Toulouse : La vérité cachée

Révélations
Non, les Toulousains ne sont pas fous
: il y a bien eu deux explosions le 21 septembre. Et une analyse mathématique
de leurs traces acoustiques indique que la première n'a pas eu lieu à
AZF mais très vraisemblablement à la SNPE !
Les choses bougent à Toulouse. Quatre mois après les faits, on
n'a sans doute jamais été aussi près de toucher du doigt
"la" vérité. La vraie.
Elle va énormément déranger. Beaucoup d'intérêts
entrecroisés. Elle vient d'un côté où nul ne l'attendait.
Raison d'Etat ? Mensonge d'Etat ? Simple bêtise ? Toujours est-il que
cette vérité-là a été accouchée au
forceps, "par la bande", grâce à une poignée d'incrédules,
adeptes de ces sciences "dures" impitoyables maths et physique qui
ne pardonnent rien. Des individus qui ne roulent pour personne dans ce dossier
miné. Rien à gagner, hormis des factures de téléphone
et d'Internet exorbitantes pour des particuliers.
Aujourd'hui, ils sont légitimement fiers d'avoir trouvé la clé
de l'énigme.
Ils en sont sûrs. Tout leur donne raison. Les validations pleuvent de
tous côtés. Mais ils préfèrent rester anonymes, dans
l'immédiat, pour préserver leur tranquillité. Nous nous
sommes engagés à respecter leur souhait. En échange, ils
nous ont expliqué.
Le temps des réponses
Que s'est-il réellement passé
le vendredi 21 septembre, à 10h17 du matin, dans le complexe pétrochimique
classé Seveso II du sud-ouest toulousain ?
Réponse (inédite et hautement probable) : une première
explosion fortement "couplée au sol", souterraine, à
la Société nationale des poudres et explosifs (SNPE). De quelle
origine ? Nul ne le sait, c'est à la nouvelle enquête qu'il appartiendra
de le déterminer. Cette première explosion a entraîné
des désordres majeurs dans la grosse alimentation électrique de
la SNPE. Ces désordres se sont répercutés, sous forme d'arcs
électriques souterrains et de surface des éclairs en quelque sorte-,
sur une bande de terre hérissée de poteaux aux arêtes vives
et de hangars métalliques allant en ligne droite de la SNPE au transformateur
de 63 000 volts du dépôt de la Semvat (la société
des bus toulousains), à plus d'un kilomètre de là (lire
Paris-Match du jeudi 10 janvier).
Au beau milieu de cette bande de terre soudainement électrifiée
se trouve le fameux hangar 221 de l'usine Azote de France (AZF) et son tas d'environ
trois cents tonnes de nitrate d'ammonium, un engrais agricole banal, déclassé
à cause de la taille des granulats qui le composent. La fatalité
a voulu que l'éclair principal de cet arc électrique température
interne évaluée à 4 600o C, tous les manuels de soudure
à l'arc vous le diront ait suivi une ligne qui l'a conduit à maintenir
quelques instants cette formidable quantité d'énergie externe
sur un ou plusieurs mètres carrés du tas d'ammonitrate. Et pour
le coup, tous les chimistes vous le diront aussi, cela oui, trois fois oui,
a suffi à faire exploser AZF et à ravager Toulouse !
Plus
qu'une hypothèse
Pour résumer : il y a eu deux
explosions distinctes, en deux sites distincts, mais voisins (environ huit cents
mètres de distance), la seconde (à AZF) étant la conséquence
directe de la première (à la SNPE), par une sorte d'effet dominos
de nature électrique entraîné par la première, dont
l'origine reste à expliquer.
Une aversion prononcée pour les vérités d'État.
Dit comme cela, on a l'air de se vanter ou d'affabuler. Que les choses soient
donc claires : Valeurs Actuelles ne revendique en rien la paternité intellectuelle
de tout cet exposé. Il ne fait que rendre publics, après maints
recoupements, les résultats inédits, qui semblent totalement dignes
de foi, d'une enquête indépendante. Elle a été conduite
par une petite équipe de scientifiques bénévoles, armés
d'un solide bon sens, d'une vaste culture mathématique et d'une aversion
prononcée pour les "vérités" assénées
d'autorité, fussent-elles d'Etat. Une équipe qui vient d'arriver
à une conclusion aussi étonnante qu'intellectuellement convaincante.
