http://endehors.org/news/7090.shtml
le texte est long mais en vaut la peine.Voici ce que je considere comme l'essentiel du document(pour ceux qui n'ont pas envie de tout lire
Bonne lecture
« L’objet de l'archéologie n'est pas seulement d'interpréter le passé mais de transformer la manière dont il est interprété au profit de la reconstruction sociale actuelle. »
" On a long- temps expliqué le renoncement et la soumission qui caractérisent la vie moderne par les contingences de la « nature humaine ». Au bout du compte, le mythe de notre existence pré-civilisée, prétendument faite de privations, de brutalité et d'ignorance a fini par faire apparaître l'autorité comme un bienfait qui nous a sauvés de la sauvagerie. On invoque toujours l'« homme des cavernes » et l'« homme de Néanderthal » pour nous rappeler ou nous en serions sans la religion, I'Etat et le travail pénible.
Or, cette vision idéologique de notre passé a été radicalement bouleversée au cours des dernières dizaines d'années grâce aux travaux d'universitaires comme Richard Lee et Marshall Sahlins. On a ainsi abouti á un renversement presque complet de I'orthodoxie anthropologique, lourd de conséquences. On admet désormais que, avant la domestication - avant I'invention de l'agriculture -, l'existence humaine
Se passait essentiellement en loisirs, qu'elle reposait sur une intimité avec la nature, sur une sagesse sensuelle, source d'égalité entre les sexes et de bonne santé corporelle. Telle fut notre nature humaine pendant environ deux millions d'années - avant notre asservissement par les prêtres, les rois et les patrons. "
"La situation « naturelle » de l'espèce reposait á I'évidence sur un régime fait en grande partie de végétaux riches en fibre, tout autre que l'alimentation moderne á teneur élevée en matière grasse et protéines animales, avec son cortège de désordres chroniques. Nos premiers ancêtres utilisaient leur « savoir détaillé de I'environnement et une sorte de cartographie cognitive » pour se procurer les plantes qui servaient á leur subsistance. En revanche, les témoignages archéologiques de l'existence de la chasse n'apparaissent que lentement au cours du temps. En outre, de nombreux éléments sont venus contredire la thèse soutenant que la chasse était très répandue à l’age préhistorique. Par exemple, les amas d'ossements où l'on croyait autrefois voir la preuve de tueries massives de mammifères se sont avérées être, en y regardant de plus près, des vestiges d'inondations ou de tanières d'anímaux. Selon cette nouvelle approche, les premières chasses significatives seraient apparues il y a 200.000 ans, au plus tôt. Adrienne Zihlman, elle, est parvenue á la conclusion que « la chasse est apparue relativement tard dans I'évolution », et « n'existait pas avant les derniers cent mille ans ». Et nombre de chercheurs ne décèlent aucune preuve de chasses importantes de gros gibier avant une date encore plus tardive, à savoir la Fin du paléolithique supérieur, juste avant l'apparition de l'agriculture. "
"L’apparition de la culture symbolique, mue par son besoin inhérent de manipuler et de dominer, a tôt ouvert la voie á la domestication de la nature. Après deux millions d'années de vie humaine passées à respecter la nature en équilibre avec les autres espèces, l'agriculture a modifié notre existence, notre façon de nous adapter, d'une manière inconnue jusqu'alors. Jamais auparavant une espèce n'avait connu un changement radical aussi profond ni aussi rapide. L’autodomestication par le langage, le rituel et l'art inspira le dressage des plantes et des animaux qui suivit. Apparue il y a seulement dix mille ans, l'agriculture a rapidement ..triomphé car la domination engendre par elle-même et exige sans cesse son propre renforce- ment. Une fois répandue, la volonté de produire est devenue d'autant plus productive qu'elle s'exerçait efficacement, et de ce fait d'autant plus prédominante et adaptative. L’agriculture permet une division du travail largement accrue, crée les fondements matériels de la hiérarchie sociale et amorce la destruction de I'environnement. Les prêtres, les rois, les corvées, l’inégalité sexuelle, la guerre sont quelques-unes de ses conséquences spécifiques assez immédiates. Alors que les humains du paléolithique avaient un régime extrêmement varié, se nourrissant. de plusieurs milliers de plantes différentes, l'agriculture réduisit considérablement ces sources d'approvisionnement.
