avoir des intérêts, tout autre critère n'est pas objectif et permet n'importe quelle discrimination. La lutte porte donc contre le "spécisme", hiérarchie des espèces postulée par les humains indépendamment de tout critère objectif. Ainsi, le spécisme doit être dénoncé et combattu, à l'instar du racisme ou du sexisme.
Remarquons au passage que la notion d'espèce est, comme la notion de race, passablement arbitraire et définie de façon subjective. Etant donné l'histoire de l'évolution, l'Homo Sapiens est resté le seul hominien de la planète (à moins qu'une découverte révèle la présence d'autres hominiens dans des régions peu explorées, mais cela semble très improbable). De plus, l'espèce humaine est génétiquement très homogène, il est donc fort aisé de tracer une ligne entre "humanité" et "animalité".
Pourtant, il a existé de nombreuses variétés d'hominiens, et leur capacité à donner des descendants (stériles ou non) avec des Homo Sapiens est mal connue. Comme le fait remarquer Richard Dawkins, les conceptions morales seraient profondément bouleversées si l'on retrouvait des maillons intermédiaires entre l'humain et le chimpanzé. Il en serait de même si l'on s'apercevait que des néandertaliens sont encore vivants; quels droits leur accorder ? Sur quelle base ?
Précisons enfin que les travaux de génie génétique vont considérablement modifier l'état et la perception du monde dans les prochaines années. La ligne de séparation "humanité" et "animalité" est, biologiquement, totalement fictive; elle n'a de réalité concrète que parce que l'état actuel du monde le permet, mais il n'en sera probablement plus ainsi à relativement brève échéance.
La transgénèse permet maintenant de travailler de façon poussée sur les espèces. Des chromosomes entiers ont été ainsi transférés d'une espèce à une autre, et transmis ensuite à leur descendance. On peut ainsi s'attendre, d'ici un laps de temps assez court, à voir apparaître des chimères, des formes biologiques nouvelles obtenues par combinaison du génome humain avec celui d'autres espèces. Les êtres nouveaux seront-ils déclarés "humains" à x% et "animaux" à y% ? D'autant que le génome humain et le génome du chimpanzé sont déjà - de façon naturelle - communs à presque 99% !
Par ailleurs, des scientifiques travaillent à transférer des cellules souches humaines dans le cerveau de singes. Et des cellules de porcs dans le cerveau d'humains. Là aussi, la frontière entre pensée humaine et animale est brouillée.
Il deviendra alors de plus en plus difficile de prétendre que le racisme et le spécisme sont deux notions structurellement différentes.
L'intérêt de fonder le droit sur une notion objective et universelle se vérifierait aussi immédiatement en cas de rencontre avec des formes de vie extra-terrestres (bien sûr, un telle éventualité semble à priori improbable dans la période actuelle, mais elle est théoriquement envisageable). Là encore, le critère d'appartenance à l'espèce humaine se révélerait particulièrement inapte à fonder le droit.
Singer n'est plus le seul théoricien à dénoncer le spécisme, et un autre courant important (quoique plus faible que celui de Singer) dérive de Thomas Regan.
Cette fois, l'inspiration philosophique ne relève plus de l'utilitarisme, et chaque animal est considéré comme le "sujet d'une vie". On demande alors l'égalité du droit à la vie.