Jusqu'à ces derniers jours, l'enquête judiciaire officielle, sur
laquelle un point a été fait ce mardi 15 janvier, à l'occasion
de la rentrée judiciaire toulousaine, continuait imperturbablement de
privilégier la thèse de l'accident chimique survenu dans un "dépotoir"
où l'on aurait accumulé les "négligences". L'explosion
d'une partie du tas d'environ trois cents tonnes de nitrate d'ammonium entreposé
dans le hangar 221 de l'usine AZF trente morts, trois mille blessés,
vingt-cinq mille logements endommagés, des milliers d'emplois en chômage
technique ou menacés de disparition, des centaines de millions d'euros
de dégâts -, serait due, si l'on a bien compris, à un "
phénomène d'auto-inflammation ". Cette étrange "combustion
spontanée" de l'ammonitrate serait liée à un lent
et complexe processus de dégradation, inconnu jusqu'alors, où
se sont trouvés mêlés, au fil du temps et des hypothèses,
l'humidité, le contact avec une foultitude de produits organiques fioul
échappé d'un chariot élévateur, bitume, déchets
de papier ou de carton, cadavres d'animaux, on en passe et des meilleures voire
d'autres substances chimiques, en particulier du chlore.
Autant de "pistes" successives qui rebondissent les unes sur les autres
depuis de longues semaines, sans jamais emporter l'adhésion, et qui ont
toutes au moins trois points communs : elles laissent profondément sceptiques
l'écrasante majorité des chimistes indépendants spécialistes
du nitrate d'ammonium, qui répètent à l'envi que cet engrais
agricole est un composé stable nécessitant l'apport extérieur
d'une formidable quantité d'énergie pour être "amorcé"
et se transformer en explosif ; elles accablent AZF, filiale du groupe TotalFinaElf,
pour l'incurie présumée de ses conditions de stockage : en jouant
sur le parallèle, il est vrai tentant, avec la catastrophe de l'Erika,
elles engagent donc en priorité la responsabilité juridique et
financière du groupe pétrolier, et exonèrent du même
coup tout autre responsable potentiel ; elles ne permettent pas, en l'état,
d'intégrer de manière rationnelle de nombreux témoignages
discordants recueillis par les enquêteurs du SRPJ dans les heures et les
jours qui ont suivi la catastrophe, et qui semblent, de fait, avoir été
soigneusement laissés de côté par les magistrats instructeurs
et leurs experts.
En particulier, la thèse officielle ne parvient ni à expliquer
que des milliers de Toulousains, y compris sur le site d'AZF, ont entendu deux
explosions nettement séparées par une poignée de secondes,
ni à assimiler les phénomènes électriques ou électromagnétiques
pour le moins bizarroïdes perçus juste avant l'explosion du hangar
221 par un certain nombre de survivants qui se trouvaient sur place, sans parler
des éclairs ou des arcs lumineux observés dans les parages, qui
avaient même conduit à évoquer l'hypothèse d'un tir
de roquette ou de missile. Et qui ne sont, finalement, que le fruit de la réverbération
dans l'air des arcs électriques en boucle à l'origine de l'explosion
2, celle d'AZF.
Acoustique, électricité, lumière : ces trois données
essentielles pour résoudre l'énigme, et pourtant a priori fort
éloignées de l'univers de la chimie ont très vite intrigué
quelques esprits pétris de géométrie. En particulier un
médecin toulousain dont le cabinet a été dévasté
le 21septembre, un mathématicien, agrégé et docteur, qui
a enseigné dix ans en "maths-spé-M'" au lycée
Pierre-de-Fermat, à Toulouse, avant de former des agrégatifs à
l'université de Jussieu, un autre mathématicien parisien de renom,
et plusieurs correspondants issus des sciences "dures" avec lesquels
ils ont coutume de confronter régulièrement, via Internet, leurs
interrogations scientifiques du moment, comme d'autres jouent au Scrabble ou
font des mots croisés.
Conclusion de l'enquête
Il n'y a pas eu une mais deux explosions.
Ces Sherlock Holmes chevronnés qui se tiennent naturellement à
la disposition de la justice ont donc décidé de mener leurs propres
investigations en s'en tenant aux faits. Et en traitant la question comme un
problème de géométrie, "discipline malheureusement
de moins en moins enseignée", comme le regrette un de ces "matheux".