Étant donné I'intelligence et le très vaste savoir pratique de I'humanité de l’âge de pierre, on s’est souvent posé la question suivante : « Pourquoi l’agriculture n'est-elle pas apparue, par exemple, un million d'années avant notre ère au lieu de 8.000 ans seulement ? » J'y apporte une brève réponse plus haut en formulant l'hypothèse d'une lente et insidieuse progression de l'aliénation fondée sur la division du travail et la symbolisation. Mais á considérer ses désastreuses conséquences, cela reste un phénomène effarant. Aussi, comme le dit Binford : « la question á poser n’est pas de savoir pourquoi l'agriculture ne s'est pas développée partout mais plutôt pourquoi elle s'est développée tout court. » La fin de la vie de cueilleur-chasseur a entraîné un déclin de la taille, de la stature et de la robustesse du squelette, et amené la carie dentaire, les carences alimentaires et la plupart des maladies infectieuses. On observe « dans l’ensemble une baisse de la qualité - et probablement de la durée - de la vie humaine », en, concluent Cohen et Aremelagos. "
"Une autre conséquence a été I'invention du nombre, inutile avant I'existence de la propriété des récoltes, des bêtes et de la terre, qui, est une des marques de l’agriculture. Le développement de la numération a accru le besoin de traiter la nature comme une chose á dominer. L’écriture était également requise par la domestication, pour les premières formes de transactions commerciales et d'administration politique. Lévi-Strauss a démontré de manière convaincante que la fonction première de la communication écrite a été de favoriser l'exploitation et la soumission ; les cités et les empires, par exemple, auraient été impossibles sans elle. On voit ici clairement s'unir la logique de la symbolisation et la croissance du capital.
Conformité, répétition et régularité sont les clefs de la civilisation triomphante, remplaçant la spontanéité, l'enchantement et la découverte, caractéristiques de la situation humaine pré-agricole qui a survécu si long- temps. Clark parte de « l'ampleur du temps de loisir » du cueilleur-chasseur, et en conclut que « c’est cela et le mode de vie agréable qui allait avec, et non la pénurie et un long labeur quotidien, qui explique pourquoi la vie sociale est restée si statique ». Un des mythes les plus vivaces et les plus répandus est I'existence d'un Age d'or, caractérisé par la paix et l'innocence, avant que quelque chose ne détruise ce monde idyllique et nous réduise á la misère et á la souffrance. L’Eden, ou quel que soit le nom qu'on lui donne, était le monde de nos tout premiers ancêtres cueilleurs-chasseurs ; ce mythe exprime la nostalgie de ceux qui travaillaient sans répit la glèbe á l'égard d'une vie libre et plutôt facile - mais désormais perdue. "
"Le riche environnement habité par les humains avant la domestication et l'agriculture a aujourd'hui presque disparu. Pour les rares cueilleurs-chasseurs survivant aujourd’hui il ne reste que les terres les plus marginales, les lieux isoles non encore revendiqués par l’agriculture et les conurbations. En outre, les rares cueilleurs-chasseurs qui parviennent encore á échapper aux pressions énormes de la civilisation visant á les transformer en esclaves (c'est-à-dire en paysans, en sujets politiques, en salariés) ont tous été influencés par les contacts avec des peuples extérieurs.
Duffy note ainsi que les cueilleurs-chasseurs actuels qu'il a étudiés, les pygmées Mbouti d'Afrique centrale, ont été acculturés par les agriculteurs-villageois environnants depuis des centaines d'années et, dans une moindre mesure, par des générations de contact avec l'administration coloniale puis néo-coloniale et avec. Les missionnaires. Pourtant, il semble qu'une volonté de vie authentique venue du fond des siècles persiste parmi eux. « Essayez d'imaginer, demande Duffy, un mode de vie où la terre, le logement et l'alimentation sont gratuits, et ou il n’y a ni dirigeants, ni patrons, ni politique, ni crime organisé, ni impôts, ni lois. Ajoutez á cela l'avantage de faire partie d'une société où tout est partagé, où il n'y a ni riches ni pauvres et où le bonheur ne signifie pas l'accumulation de biens matériels. » Les Mbouti n'ont jamais domestiqué d'animaux ni fait pousser de végétaux"
"Chez les membres des bandes non agricoles existe une combinaison remarquablement saine de faible quantité de travail et d'abondance matérielle. Bodley a découvert que les San (connus sous le nom de Bochimans) de l'aride désert du Kalahari, au sud de l'Afrique, travaillent moins et sont moins nombreux á i travailler que leurs voisins agriculteurs. De plus, en période de sécheresse, ce sont aux San que les paysans s'adressent pour survivre.
Selon Tanaka, ils passent « un temps extraordinairement court á travailler et la plupart de leur temps á se reposer et á se distraire », et d'autres ont noté la vitalité et la liberté des San comparés aux paysans sédentaires, ainsi que la sécurité relative et l'insouciance de leur vie. Flood a remarqué que les aborigènes d’Australie considèrent que « le travail requis pour labourer et planter n'était en rien contre- balancé par les avantages qu'il procurait ». Sur un plan plus général, Tanaka a relevé l'abondance et I'équilibre des aliments végétaux dans les toutes premières sociétés humaines, ainsi que dans toutes les sociétés de cueilleurs- chasseurs modernes. De même, Festinger parle de l'accès chez les humains du paléolithique « á des quantités considérables de nourriture sans grand effort », ajoutant que les groupes contemporains qui vivent encore de chasse et de cueillette s'en sortent très bien, même s'ils ont été repoussés vers des habitats très marginaux ».
Comme Hole et Flannery l'ont résumé,« aucun groupe sur terre ne dispose de plus de loisir que les chasseurs et les cueilleurs, qui consacrent le plus clair de leur temps au jeu, á la conversation et á la détente
Ils disposent de plus de temps libre, ajoute Binford, « que les ouvriers industriels ou agricoles modernes, ou même que les professeurs d'archéologie»."
"LES NON-DOMESTIQUÉS sayent que, comme le dit Vaneigem, seul le présent peut être total. Cela signifie qu'ils vivent leur vie avec une immédiateté, une densité et une passion incomparablement plus grandes que nous ne le faisons. On a dit que certaines journées révolutionnaires valaient des siècles ; en attendant, « nous regardons avant et après », comme l'a écrit Shelley, « et soupirons pour ce qui n'est pas... ».
Les Mbouti estiment qu'« avec un présent convenablement rempli, les questions du passé et de l'avenir se régleront d'elles- mêmes ». Les primitifs n'ont pas besoin de souvenirs et n'attachent généralement aucun intérêt aux anniversaires ni au décompte de leur 'age. Quant á ¡'avenir, ils ont aussi peu de désir de dominer ce qui n’existe pas encore qu'ils en ont de dominer la nature. Leur consciente d'une succession d'instants se mêlant au flux et au reflux du monde naturel n’empêche pas la notion des saisons mais elle ne constitue pas une Consciente séparée du temps qui les prive du présent.