Leurs conclusions présentes sont pour ainsi dire sans appel. Primo, les
Toulousains n'ont pas rêvé : il n'y a pas eu une mais bien deux
explosions distinctes, espacées dans le temps d'environ huit secondes
(ils possèdent de solides indices que le délai entre les deux
"bangs" soit de cet ordre) ; deuxio, si l'épicentre de l'explosion
2, celle qui a ravagé Toulouse, se trouve bien dans le hangar 221 d'AZF,
il paraît mathématiquement impossible que l'épicentre de
l'explosion 1 soit situé au même endroit ; tertio, l'ensemble des
points susceptibles d'avoir été l'épicentre de cette explosion
1 forme une branche d'hyperbole qui ne s'approche jamais à moins de cinq
cents mètres de l'usine AZF mais qui traverse de part en part, à
environ huit cents mètres à l'est, la SNPE : une société
d'Etat aux activités civiles et militaires stratégiques couvertes
par le "secret-défense", et qui fabriquait notamment les carburants
de la fusée Ariane V et du futur missile balistique M51 !
Corollaire : l'explosion 1, perçue à des kilomètres à
la ronde comme très brève, très sèche et très
courte plusieurs témoins parlent d'un " pneu géant qui éclate
" et ont ressenti une secousse, sans dégâts matériels
apparents -, a été très probablement souterraine. A contrario,
pour l'explosion 2, celle du hangar 221, l'essentiel de l'énergie déployée
s'est propagée en surface : c'est elle qui a tout dévasté,
environ huit secondes plus tard, et qui a en quelque sorte effacé sur
le site les conséquences de la première. Allez prouver à
présent que les dégâts constatés à la SNPE
proviennent de l'explosion 1 et non de l'explosion 2 : on vous souhaite bien
du plaisir.
Comment la petite équipe "amateur" en est-elle arrivée
là ? Grâce à de banales cassettes audio, à des logiciels
professionnels utilisés par les ingénieurs du son (comme SoundForge
ou WaveLab), et à un maximum de cellules grises.
Le témoignage clé de Laurence
B.
Très vite, un témoignage clé les a mis sur la piste : celui
de Laurence B., jeune et fraîche recrue d'AZF, qui se trouvait au moment
des faits dans une salle de réunion à moins de cinquante mètres
du hangar 221, en entretien avec son chef, l'ingénieur Mauzac. Dans le
même petit bâtiment se trouvaient six personnes, dont trois ont
été tuées. Laurence B. a survécu par miracle, protégée
par une dalle de béton qui, en s'effondrant sur elle sans l'écraser,
lui a ménagé un petit tunnel de survie. M. Mauzac n'a pas eu cette
chance : il a agonisé jusqu'à 12 h 30, le 21 septembre, après
avoir été extrait des gravats.
Or Laurence B. fait une relation très précise de ce qui s'est
passé juste avant qu'elle perde connaissance : elle se souvient de l'explosion
1, brève, sèche et élastique, et explique que M. Mauzac,
après une imperceptible hésitation, a continué de lui parler
sans faire mine de s'inquiéter outre mesure. Ce n'est que quelques secondes
plus tard nettement plus de trois secondes, ce qui est énorme à
une si faible distance, et exclut totalement qu'il s'agisse du même événement
que s'est produite la formidable explosion 2 qui a tout dévasté.
Ce témoignage n'a d'ailleurs rien d'isolé. Des milliers de personnes,
parfois par paquets de plusieurs dizaines comme dans telle administration de
la place des Carmes, dans telle salle de cours de l'hôpital Hôtel-Dieu,
dans telle salle de conférences de l'hôtel Mercure, en plein centre-ville,
où Mme Mauzac, la femme de l'ingénieur, organisait un colloque
de chimistes ont entendu l'explosion 1 jusqu'à cinq kilomètres
de distance, dans des locaux fermés. Puis l'explosion 2, et son cortège
de ruines et de vitres soufflées.
Victime
d'une "illusion sismique" ?
Que leur a-t-on expliqué ? Qu'ils
avaient été victimes d'une "illusion sismique" comme
on parle d'illusion d'optique, au motif que les ondes sismiques, qui se propagent
sous terre à des vitesses comprises entre 1 et 8 kilomètres par
seconde (km/s), les avaient atteints plus rapidement que le son et l'effet de
souffle qui, eux, voyagent dans les airs aux alentours de 340 mètres
par seconde (m/s) (indépendamment de la vitesse du vent, qui peut modifier
sensiblement ce paramètre : il se trouve qu'il soufflait ce jour-là,
à l'heure dite, un léger vent d'autan constant d'orientation est-sud-est,
ouest-nord-ouest de 7,2 mètres par seconde, dont l'influence s'avère
négligeable en l'espèce).