Même si les cueilleurs-chasseurs actuels mangent plus de viande que leurs ancêtres préhistoriques, la nourriture végétale constitue toujours l'essentiel de leur menu dans les régions tropicales et subtropicales. Les San du Kalahari et les Hazda d'Afrique orientale, où le gibier est plus abondant que dans le Kalahari, dépendent de la cueillette pour 80 % de leur alimentation. Le rameau !Kung des'San cueille plus d'une centaine de végétaux différents et ne présente aucune carence alimentaire. Leur régime ressemble á celui, sain et varié, des cueilleurs-chasseurs australiens. Le régime global des cueilleurs est meilleur que celui des cultivateurs, la disette est très rare et leur état de santé est généralement supérieur, avec beaucoup moins de maladies chroniques. Lauren Van der Post s'est émervjamais chez les civilisés ». Il a jugé que c'était le signe d'une grande vigueur et d'une clarté des sens qui réussit encore á résister et á se soustraire aux assauts eillé devant l'exubérance du rire des San - un rire qui surgit « du creux du ventre, un rire qu'on n’entend de la civilisation. Truswell et Hansen auraient pu dire la même chose de ce San qui avait survécu á un combat sans arme contre un léopard ; blessé, d avait quand même réussi a tuer l'animal a mains nues. Les habitants des îles Andaman, á l’Ouest de la .Thaïlande, ne se soumettent á aucun dirigeant ; ils ignorent toute représentation symbolique et n’élèvent aucun animal domestique. On a également observé chez eux l'absence de l'agressivité, de la violence et de la maladie ; leurs blessures guérissent á une vitesse surprenante et leur vue, comme leur ouïe, est d'une singulière acuité. On dit qu'ils ont décliné depuis l'intrusion des Européens au milieu du XIX siècle, mais ils présentent encore des traits physiques remarquables tels qu'une immunité naturelle á la malaria, une peau suffisamment élastique pour n'avoir aucune vergeture après l'accouchement ni les rides que nous associons généralement á la vieillesse, et des dents d'une force incroyable » : Cipriani a ainsi raconté avoir vu des enfants âgés de dix á quinze ans broyer des clous entre leurs mâchoires. Il a aussi témoigné d'une habitude en vigueur á Andaman et consistant á récolter le miel sans le moindre vêtement protecteur : « lis ne se font pourtant jamais piquer, et en les regardant j'avais l'impression d'être en présence d'une sorte de mystère ancien, perdu pour le monde civilisé. »
DeVries a fait toutes sortes de compara¡- sons permettant d'établir la supériorité des cueilleurs-chasseurs en matière de santé, dont l'absence de maladies dégénératives et d'infirmités mentales, ainsi que la capacité d'accoucher sans difficulté et sans douleur. Il a aussi noté que ces qualités s'érodent peu á peu á la suite du contact avec la civilisation.
Dans le même ordre d'idées, on dispose de nombreuses preuves non seulement de la vigueur physique et émotionnelle des primitifs mais aussi de leurs remarquables capacités sensorielles. Darwin a décrit les habitants de la pointe de l'Amérique du sud qui vivaient quasi-nus dans des conditions de froid extrême. De même Peasley a observé des aborigènes qui étaient renommés pour leur capacité á passer la nuit dans te désert par un froid mordant - sans la moindre forme de vêtement ».
Lévi-Strauss a raconté sa surprise d'apprendre qu’une tribu particulière d'Amérique du sud pouvait voir la planète Vénus en plein jour, prouesse comparable á celle des Dogons d'Afrique du nord qui considèrent Sirius B comme l'étoile la plus importante - ayant ainsi connaissance, sans instruments, d'une étoile qu'on ne voit qu'avec les télescopes les plus puissants. Dans la même veine, Boyden a écrit la capacité des Bochimans de voir á l’œil nu quatre des lunes de Jupiter. "
Dans The Harmless People, E. Marshall a relaté comment un Bochiman s'était dirigé avec précision vers un point situé au milieu d'une vaste plaine « sans buisson ni arbre pour marquer l'endroit », et avait montré du doigt un brin d'herbe entouré d'un filament de liane quasi invisible, qu'il avait repéré plusieurs mois auparavant, á la saison des pluies, quand il était vert. Le temps étant devenu caniculaire, il avait creusé á cet endroit et mis au jour une racine succulente dont il avait étanché sa soif. Toujours dans le désert du Kalahari, Van der Post a médité sur la communion des San avec la nature, parlant d'un niveau d'expérience qu'on « pourrait presque appeler mystique. Par exemple, ils semblaient savoir ce qu’on éprouve quand on est un éléphant, un lion, une antilope, un steinbock, un lézard, une souris zébrée, une mante religieuse, un baobab, un cobra à crête jaune ou une amaryllis, pour ne citer que quelques-uns des êtres innombrables et colorés au milieu desquels ils évoluaient ». Il semble presque banal d'ajouter qu'on s'est sou- vent extasié devant I'habileté des cueilleurs- chasseurs á suivre une piste en défiant presque toute explication rationnelle.Rohrlich-Leavitt a noté que « les données dont on dispose montrent que généralement les cueilleurs-chasseurs ne cherchent pas á délimiter un territoire propre et marquent un attachement bilocal ; ils ignorent l'agression collective et rejettent la concurrence entre groupes, partagent librement leurs ressources, apprécient I'égalitarisme et l'autonomie personnelle dans le cadre de la coopération de groupe et sont indulgents et tendres avec les enfants ». Des dizaines d'études font du partage communautaire et l’égalitarisme le caractère distinctif de ces groupes. Lee a parlé de l’ »universalité (du partage) chez les cueilleurs-chasseurs », de même que l’ouvrage classique de Marshall faisait état d’une « éthique de générosité et d’humilité » démontrant une tendance « fortement égalitaire » chez les cuilleurs-chasseurs. Tanaka nous fournit l’exemple typique : « le trait de caractère le plus apprécié est la générosité, et le plus méprisés sont l’avarice et l’égoïsme ».
Baer a répertorié « l’égalitarisme et le sens démocratique, l’autonomie personnelle et l’instinct nourricier » comme étant les vertus cardinales des non-civilisés ; et Lee a parlé d’ »une aversion absolue pour les distinctions hiérarchiques chez les peuples cuilleurs-chasseurs du monde entier, ». Leacock et Lee ont précisé que « toute présomption d’autorité » au sein du groupe « provoquait la moquerie ou la colère chez les !Kung, comme on l’avait relevé à propos des Mbouti, des Hazda et des Montagnais-Naskapi, entre autres ».
« Même le père d'une famille élargie ne peut dire á ses fils et ses filles ce qu'ils doivent faire. La plupart des individus semblent agir selon leurs propres règles internes », a rapporté Lee á propos des !Kung du Botswana. Ingold a estimé que « dans la plupart des sociétés de chasseurs et de cueilleurs, on attache une valeur suprême au principe de l'autonomie individuelle », équivalant á la découverte de Wilson d'« une éthique d'indépendance » qui est « commune aux sociétés ouvertes en question ».l’anthropologue de terrain Radin est allé jusqu á dire : « Dans la société primitive, on laisse le champ libre á toutes les formes concevables de manifestation ou d'expression de la personnalité. On n’émet aucun jugement moral sur quelque aspect que ce soit de la personnalité humaine en tant que telle ».
Observant la structure sociale des Mbouti, Turnbull s'est étonné d'y trouver « un vide apparent, une absence de système interne quasi anarchique ». Selon Duffy, « les Mbouti sont naturellement égalitaires : ils n'ont ni chefs ni souverains, et les décisions concernant la bande sont prises par consensus ». Sur ce chapitre, comme sur bien d'autres ' on note une énorme différence qualitative entre les cueilleurs-chasseurs et les paysans. Les tribus d'agriculteurs bantous (comme les Saga) qui entourent les San sont organisés par la royauté, la hiérarchie et le travail, alors que les San eux- mêmes ne connaissent qu'égalitarisme, autonomie et partage. La domestication est le principe qui préside á cette différence radicale.