Cette théorie "l'illusion sismique" a été abusivement
accréditée par les médias dès la fin septembre,
après la publication d'un rapport remis, six jours après la catastrophe,
à la Direction régionale de l'industrie, de la recherche et de
l'environnement (Drire) de Toulouse par l'équipe de sismologie regroupée
autour de Matthieu Sylvander à l'OMP (l'Observatoire de Midi-Pyrénées,
une section de l'université Paul-Sabatier de Toulouse).
Avec un luxe de précautions et de conditionnels que la presse a eu tôt
fait de passer par profits et pertes au grand dam de M. Sylvander, qui se dit,
en privé, très troublé de ce qu'on lui fait endosser -,
ce rapport expliquait notamment que dans certaines conditions les ondes sismiques
dites de type P provoquées par des tremblements de terre "conséquents"
peuvent engendrer des grondements sourds que l'on entend plus tôt, selon
un mécanisme de réfraction dans l'air d'une petite fraction de
ces ondes.
Cette petite fraction ayant commencé son trajet dans le sol, où
elle va grosso modo dix fois plus vite que le son dans l'air, le son entendu
arrive donc plus tôt que s'il avait effectué tout son trajet dans
les airs. Le rapport AZF-Drire rappelait ce phénomène et signalait
que, sous certaines conditions draconiennes très précises, il
aurait pu expliquer que des milliers de Toulousains aient cru entendre deux
explosions alors même qu'il aurait pu n'y en avoir qu'une seule.
Mais ce rapport précisait aussi qu'à faible distance de l'épicentre
de l'explosion typiquement le cas de Laurence B., mais aussi d'autres survivants
sur le site le phénomène de grondement sismique ne pouvait pas
jouer et que le "bang" ne pouvait être entendu qu'une seule
fois. Il n'empêche que, depuis trois mois et demi, la thèse "officielle"
étant martelée, bien des Toulousains n'osent plus évoquer
qu'à mi-voix, comme s'il s'agissait d'un délit, l'hypothèse
des deux explosions distinctes.
Une hypothèse qui ne rentre pas du tout dans le cadre de l'enquête
judiciaire officielle, orientée dès le départ autour d'une
explosion et d'une seule dans le hangar 221 d'AZF, dont il s'agit de déterminer
la cause.
Plusieurs enregistrements audio de bonne qualité.
Les preuves
Si l'on admet, en revanche, que deux
explosions distinctes se sont produites à un bref intervalle (environ
huit secondes), la première question à se poser est de savoir
si elles ont eu lieu au même endroit, ou si leurs épicentres sont
distincts. C'est ici qu'intervient l'acoustique, et l'apport essentiel de nos
mathématiciens.
L'idée de recherche était la suivante : disposer de plusieurs
enregistrements audio de bonne qualité, réalisés ce matin-là
en divers points de l'agglomération toulousaine, à des distances
et dans des directions différentes, pour vérifier si l'intervalle
de temps entre les deux explosions restait constant ce qui impliquait un épicentre
unique pour les deux explosions ou s'il variait en fonction de la position de
l'observateur, ce qui impliquait deux épicentres distincts.
Une première cassette est arrivée le 15 décembre. Une seconde
le 20. Il y en a eu deux autres depuis. Elles concordent. L'une a été
enregistrée lors d'une conférence à l'Hôtel-Dieu.
L'autre lors d'un cours à l'école de chirurgie dentaire de Rangueil.
Les intervalles de temps entre les deux explosions, mesurés avec une
précision de l'ordre de 5/100e de seconde, font apparaître un écart
pleinement significatif de 2,3 secondes entre les deux enregistrements. Et permettent
de dessiner les deux branches d'une hyperbole à l'aide du logiciel Cabri,
le meilleur pour les coniques, et il est français ! -, c'est-à-dire
l'ensemble des points où est susceptible de s'être produite l'explosion
1. La branche utile traverse de part en part l'usine SNPE, entre les deux bras
de la Garonne. CQFD.
Conclusion
Et maintenant ? Dans son roman Sur les
falaises de marbre, Ernst Jünger écrivait qu'" une erreur ne
devient une faute que lorsqu'on ne veut pas en démordre ". Quant
à George Bernard Shaw, réputé pour sa causticité,
il expliquait avec humour que " les architectes dissimulent leurs erreurs
sous du lierre, les médecins sous la terre et les ménagères
sous de la mayonnaise ". Mais il ne précisait pas ce qu'utilisent
les procureurs.
Sources
Valeurs Actuelles n° 3399 paru le 18
Janvier 2002 (Thierry Deransart)