La domination au sein d'une société n'est pas sans l¡en avec la domination de la nature. En revanche, dans les sociétés de cueilleurs- chasseurs, il n'existe aucune hiérarchie entre l'espèce humaine et les autres espèces animales, de même que les relations qui unissent les cueilleurs-chasseurs sont non hiérarchiques. Fait caractéristique, les non-domestiqués considèrent les animaux qu'ils chassent comme des égaux, et ce type de relation fonda- mentalement égalitaire a duré jusqu'à l'avènement de la domestication. "
"Quand l'éloignement progressif de la nature est devenu domination sociale patente (agriculture), ce ne sont pas seulement les comportements sociaux qui ont changé. Les récits des marins et des explorateurs qui arrivaient dans des régions « nouvellement découvertes» nous apprennent qu'au départ les mammifères et les oiseaux sauvages n'avaient absolument pas peur des envahisseurs humains. Quelques groupes de cueilleurs actuels ne chassaient pas avant d'avoir un contact avec l’extérieur, par exemple les Tassaday des Philippines ; et si la majeure partie de ces survivants s'adonne á la chasse, « il ne s'agit pas d'un acte agressif -. Turnbuil a observé que la chasse chez les Mbouti se pratique sans le moindre esprit agressif et suscite même une sorte de regret. Et Hewitt a noté le ¡¡en de sympathie qui unissait chasseur et chassé chez les Bochimans Xan qu'il rencontra au XIX siècle.
En ce qui concerne la violence chez les cueilleurs-chasseurs, Lee a découvert que « les !Kung ont horreur de se battre, et trouvent stupides les gens qui se battent ». D'après le récit de Duffy, les Mbouti « considèrent toute forme de violence entre un individu et un autre avec beaucoup d'horreur et de dégoût, et ne la représentent jamais dans leurs danses ou leurs jeux théâtraux ». L:homicide et le suicide, conclut Bodiey, sont « véritablement exceptionnels » chez nos paisibles cueilleurs-chasseurs. La nature « guerrière » des peuples indigènes d'Amérique a souvent été fabriquée de toutes pièces pour donner un semblant de légitimité aux projets de conquête des Européens; les cueilleurs-chasseurs comanches ont conservé. leurs manières non violentes pendant des siècles avant l'invasion européenne, et ne sont devenus violents qu'au contact d'une civilisation de pillards.
Chez de nombreux groupes de cueilleurs- chasseurs, le développement de la culture symbolique, qui a rapidement conduit á l'agriculture, est lié, au travers du rituel, á une vie sociale aliénée. Bloch a découvert une corrélation entre les niveaux de rituel et de hiérarchie. Et Woodburn a établi une connexion entre absence de rituel et absence de rôles spécialisés et de hiérarchie chez les Hazda de Tanzanie. "
"Un curieux phénomène concernant les femmes « cueilleuses-chasseuses » est leur capacité d'empêcher la grossesse en l'absence de tout moyen de contraception. Diverses hypothèses ont été échafaudées et réfutées, par exemple le fait que la fertilité soit liée á la quantité de graisse contenue dans le corps. L’explication qui semble plausible s'appuie sur le fait que les humains non domestiques sont beaucoup plus en harmonie avec leur être physique que nous-mêmes. Les sens et les processus biologiques des cueilleuses-chasseuses ne leur sont pas étrangers ni ne sont engourdis; la maîtrise de la fécondation est sans doute beau- coup moins mystérieuse pour celles dont les corps ne sont pas devenus des objets extérieurs sur lesquels on agit. "
"Les Pygmées du Zaire célèbrent les premières règles de toutes les filles á I'occasion d'une grande fête de gratitude et de réjouis dance. La jeune femme en éprouve de la fierté et du plaisir, et tout le groupe exprime son
bonheur. Par contre, chez les villageois agriculteurs, une femme qui a ses règles est jugée
et dangereuse, et est tenue en quarantaine par un tabou. Draper a été impressionnée par les relations détendues, égalitaires entre hommes et femmes san, avec leur souplesse des rôles et leur respect mutuel - type de relations qui perdure, a-t-elle noté, tant que les San restent cueilleurs-chasseurs.
Duffy a découvert que tous les enfants d'un campement mbouti appellent tous les hommes «pére» et toutes les femmes , «mère». Les enfants des cueilleurs-chasseurs bénéficient de beaucoup plus de soin, de temps et d'attention que ceux des familles nucléaires isolées par la civilisation. Post et Taylor ont décrit le «contact presque permanent » avec leurs mères et les autres adultes dont profitent les enfants bochimans. Les bébés ! kung étudiés par Ainsworth présentaient une précocité marquée du développement des premières aptitudes cognitives et motrices. Il les attribuait tant à la pratique et á la stimulation favorisées par une liberté de mouvement sans entraves qu'au haut niveau de chaleur et de proximité physiques entre parents et enfants.
Draper a pu observer que la « compétition dans les jeux est presque totalement absente chez les !Kung », de même que Shostack relevait que « les garçons et les filles ! kung jouent ensemble et partagent la plupart des jeux ». Elle a découvert aussi qu'on n'interdisait pas aux enfants les jeux sexuels expérimentaux, ce trait allant de pair avec la liberté avec laquelle les jeunes Mbouti, dès la puberté, « se livrent avec délice et enthousiasme á des activités sexuelles préconjugales ». Et les Zouni «n’ont aucune notion de péché », notait Ruth Benedict dans le même ordre d'idée. «La chasteté comme mode de vie est gravement déconsidérée... Les relations agréables entre les sexes ne sont qu'un des aspects des relations agréables entre les êtres humains... La sexualité est un fait banal dans une vie heureuse. » "
"Coontz et Henderson font état d'un amas de preuves toujours plus nombreuses á l'appui de l'idée que les relations entre les sexes sont extrêmement égalitaires dans les sociétés de cueilleurs-chasseurs les plus rudimentaires. Les femmes jouent un rôle essentiel dans l'agriculture traditionnelle mais ne bénéficient pas d'un statut correspondant á leur contribution, contrairement á ce qui se passe dans les sociétés des cueilleurs-chasseurs. Avec l'arrivée de l’agriculture, les femmes sont domestiquées, comme les plantes et les animaux. La culture, qui s'établit par l'instauration de l'ordre nouveau, exige la soumission autoritaire de l'instinct, de la liberté et de la sexualité. Tout désordre doit être banni; l'élémentaire et le spontané doivent être pris fermement en main. La créativité des femmes et leur être même en tant que personnes sexuées sont écrasés pour céder la place au rôle, exprimé dans les religions paysannes, de la Grande Mère, c'est-à-dire de l’être fécond, nourricier, pourvoyeur d'hommes et de nourriture.
Les hommes de la tribu des Munduruc, cultivateurs d'Amérique du Sud, utilisent une même formule pour parier de la soumission des plantes et des femmes : « Nous les domptons avec la banane. » Même Simone de Beauvoir a reconnu dans l'équivalence char- rue-phallus le symbole de l'autorité masculine sur la femme. Chez les jivaro d'Amazonie, autre groupe d'agriculteurs, les femmes sont des bêtes de somme et la propriété personnelle des hommes; « l'enlèvement de femmes adultes constitue le motif essentiel de beaucoup de guerres » pour ces tribus des plaines d'Amérique du Sud. Ainsi, le traitement brutal et l'isolement des femmes semblent être des fonctions des sociétés agricoles et, dans ces groupes, les femmes continuent aujourd’hui d'exécuter la majeure partie, voire la totalité du travail.
La chasse aux têtes est pratiquée par les groupes mentionnés ci-dessus, laquelle fait partie de la guerre endémique qu'ils se livrent pour la possession des terres arables convoitées ; la chasse aux têtes et l'état de guerre quasi constant existent aussi dans les tribus d'agriculteurs des hauts plateaux de la Nouvelle-Guinée. Les recherches des époux Lenki ont abouti á la conclusion que la guerre est rare chez les cueilleurs-chasseurs mais devient extrêmement courante dans les sociétés agricoles. Comme l'exprime succinctement Wilson : « La vengeance, la querelle, I'émeute, la bataille et la guerre semblent apparaitre avec les peuples domestiqués et les caractériser. » "
"Selon Kitwood, les peuples de cueilleurs- chasseurs n’ont développé « aucune conception de la propriété privée ». Comme nous l'avons noté plus haut, á propos du partage et de la définition des aborigènes par Sansom comme « peuple sans propriété », les cueilleurs-chasseurs ne partagent pas I'obsession des civilisés pour les choses extérieures. « Le mien et le tien, graines de toutes les discordes, n'ont aucune place chez eux », écrivait Pietro en 1511 à propos des indigènes qu'il rencontra, lors du deuxième voyage de Colomb. Selon Post, les bochimans n'ont «aucun sens de la possession», et Lee a observé qu'ils n’opéraient «aucune dichotomie marquée entre les ressources de l'environnement naturel et la richesse sociale ». Comme nous l'avons déjà dit, il existe une ligne de démarcation entre nature et culture, et les non-civilisés ont choisis la première. Il existe beaucoup de cueilleurs-chasseurs qui pourraient transporter tout ce dont ils ont besoin d'une seule main, et qui meurent avec grosso modo ce qu'ils avaient en venant au monde.
Il fut un temps où les humains partageaient tout; avec l'irruption de l'agriculture, la propriété devient essentielle et une espèce prétend posséder le monde. Il s'agit là d'une distorsion que l'imagination aurait eu peine á concevoir.
Sahlins a parlé de cela de manière éloquente :« Les peuples les plus primitifs du monde ont peu de possessions mais ils ne sont pas pauvres. La pauvreté n'est pas une petite quantité de biens déterminée ; ce n'est pas seulement non plus une relation entre des moyens et des fins ; c'est avant tout -une relation entre les gens. La pauvreté est un statut social. En tant que tel, c'est une invention de la civilisation.» "
"La « tendance courante » des cueilleurs- chasseurs « á rejeter l'agriculture jusqu'à ce qu'elle leur soit imposée de manière absolue » exprime une division entre nature et culture, bien présente dans l'idée des Mbouti selon laquelle quiconque devient villageois cesse du même coup d'être mbouti. Ils savent que la bande de cueilleurs-chasseurs et le village de paysans sont des sociétés opposées ayant des valeurs antagoniques.
Il arrive cependant parfois que le facteur crucial de la domestication soit perdu de vue. « Les populations de cueilleurs-chasseurs de la côte Ouest de l'Amérique du Nord, connues des historiens, sont atypiques par rapport aux autres chasseurs-cueilleurs », a déclaré Cohen.
Comme le dit Kelly, «les tribus de la côte du Nord-ouest heurtent tous les stéréotypes sur les chasseurs-cueilleurs ». Ces cueilleurs-chasseurs, dont le principal moyen de subsistance est la pêche, présentaient des traits aliénés tels que la hiérarchie, la guerre et l'esclavage. Mais on a presque toujours négligé le fait qu'ils cultivaient le tabac et élevaient des chiens. Ainsi donc, même cette célèbre « anomalie» comporte des traits qui la relient á la domestication. Dans la pratique, le rituel tout d'abord puis la production semblent ancrer et favoriser, de par les formes de domination qui les accompagnent, les divers aspects du déclin survenu depuis un état de grâce antérieur.
Thomas fournit un autre exemple pris en Amérique du Nord, -celui des Chochones du Grand Bassin et de trois des sociétés qui les composent, les Chochones de la montagne Kawich, les Chochones de la rivière Reese et les Païutes de la vallée d'Owens. Les trois groupes connaissent trois niveaux différents d'agriculture, marqués par un sens croissant du territoire (ou de la propriété) et de la hiérarchie et correspondant étroitement aux divers degrés de domestication. "
voila,fin du loooong résumé(si on peut encore appeler ça comme ça










